LES THERMOPYLES
« En sortant de Thronium, en côtoyant la mer d'Eu- §e, le chemin se croisait alors plusieurs fois avec le
Boagrius. La route et le fleuve semblaient deux serpents qui, luttant l'un contre l'autre, se fussent étreints de leurs replis, jusqu'à ce que le fleuve, en formant le port de Tarphe, allât se jeter dant le golfe Maliaque, et que la route, continuant de longer la mer, se trouvât, un peu au-dessous de la pierre d'Hercule, rétrécie au point qu'un char pouvait à peine y passer .
» C'est là que, quatre cent quatre-vingts ans avant Jésus-Christ, Léonidas, ayant campé avec ses trois cents Spartiates et ses cinq cents Lacédémoniens, fut rejoint par mille soldats de Milet, quatre cents de Thèbes, mille de Locre, autant de la Phocide, trois mille du Péloponèse.
» Cela faisait au roi de Sparte sept mille quatre cents hommes, à peu près. — Qu'attendait-il là? Xercès, un million de Perses et deux cent mille auxiliaires !
» Xercès avait une terrible revanche à prendre ai nom de son père Darius. Aussi avait-il dit :
» — Je traverserai les mers, je raserai les villes cou pables, et j'emmènerai leurs citoyens captifs.
» Alors, il avait fait un appel aux peuples de l'Asie de l'Afrique et de l'Europe.
» Il avait levé neuf cent mille soldats dans so royaume.
» Carthage lui avait envoyé cent mille Gaulois < \ Italiens; la Macédoine, la Béotie, l'Argolide et ]| Thessalie, cinquante mille hommes ; la Phénicie < 1 l'Egypte, trois cents vaisseaux tout montés, tout équ j pés.
» Trois rois et une reine marchaient sous ses o i
sdres : le roi de Tyr, le roi de Sidon, le roi de Cilicie, î'ia reine d'Halicarnasse.
» Il jeta un pont de bateaux sur l'Hellespont, éven- !tra le mont Athos, se répandit comme un torrent dans la Thessalie, et vint couvrir de ses tentes le pays des Maliens.
» On lui avait dit que, près d'Anthéla, il y avait une larmée grecque qui l'attendait ; seulement, il ignorait que cette armée se composât de sept mille hommes.
» Chaque Lacédémonien , Spartiate, Thébain, Thes- :pien ou Locrien, avait cent cinquante ennemis à combattre.
» Eux savaient cela, par exemple ; aussi venaient- ils pour mourir.
» Avant de quitter Sparte, les trois cents élus de la mort avaient célébré leurs jeux funèbres, en signe j qu'ils se regardaient déjà comme dormant dans le tombeau.
» Au moment où Léonidas avait pris congé de sa ' femme, celle-ci l'avait prié de lui exprimer son dernier vœu, afin qu'elle s'y conformât.
» — Je vous souhaite, avait répondu Léonidas, un
époux digne de vous et des enfants qui lui ressemblent.
» Alors, aux portes de la ville, ou plutôt aux der-
! nières maisons — car Sparte n'avait ni murailles ni
portes — les éphores l'avaient rejoint.
» — Roi de Sparte, lui avaient-ils dit, nous venons te représenter que tu as bien peu d'hommes pour marcher au-devant d'une si nombreuse armée.
» Mais, lui, avait répondu :
» — Il ne s'agit point de vaincre, il s'agit de donner
à la Grèce le temps de rassembler son armée. Nous sommes peu pour arrêter l'ennemi ; mais nous sommes trop pour le but que nous nous proposons ; notre devoir est de défendre le passage des Thermopyles, notre résolution est d'y périr. Trois cents victimes suffiront à l'honneur de Sparte, et Sparte serait perdue si elle me confiait tous ses guerriers, car je présume que pas un seul d'entre eux n'oserait prendre la fuite.
» Il partit, traversa l'Arcadie, l'Argolide, la Corinthie, hésita un instant entre l'Isthme et les Thermopyles, opta pour ces dernières, franchit les montagnes de la Béotie et vint camper à Anthéla, où il occupa aussitôt ses hommes à relever l'ancienne muraille qui barrait la route, et qu'on appelait la muraille des Phocéens, parce que ceux-ci l'avaient fait bâtir au temps de la guerre avec les Messéniens. Ce fut chose facile et* vite achevée. Le chemin n'avait de largeur en cet en-l droit que pour le passage d'un char.
