AVANT-PROPOS
« Nos poètes tragiques sont de terribles gens; ils ne mettent les rois sur la scène que pour les poignarder et pour les empoisonner ou les découronner tout au^ moins : nos poètes comiques sont plus doux, quand ils font monter les rois sur le théâtre, ce n'est point pour les tuer, c'est pour peindre un acte intéressant ou fa-
miher ue leur vie privée; ainsi nous avons vu noire Henri IV, et dernièrement Frédéric le Grand, figurer sur la scène française, et y paraître des hommes trèsaimables.
» Que d'autres viennent nous offrir Charles Ier passant du trône sur l'échafaud et payant de sa tête ses perfidies envers sa nation; nous avons mieux aimé présenter son ûls Charles II en robe de chambre et en bonnet de nuit. C'est donc ici le portrait d'un roi en déshabillé, et pour le coup sans gardes ; de sorte qu'il a été impossible à l'auteur de placer une seule fois dans sa pièce cette phrase sacramentelle et toujours d'un si grand et si bon effet :
» — Holà! gardes, à moi!
» Quel mauvais genre, dira-t-on, qu'une pièce de théâtre où il ne se trouve pas un capitaine des gardes! quel oubli des principes de nos grands maîtres ! quel ravalement de l'art!
» Nous en conviendrons de bonne foi
» Mais un roi est un homme comme un autre ; il n'est souvent même heureux qu'en se faisant homme le plus qu'il peut, c'est-à-dire en cachant soigneusement sa vie intérieure.
» On demandera peut-être ensuite où est la morale de cet ouvrage?
» Ah! nouvel embarras pour répondre.
» Aussi nous croyons que mieux vaut avouer tout de suite, avec un sage, qu'il n'y a point sous le ciel d'établissement humain qui soit capable d'engendrer la perfection morale tant que les hommes sont hommes.
» Cependant, ne désespérons point d'éprouver un
peu la moralité de cette comédie. Essayons et prenons un ton grave ; l'histoire révélera un jour tout ce qu'auront fait les princes, dira ce qu'il y a aujourd'hui de plus caché. Elle n'a pas manqué de nous instruire du libertinage de Charles II, de sa vie dissolue, qui le rendit méprisable.
» Ainsi, les petites scènes de débauche des princes vivants, si elles ne sont point réparées, seront un jour burinées par l'histoire; mais voyez en même temps l'enchaînement des choses! Si Charles II n'eût point tant aimé les ûlles, il n'eût point vendu Dunkerque à la France; telle est la cause d'un grand événement, d'un événement fortuné pour nous autres Français; je ne doute pas qu'un politique n'y réfléchisse mûrement, car les catins tiennent plus qu'on ne le pense auxgrandes et modernes révolutions des États.
» Voilà, je crois, lecteur, de la politique et de la morale bien fondues ensemble dans cette comédie, sans compter le spectacle d'un roi qui, ayant perdu sa bourse qu'on lui a volée, est à la merci d'une matrone. — Qu'est-ce qu'un roi sans argent dans un pareil lieu ? — La matrone avare lui dit des injures, l'enferme sous clef et veut le faire jeûner au pain et à l'eau. Nous renvoyons ici le lecteur aux réflexions que fait Charles II quand il ne trouve plus sa bourse et qu'il est dans l'impossibilité de payer les viles créatures dont il est environné. — Toutes alors font tapage contre lui. C'est le bon joaillier qui lui sert de caution et le tire d'affaire.
» Ajoutons qu'au milieu de tant de brochures se-, rieuses, et d'un ton sévère, on ne sera peut-être pas
fâché d'en lire une enfin d'un style tout à fait différait, mais qui à l'examen regagnera peut-être ce qu'elle aurait pu perdre au premier coup d'œil. Il ne faut pas que le Français soit trop longtemps sérieux, cela ne serait pas bon; le rire doit se mêler chez lui aux choses les plus graves : voilà pourquoi l'on se propose d'égayer les états généraux, au milieu de leurs travaux patriotiques, par la représentation d'une comédie propre à les délasser de leurs fatigues peut-être aussi longues qu'honorables. Or, pour que les états généraux soient parfaits, il faut, selon nous, qu'ils ressemblent à un grand bal masqué, c'est-à-dire que chacun y porte un domino après avoir laissé à la porte son habit et même sa physionomie pour prendre uniquement celle d'un Français : le député ne doit plus être tel ou tel personnage, mais un citoyen; l'habit long, l'habit court, les croix, les cordons, mitres, casques, que tout cela disparaisse sous le domino tandis que la voix libre du patriotisme errera seule parmi l'égalité des individus autorisés à tout se dire. — Le bal de l'Opéra doit donc être à la lettre le modèle des états généraux, parce que toutes les conditions y sont confondues et qu'on n*y porte ni canne ni épée K Mais ne voilà-t-il pas encore un aspect politico-moral qui s'ouvre à notre pensée? Finissons, car sans cela nous pourrions véritablement risquer de devenir profond ! »
Après cet avant-propos passablement embrouillé vient la pièce.
