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Jo peins moins, mais je moule davantage; je suis plus statuaire que peintre.
George Sand peint davantage et moule moins ; e est plus peintre que statuaire.
Mes personnages ont la forme; les siens ont la couleur.
Les siens rêvent, pensent, philosophent ; les miens agissent.
Je suis le mouvement et la vie; elle est le calme e la pensée.
Son pouls bat de cinquante à cinquante-cinq fois i la minute; le mien de soixante à soixante et dix.
Aussi mes personnages se sont-ils facilement fondus dans l'acteur. D'Artagnan, c'est Mélingue; Charles Ier c'est Lacressonnière ; Charles IX, c'est Rouvière; 1; mère Tison, c'est Lucie; madame Bonacieux, c'est ma dame Rey; le chevalier d'Harmental, c'est Laferrière le comte Horace, c'est Fechter; Castorin, c'est Colbrun Caderousse, c'est Boutin.
Jamais, jouât-on la pièce deux cents fois, jamai Jean le Tors ne sera M. Talbot; jamais Bernard Mau prat ne sera M. Brésil; jamais Edmée ne sera made moiselle Fernand; jamais M. Barré ne sera Patience jamais M. Fleuret ne sera Marcasse; jamais Fervill ne sera le chevalier Hubert.
Chez moi, l'ombre et le corps ne font qu'un; c'es l'acteur qui est le corps, c'est le personnage du roma qui est l'ombre.
Chez George Sand, l'ombre et le corps marchent côt à côte, parfaitement distincts l'un de l'autre, et, cho.= étrange, c'est le personnage inanimé qui est le corp: et le personnage vivant qui n'est que l'ombre.
J'en ai dit assez pour me faire comprendre. Je m'a:
rête; en m'étendant davantage, je ne ferais que me répéter.
Je terminerai mon travail sur le poète par un portrait de la femme.
Pour beaucoup de femmes, dire leur âge serait commettre une indiscrétion.
Madame Sand compte ses années par des triomphes.
Elle a quarante-six ou quarante-sept ans.
Elle est plutôt petite que grande, plutôt grasse que maigre. Elle a des cheveux magnitiques, des yeux superbes, calmes et pleins de flamme tout à la fois. Le bas de la figure est moins bien que le haut.
C'est que le bas de la figure sert aux œuvres de la matière, le haut aux œuvres de l'intelligence.
Madame Sand travaille presque toujours facilement, sans fatigue ; elle écrit ses livres et ses pièces d'une belle écriture, sans ratures et sans surcharges
Son repos, c'est la cigarette. De sa main petite, charmante, agile, elle roule éternellement dans du papier espagnol une pincée de tabac ordinaire, qu'elle puise dans sa poche; ensuite, elle tire son petit briquet, fait étinceler une allumette, et allume sa cigarette.
La cigarette finie, elle recommence.
Son désespoir, quand elle fait ses répétitions, est de ne pouvoir fumer. Le pompier est sa bête noire; elle se cache dans tous les coins, s'enferme dans toutes les loges pour lui échapper.
Elle a dans la conversation toute la simplicité de la ■ grandeur, toute la bonhomie de la force, toute la naïveté du génie.
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Elle parle peu, sans prétention aucune, mais dit quelque chose chaque fois qu'elle ouvre la bouche.
C'est la princesse des Mille et une Nuits, dont les paroles étaient rares, mais qui laissait tomber une perle avec chacune de ses paroles.
Le Théâtre- Français a repris dernièrement la Jeunesse de Henri F d'Alexandre Du val.
La Jeunesse de Henri F avait laissé quelques souvenirs dans l'esprit de ceux qui l'ont vu représenter comme moi, il y a trente-cinq ans,
A cette époque, du moins à la représentation à bénéfice où je la vis pour la première fois, elle était jouée par Fleury, Damas, Armand, Michot, mesdemoiselles Mars et Rose Dupuis.
A sa reprise, elle a été jouée, par MM. Leroux, Maillart, Monrose, Métrème, Masquillet, mesdemoiselles Fix et Favart.
Nous ne voulons pas dire que Fleury, Damas, Armand, Michot, mesdemoiselles Mars et Rose Dupuis jouassent mieux la comédie que MM. Leroux, Maillart, Monrose, Métrème, Masquillet et mesdemoiselles Fix et Favart.
Mais, à coup sûr, ils la jouaient d'une autre façon.
Nous en appelons à M. Empis lui-même, qui, étant
3lG SOUVENIRS DRAMATIQUES
notre aîné d'une quinzaine d'années, a dû voir le Théâtre-Français dans son meilleur temps.
Aussi la pièce reprise a-t-elle été jouée deux fois sans argent, ce qui ne prouverait rien, mais sans succès, ce qui prouve beaucoup.
Les vieux amateurs s'en sont pris au jeu des artistes.
Les nouveaux spectateurs s'en sont pris à la forme de la pièce.
Ils se sont demandé — ces derniers, bien entendu, — comment près du héros illustré par Shnkspeare, près du joyeux et excentrique compagnon de FalstafF, de Poins, de Peto et de Bardoff, né vers 1380, montant sur le trône en 1413, gagnant en 1415 la bataille d'Azincourt, et mourant au château de Vincennes en 1422, ils pouvaient trouver le poète courtisan Rochester, né en 1648 et mort en 1680, c'est-à-dire trois cents ans juste après la naissance du prince auprès duquel le place M. Alexandre Duval, de son vivant académicien.
C'est que M. Alexandre Duval était de cette fameuse école de M. Briffault, pour laquelle non-seulement la couleur locale, mais encore la chronologie n'avait pas été inventée.
Puis, qu'on nous permette le récit d'une petite histoire que ne connaît peut-être pas le directeur du Théâtre-Français, tout académicien qu'il est lui-même.
Avant Alexandre Duval, qui a fait la Jeunesse de Henri V, existait un certain Mercier, qui, outre l Habitant de la Guadeloupe, la Brouette du vinaigrier et Jean Hcnnuyer, avait fait un Charles If, roi d'Angleterre, dans uncertain lieu, — comme, avant Voltaire, qui a fait Zaïre, Sêmiramis et Brutus, existait un iiommé Shaks-
peare, qui, outre Macbeth, Romeo et Juliette et le Juif de Venise, avait fait Othello, H ami et et Jules César.
Or, comme Charles II, roi d'Angleterre, dans un certain lieu, comédie très-morale en cinq actes très-courts. je cite son titre tout entier, est beaucoup moins connu qu'Othello, qu'Hamlet et que Jules César, nous allons \ entrer dans quelques détails sur cet ouvrage, devenu aujourd'hui si rare, qu'il n'en existe que deux exemplaires à Paris, et si chers, que mon ami Tresse, soit dit sans reproche, n'a pas voulu me lâcher un de ces exemplaires à moins de vingt francs.
Ce fut en 1789 que Mercier publia, sous la rubrique de Venise, cette singulière comédie, dédiée aux jeunes princes, et qui devait être représentée pour la récréation des états généraux.
Quant au nom de son auteur, c'était tout simplement un disciple de Pythagore. — Elle portait pour épigraphe : Panem et circcnccs.
L'avant-propos était curieux; aussi le citerons-nous en entier.
Le voici :