» Un poste de Spartiates fut placé derrière la rivière Phœnix ; il était destiné à défendre les approches du défilé .
» Un sentier connu des pâtres seuls s'escarpait aux flancs de l'Anopée, suivait son sommet, et, redescendant un peu au-dessus du bourg d'Alpénus, aboutissait à la pierre d'Hercule Mélampyge. Léonidas, envoya, pour le défendre, ses mille Phocéens, qui s'établirent sur les hauteurs du mont OEta, dominant le mont Anopée.
» Ces précautions étaient prises, non pas pour vaincre, mais pour mourir aussi lentement que possible ; plus la mort serait lente, plus la Grèce aurait de temps pour réunir son armée.
» C'était une question de semaines, de jours, d'heures.
» Les Spartiates et leurs alliés étaient arrivés les premiers ; c'était déjà beaucoup ; ils étaient sûrs d'avoir pour tombeau la place qu'ils avaient choisie.
» Ils avaient vu venir cette multitude asiatique ; ils avaient entendu le bruit des chars et des chariots de ce million d'hommes ; ils avaient senti la terre trembler au bruit de leurs pas.
» A peine daignèrent-ils lever la tête pour regarder de quel côté arrivait la mort!
» Un jour, un cavalier perse parut : c'était un envoyé de Xercès qui venait reconnaître à quels ennemis le roi des rois avait affaire.
» Les uns s'exerçaient à la lutte, tandis que les autres peignaient et lissaient leurs chevelures ; car le premier soin du Spartiateà l'approche du danger était de parer ses cheveux et de se couronner de fleurs.
» Le cavalier put pénétrer jusqu'à l'avant-poste, regarder les jeux, compter les joueurs et se retirer à loisir ; les Spartiates ne parurent pas l'avoir remarqué. N'ayant vu que les Spartiates — car le mur des Phocéens lui avait dérobé le reste de l'armée — le cavalier revint vers Xercès et lui dit :
» — Ils sont trois cents!
» Xercès n'y put croire ; il craignait quelque embûche ; il attendit quatre jours.
» Le cinquième, il écrivit à Léonidas :
« Roi de Sparte, situ veux te soumettre, je te donne » l'empire de la Grèce. »
» Léonidas répondit :
« J'aime mieux mourir pour ma patrie que de l'as- » servir.»
» Alors, Xercès écrivit cette seconde lettre : « Rends-moi tes armes. »
» Au-dessous de cette laconique sommation, Léonidas écrivit cette non moins laconique réponse :
« Viens les prendre ! »
» Après avoir lu, Xercès appelle à lui un corps d'armée composé de Mèdes et de Gissiens.
» — Marchez contre ces trois cents insensés, dit-il, et amenez-les-moi vivants.
» Le corps d'armée se mit en marche ; il était de vingt mille hommes.
» Un soldat accourut à Léonidas, en criant :
» — Voici les Mèdes, ô roi ! ils sont près de nous !
» — Tu te trompes, répondit Léonidas : c'est nous qui sommes près d'eux.
•» — Ils sont si nombreux, ajouta le soldat, que leurs traits suffiront pour obscurcir le soleil.
» — Tant mieux, repartit un Spartiate nommé Diènecès, nous combattrons à l'ombre.
» Alors, Léonidas ordonna, non point d'attendre les soldats de Xercès, mais de sortir des retranchements et de marcher à eux.
» Là, ils n'étaient que trois cents; il est vrai que les Mèdes et les Gissiens n'étaient que vingt mille.
» Au bout d'une heure de combat, les viDgt mille soldats de Xercès étaient en fuite!
» Xercès envoya à leur secours les dix mille immortels.
j » On les appelait les dix mille immortels, parce que es brèches faites dans leurs rangs par la mort étaient à 'instant même remplies ; ils se recrutaient parmi les :>lus braves de l'armée, et ne restaient jamais un jour ncomplets. Hydarnès les commandait.
» Après une lutte acharnée, ils furent repoussés à eur tour.
» 0 Sparte ! Sparte ! que tu avais raison de dire que a meilleure muraille était la poitrine de tes enfants !
» Le lendemain, le combat recommença... Le lendenain, les Perses furent battus une seconde fois.
» La nuit vint sur cette seconde défaite. Xercès, ious sa tente, soucieux, la tête appuyée dans sa main; Xercès, désespérant de forcer le passage, se demandait ii mieux ne valait pas renoncer à son expédition.