1 Nous soulignons les mots que souligne Mercier, mais nous l'avouons, sans deviner pourquoi il les souligne.
L'analyse en est simple.
La duchesse de Portsmouth, cette bonne mademoiselle de Kéroual, envoyée par Louis XIV à son frère d'Angleterre, à titre d'ambassadeur, s'inquiète des nombreuses infidélités du roi.
Elle prie Rochester de corriger Sa Majesté de ce petit défaut, et surtout de la guérir d'aller dans certains endroits où sa santé, plus encore que sa vie, est exposée.
Rochester consent à tenter la chose ; justement, le même soir, le roi a une partie arrangée; on lui a parlé d'une perle nommée Betty, qu'il ne trouvera qu'en plongeant dans les profondeurs de l'égout social.
Betty, renseignée par Rochester, qui la connaît de longue main, enlève au roi pendant son sommeil sa bourse et sa montre, remet le tout à Rochester, qui part au point du jour, sans payer, en disant :
— La dépense regarde mon camarade.
Le camarade, réveillé, demande deux choses, son ami et son compte.
L'ami a disparu.
Quant au compte, il est là et se monte à dix-neuf guinées.
Bagatelle !
Charles II fouille à sa poche, pas de bourse; à son gousset, pas de montre.
Il s'écrie qu'on l'a volé.
La maison est honnête ; on n'y vole pas, mais on ne s'y laisse pas voler non plus.
On met le roi sous clef jusqu'à ce qu'il ait trouvé dix-neuf guinées.
Le roi, resté seul, se désespère; mais tout à coup il
songe à la bague qu'il porte au doigt et qui vaut deux cents guinées.
Il appelle, on vient; il donne sa bague, non point pour qu'on la vende, il tient au bijou, mais pour qu'on la porte chez un joaillier qui prêtera dessus vingt guinées.
On porte la bague chez un joaillier qui est justement le joaillier de la couronne.
Il reconnaît la bague pour appartenir au roi.
Voilà le roi, de volé qu'il était, devenu voleur.
Il se décide à demander le joaillier, lui-môme.
Le joaillier vient.
Il reconnaît le roi comme il a reconnu la bague.
Il tombe aux genoux du roi en lui demandant pardon; la matrone, en reconnaissant le roi, tombe à genoux de son côté; les pensionnaires de la maison, toujours en reconnaissant le roi, tombent à genoux du leur.
Tout cela demande pardon.
Le roi pardonne.
Alors s'élève un immense cri de « Vive le roi ! » que Charles II ne peut éteindre qu'en se sauvant.
Rentré au palais, il s'apprête à laver la tête à Rochester, lorsque la belle duchesse de Portsmouth s'interpose, explique tout, prend le crime sur elle, et fait fondre toute cette colère du roi dans un baiser.
Vous voyez que, moins la métamorphose de Betty en fille de taverne, moins la métamorphose de la matrone en capitaine Goop, moins la métamorphose du page en maître d'italien, moins enfin cette pauvre petite intrigue qui fait retrouver à Rochester sa nièce sous le costume
de la jolie tavernière, la pièce de Charles H et de Henri V est identique.
Mercier avait encore été plus volé que Charles II.
Cela se faisait au xvnie siècle, et l'on dit que cela se fait encore au xixe.
Aussi, le soir de la représentation de Henri F, Merciei reconnut-il son Charles IF, scène pour scène.
Mercier était brouillé avec la Comédie-Française, mais fort ami avec Alexandre Duval, qui, tout ami de Mercier qu'il était de son côté, venait, comme on voit, de fouiller à sa poche sans sa permission, peut-être parce qu'il était son ami.
Mercier attendit le troisième acte, tout en mâchonnant sa vengeance.
Puis, le troisième acte fini, entrant dans le foyer du théâtre au moment où Alexandre Duval recevait les compliments des acteurs.
—Dis donc, Duval, dit-il en lui frappant sur l'épaule, comment trouves-tu ces imbéciles de Comédiens français qui avaient dit qu'ils ne joueraient plus rien de moi?
Puis il s'en alla en secouant la tête et en répétant:
— Les imbéciles ! les imbéciles !
L'anecdote m'a paru curieuse et valoir au moins les vingt francs que la pièce m'a coûtés.