» Il se rappelait que, lorsqu'il avait été à Babylone )Our voir le tombeau du roi Bélus, il avait ouvert ce ombeau , Le tombeau renfermait deux cercueils , un )lein, l'autre vide.
» Une inscription placée dans le cercueil vide présentait ces mots : « J'attends la fortune de celui qui » m'ouvrira. »
» Cette fortune, après deux pareils échecs contre ;rois cents hommes seulement, n'était-elle pas sur le point d'être ensevelie avec le cadavre du roi Bélus?
» Hydarnès entra dans la tente du roi ; il amenait un lomme : cet homme était un traître, ce traître s'appelait Épiai tes.
* Garder le nom des braves est une piété ; garder le
nom des traîtres est une justice; ce n'est pas assez que l'histoire soit pieuse, il faut qu'elle soit juste.
» Les Grecs avaient une divinité qu'ils appelaient Némésis, — Vengeresse.
» Ce traître venait dénoncer au roi des Perses le sentier du mont Anopée.
t> Hydarnès et ses dix mille immortels partirent à l'instant même, ayant pour guide Épialtès.
» A l'aide des chênes qui couvraient les flancs de la montagne d'une orhbre rendue encore plus épaisse" par celle de la nuit, ils arrivèrent jusqu'aux Phocéens.
» Ceux-ci tinrent un instant : ils étaient mille, et combattaient seulement un contre dix; mais ils n'étaient ni Spartiates ni Lacédémoniens.
t> Léonidas entendit le bruit du combat qui se livrait au-dessus de sa tête; puis des sentinelles accoururent, et lui dirent que le passage était forcé.
» A l'instant même, il rassembla les chefs de ses auxiliaires. Tous étaient d'avis de se retirer et de défendre le passage de l'isthme. Mais Léonidas secoua la tête.
» — C'est ici, dit-il, que Sparte m'a ordonné de mourir; c'est ici que nous mourrons... Quanta vous, poursuivit-il, réservez-vous, vous et vos soldats, poui des temps meilleurs !
» Eux voulaient rester; Léonidas parla au nom d( la Grèce, et les hommes du Péloponèse, les Locriens | les Phocéens se retirèrent.
» Mais les Thespiens et les Thébains déclarèren qu'ils n'abandonneraient pas les Spartiates.
» Les hommes du Péloponèse étaient trois mille cent les Locriens, treize cents ; les Phocéens, mille.
» C'étaient cinq mille quatre cents hommes qui se 'retiraient; — c'étaient deux mille cent hommes qui restaient.
» Ceux qui se retiraient eurent le temps de regagner Thronium avant que les dix mille immortels leur eusi sent coupé le chemin.
» Le soir, on vint dire à Léonidas qu'Hydarnès était là Alpénus, et que, le lendemain, il attaquerait en queue en même temps que Xercès attaquerait en tête.
» — Alors, répondit Léonidas, n'attendons pas à demain.
» — Que ferons-nous donc ? lui demanda son frère.
» — Nous marcherons cette nuit sur la tente de Xercès, et nous le tuerons, ou nous périrons au milieu Ide son camp... En attendant, soupons!
» Le repas fut léger, le passage qui fournissait les vivres était coupé.
» On en fit l'observation à Léonidas.
» — Ce n'est qu'un à-compte, dit-il; nous souperons mieux cette nuit chez Pluton.
» Puis, se retournant, il aperçoit deux Spartiates tous deux jeunes et beaux, tous deux ses parents.
» L'un parlait bas à l'autre ; sans doute lui confiaitil quelques-uns de ces secrets du cœur que, près de mourir, l'homme aime à verser dans le cœur d'un ami.
» Léonidas lès appelle tous deux, donne au premier une lettre pour sa femme ; au second, une mission secrète pour les magistrats de Lacédémone.
» Tous deux sourient à la ruse dans laquelle ils reconnaissent la tendre pitié de Léonidas.
» — Nous ne sommes pas ici pour porter des ordres, disent-ils, nous y sommes pour combattre !
» Et ils vont se replacer au rang qui leur est assigné.
» Au milieu de la nuit, Léonidas sort sans bruit de ses retranchements, et, au pas de course, à la tête de sa petite armée, renverse les postes avancés, et entre comme un coin de fer dans le camp des Perses, avant que ceux-ci aient pu se mettre en défense.
» La tente de Xercès est au pouvoir des Spartiates; mais le roi des rois, comme il s'intitule, a eu le temps de fuir ! Sa tente est mise en lambeaux ; puis, avec des cris terribles, Spartiates , Lacédémoniens, Thespiens, Thébains, se répandent dans le camp, frappant au hasard au milieu de cette multitude épouvantée, parmi laquelle les bruits les plus terribles circulent ; on dit qu'Hydarnès et ses dix mille immortels ont été précipités du haut des rochers; on dit qu'un renfort est arrivé aux Spartiates, et que c'est ce renfort qui leur a donné le courage d'attaquer ; on dit que toute l'armée grecque suit ce renfort, et va entrer en ligne.
» Si les Perses eussent pu fuir, ils étaient perdus ; mais, la nuit, ignorants du chemin, avec la mer à leur gauche, les montagnes de Trachis à leur droite, les gorges de la Thessalie derrière eux, ils ne peuvent qu'opposer l'inerte résistance du nombre.
» Toute la nuit, on tua.
» Mais le jour vint; les premiers rayons du soleil dénoncèrent le petit nombre des assaillants ; alors, toute cette multitude n'eut qu'à se serrer pour dévorer comme un gouffre les quelques hommes de Léonidas.
» Et cependant, la lutte continua plus acharnée que
> imais. — Léonidas fut tué. — L'honneur d'enlever sou , orps, l'honneur de le défendre double autour du caavre l'ardeur du combat; deux frères de Xercès, les .rincipaux des Perses, deux cents Spartiates, quatre ,:ents Lacédémoniens, quatre cents Thespiens, deux i ents Thébains lui font une hécatombe digne de lui. I^uis, enfin, par un suprême effort, les Grecs repous- ;ent leurs ennemis, restent maîtres du corps de Léoîidas, se mettent en retraite, repoussent quatre fois l'ennemi, laissent des hommes dans chacune de ces attaques, mais repassent le Phœnix, s'arrêtent derrière eur muraille, et tiennent là jusqu'à ce qu'Hydarnès ht ses dix mille immortels viennent les attaquer du ;ôté d'Alpénus.
) » Tous tombèrent.
» Trois étaient absents; un presque aveugle était resté au bourg d'Alpénus. Là, il apprend qu'Hydarnès iît ses dix mille hommes ont suivi le sentier de la montagne, sont descendus à la pierre d'Hercule et marchent sontre ses compagnons ; il prend son bouclier, son épée, 3e fait conduire par son esclave, se jette au hasard dans les rangs des Perses et tombe percé de coups. Les deux autres s'étaient éloignés, ne sachant pas l'attaque si imminente, afin d'accomplir un ordre de leur général. Soupçonnés à leur retour de n'avoir pas mis tout en œuvre pour arriver à l'heure du combat, l'un se tue de ses propres mains, l'autre se fait tuer à Platée.
» Xercès continua sa route, et Salamine fut le pendant de Marathon *. »
1 Isaac Laquedem.
Voilà le grand fait historique que Pichat avait non pas à dramatiser — pendant trois mille six cents ans, il a rempli le monde de sa terrible simplicité — mais à plier aux exigences de la scène, et à diviser en cinq actes.
Au premier acte, nous sommes dans le camp de Xercès. — Le théâtre représente la tente de cet autre roi des rois, dressée de l'autre côté des Thermopyles, dont on aperçoit les rochers dans le lointain; F encens fume devant lui, les souverains de l'Asie, qu'il a fai ses capitaines, sont prosternés à ses pieds.
Mages et satrapes l'entourent.
Au milieu de cette servilité générale, un hommi vêtu de la tunique courte et du manteau brun de Lacé démone se fait remarquer par un reste de fierté qui ni lui permet pas de courber le genou devant les autres.
C'est Demarate, le roi de Sparte, qui a régné de 521 à 492, c'est-à-dire vingt-huit ans; exilé de Sparte su la dénonciation de Gléomène, il s'est réfugié à la cou de Darius et est demeuré à celle de son fils.
C'est le mari d'Archidamie, le père d'Alcée et d'Agis
Léonidas lui a succédé au pouvoir depuis onze ans.
Demarate sait qu'il a deux fils, mais il ne les conna! pas; — l'un avait huit ans, c'est Alcée, et l'autre cinç c'est Agis, lorsque le proscrit a quitté Sparte.
Xercès est plein de confiance : l'oracle a dit que 1 sort des armes lui serait favorable, tant que le meurti des deux ambassadeurs perses, égorgés par les Spai tiates, ne serait pas expié par la mort volontaire de deu enfants de la cité de Sparton 1.
1 Sparton est le fondateur de Sparte. — Note pour M. Ai guste Lireux, seul.
Or, quelle probabilité que l'on trouve à Lacédémone eux citoyens assez dévoués pour s'offrir volontaireîent à la mort?
En ce moment, on annonce à Xercès l'arrivée dans on camp de deux jeunes gens sans armes; leur front st couronné de cyprès et de verveine entrelacés ; l'un orte à la main une branche d'olivier, l'autre une lyre.
Celui qui porte la lyre, c'est Alcée; celui qui porte i branche d'olivier, c'est Agis, tous deux inconnus de îur père, qui leur est inconnu.
Que viennent-ils faire dans le camp de Xercès?
A cette interrogation, Alcée se charge' de répondre.
ALCÉE
Roi des Mèdes, la Grèce, à sa gloire infidèle, Porte le juste arrêt d'un crime indigne d'elle. Vos deux ambassadeurs sont tombés sous ses coup?. Elle doit à la Perse, à nos dieux en courroux Une expiation : nous t'apportons nos têtes.
— Êtes-vous envoyés par vos rois? demande Xercès tonné.
— Non, répond Agis.
Sparte ignore un dessein qu'on nous eût envié.
Oui, devançant les Grecs aux pieds des Tbermopyles,
Nous avons déposé nos armes inutiles,
Et de l'ombre, tous deux, fuyant enveloppés,
Nous nous sommes du camp en secret échappés.
Grâce à cette explication, les Mèdes comprennent ces ;ouronnes de verveine et de cyprès au front des deux rères, cette branche d'olivier aux mains d'Agis; mais ls ne comprennent pas cette lyre aux mains d' Alcée.
— Et toi, demande Artapherne,
Et toi, jeune étranger, qu'égare un vain délire, Es-tu pour les combats armé de cette lyre ? Les Grecs, pour arrêter le grand roi dans son cours, Aux mains de leurs guerriers n'ont-ils que ce secours 1
ALCÉE
Je porte dans mes mains la lyre de Tyrtée; Sa gloire, par Messène, aux peuples racontée, Enfante des héros et chante leur grand nom ; Elle enflammait Eschyle aux champs de Marathon, Et de ses fiers accents poursuivait votre armée ; Ma voix ne fera pas mentir sa renommée; Elle va, sur ma tombe exhalant mes adieux, A la cause des Grecs intéresser les dieux.
ARTAPHERNE
Mortels, avant les dieux, apaisez votre maître; Son pardon vous attend, songez à vous soumettre. Que vos têtes ici s'inclinent sur ses pas...
AGIS
Elles tombent, barbare, et ne se courbent pas!
Xercès ordonne le supplice des deux enfants, que Demarate se promet de défendre, quoiqu'il ignore que: ce sont ses fils.
Voilà le premier acte.
Le théâtre, au second acte, représente le défilé des Thermopyles; au milieu, un autel consacré à la patrie.
Le tableau de David.
Léonidas est en scène. Il a les mains levées, et dit ;
Salut, ô monts sacrés! salut, ô Thermopyles! Autel qu'à la patrie ont consacré nos villes ! Terre sainte, où jadis pour Hercule au tombeau, La Gloire ouvrit l'Olympe, où pour un sort plus beau,
Nous venons de nos lois, contre un despote injuste, • Sceller de notre sang l'indépendance auguste!
Un seul danger réel menace les Spartiates, car ce danger ne les attaquera point en face : c'est le cas où le défilé de FAlpénus serait révélé par un traître. Au reste, les sept cents Thébains le gardent.
On annonce à Léonidas qu'Archidamie, la mère d'Agis et d'Alcée, suivie des théores, arrive de Delphes; elle apporte la réponse de l'oracle. Mais que dire à Archidamie à propos de ses fils, qui ont tous deux quitté leur poste en abandonnant leurs armes, et qui sont passés dans le camp des Perses ?
L'oracle a fait aux Spartiates la même réponse qu'aux Perses : « Tant que le sang des ambassadeurs mèdes ne sera pas vengé, Sparte ne peut espérer la victoire. »
Tout en rendant compte de la réponse fatale, Archidamie cherche ses fils.
— Où sont-ils? demande- t-elle.
t- Songe quel est leur père et quel fut ton époux ï
Irépond Cléomène. Fils d'un traître, ils ont à leur tour trahi la patrie, et sont passés dans le camp des Perses.
j — Tu nous trompes !
CLÉOMÈNE, montrant les armes des deux jeunes genss • Vois-tu ces armes?
ARCHIDAMIE.
Justes Çieuxîi.a
LÉONIDAS
AiccoîAgis
ARCHIDAMIE.
Mes fils. Quelle honte m'accab'cî Oui, je le reconnais, ce garant abhorré
D'un forfait, jusqu'ici parmi nous ignoré : Voilà les boucliers dont j'armai leur courage. Il manquait à mon sort cet exécrable outrage ! Et, quand je mis au jour ces enfants odieux, 0 Sparte, mon amour, a rendu grâce aux dieux . Que n'ai-je condamné ces fruits d'un sang parjure, Comme ces fruits, pour nous triste et cruelle injure, Ces fils dégénérés que tu n'adoptes pas, Et des flancs maternels envoyés au trépas !
Et cependant, Archidamie doute encore. Elle est mère, et ses iils sont Spartiates.
Un envoyé de Xercès interrompt la douleur d'Archidamie. Il vient, au nom du grand roi, demander à Léonidas dans quel dessein lui et les quelques hommes qui l'accompagnent sont venus là.
— Nous venons combattre, répond Léonidas.
— Vous n'étiez pas à Marathon: Pourquoi êtes-vous ici? demande Artapherne.
LÉONIDAS
Des champs de Marathon, si Sparte fut absente, Sparte aux premiers périls à son tour se présente,
ARTAPHERNE
Aux luttes d'Olympie, athlètes renommés, Vous n'êtes plus ici pour de vains jeux armés, La guerre suit mes pas.
LÉONIDAS
Leur valeur qu'elle embrase, Se délasse aux combats des travaux du gymnase.
ARTAPHERNE
D'un combat inégal tenterez-vous le sort, Quand d'un courage vain le seul prix est la mort?
LÉONIDAS
La Mort et le Sommeil, à Sparte, n'ont qu'un temple, Afin que du même œil tout guerrier les contemple.
ARTAPHERNE
Quelles sont donc vos lois? Hors de l'humanité Le peuple par Lycurgue est-il donc rejeté? La nature, en vos cœurs condamnée à se taire, Proteste-t-elle en vain ?
LÉONIDAS
La Spartiate austère, Sans pleurs, dit à son fils : « Les périls sont venus; Voilà ton bouclier, viens dessous, ou dessus ! »
ARTAPHERNE
Au nom du roi des rois ! esclave, rends tes armes
LÉONIDAS
Viens les prendre I
ARTAPHERNE
Tremblez ! aux sanglantes alarmes Les dix mille immortels m'appellent par leurs vœux. Ils sont près de vous !
LÉONIDAS
Dis que nous sommes près d'eux!
ARTAPHERNE
"Vois la Thrace envahie, et par nos traits sans nombre Le soleil obscurci...
LÉONIDAS
Nous combattrons à l'ombre!
Cette scène, faite pour encadrer les mots historiques qui précédèrent le combat, a aussi pour but d'apprendre à Arcbidamie que ses deux fils, loin d'être des traîtres, sont des victimes expiatoires.
En ce moment même, leurs têtes doivent tomber aux pieds de Xercès.
Alors, le front d' Arcbidamie s'éclaire ; son œil d'abord remercie les dieux; puis elle s'écrie :
Et sur leur front pieux ma haine a pu descendre, Mes imprécations retombaient sur leur cendre,
Sur l'urne où mon amour n'a pu les déposer! Approche, Cléomène, et les; ose accuser; Dis-nous, toi, dont la voix contait leur infamie. S'ils sont dégénérés du sang d'Archidamie ?
(A Léonidas.)
Et toi dont la douleur déplore leur trépas
Pourquoi les pleures-tu, quand je ne pleure pas ;r
Ils ont de leurs destins surpassé l'espérance.
Sparte, avec sa vertu, ressaisit sa puissance !...
Ce devoir imposé, mes fils l'ont acquitté.
Salut, jeunes héros, morts pour la liberté !
De la patrie en pleurs, à nos pieux hommages,
Le deuil reconnaissant consacre vos images.
Ainsi qu'Harmodius et son frère immortel,
Vous verrez, ô mes fils, Sparte élever l'autel
Où viendront nos guerriers, par leurs chants héroïques,
Solenniser nos noms dans les fêtes publiques.
Consacrant vos saints nœuds, vos amis n'iront plus
Présenter les encens au temple de Pollux ;
Nos mères, entourant l'autel qui vous rassemble,
Demanderont aux dieux un fils qui vous ressemble.
Et diront, consacrant votre immortalité,
Salut, jeunes héros, morts pour la liberté!
L'ennemi vous attend! Spartiates, aux armes!
Et la toile tombe sur ce cri, le seul qui soit sorti du cœur d'une mère en deuil de ses deux enfants.
Le troisième acte se passe dans la même décoration. — Léonidas et ses trois cents combattent. — Archidamie ne retournera à Sparte qu'avec l'urne de ses enfants.
Tout à coup Cléomène paraît, revenant du combat, couvert de poussière et de sang.
— O reine! s'écrie-t-il.
0 reine, tes deux fils...
ARCHIDAMIE.
Polémarque, est-ce là le seul soin qui te presse? Parle-moi du combat et du sort de
Les Perses ont été vaincus dans cette première rencontre. — Alors seulement, Archidamie :
0 destins glorieux que ce jour vient combler! Pour la patrie, enfin, je n'ai plus à trembler. Parle-moi de mes fils.
CLÉOMÈNE
Ah ! rendus à vos larmes.
Ils ont, aux premiers rangs, tous deux repris leurs armée.
ARCHIDAMIE.
Dieux !
CLÉOMÈNE
Ils viennent, portant sur leur front couronné Le prix de la valeur par nos mains décerné.
AGIS, hors du théâtre.
Ma mère !
CLÉOMÈNE
Entends-tu?
(Agis et Alcée entrent couronnés de lauriers.) LES THÈORES.
Ciel!
ARCHIDAMIE.
Oh ! mon âme attendrie...
Mes enfants !... Je me meurs, — Pardonne, ô ma patrie !
Le reste de la scène est consacré au bonheur de cette mère qui retrouve ses enfants.
— Lequel de vous, demande-t-elle, a donc conçu ce généreux dessein?
ALCÉE
Est-ce à vous d'en douter ? Ah ! de Léonidas Reconnaissez l'élève. — Agis guida mes pas.
AGIS
J'ai trouvé dans mon cœur le dessein de mon frère.
ARCHIDAMIE.
Poursuis, enfant, l'orgueil de Sparte et de ta mère; Poursuis, et, de ton sang réparant la splendeur, Des Agides, un jour, sois l'immortel honneur.
Mais les sentiments héroïques ne peuvent rester toujours tendus. Ils finiraient par briser le cœur qui les renferme. Archidamie redevient mère ; la Spartiate redevient femme; elle respire.
Du poids de ces vertus que mon pays m'impose, Au sein de la nature, enfin je me repose; Je puis donc, ô mes fils, écoutant mes douleurs, Sur vos périls passés laisser couler mes pleurs ! Maintenant, tout entière au trouble qui me presse, Oh! combien votre audace alarmait ma tendresse, Et que mon cœur frémit du terrible pouvoir Que sur vous exerçait un austère devoir! Mais de mes fils vainqueurs la gloire m'environne ; Je vais à mes foyers attacher la couronne Dont la plus sainte cause orne leurs jeunes fronts Théores, à nos dieux vengés de leurs affronts, Apportez sur l'autel votre offrande acceptée. Et toi, mon fils, reprends, émule de Tyrtée, La lyre qui vainquit Messène et ses enfants, Chante la Grèce, Alcée, et les dieux triomphants.
Mais, au moment où les doigts d' Alcée commencent à effleurer les cordes de la lyre, Léonidas entre le front sombre et ordonne que le conseil des ampliictyons se rassemble au temple de Gérés.
] Puis, se tournant vers Agis :
— Toi, lui dit-il, va à Sparte, et porte de ma part ce îessage au sénat.
— Mon frère ne m'accompagne-t-il pas? demande i^gis.
! — Non, dit Léonidas.
» . . . . Une autre gloire ici réclame Alcée.
Léonidas suit Agis des yeux. Il a voulu éloigner cet nfant qu'il aime. Un traître a livré le passage de 'Alpénus. Il faut se préparer à mourir. •
Tous sont prêts.
— Eh bien, s'écrie Léonidas.
i Eh bien, écoutez donc l'espoir qu'un dieu m'inspire Et le but salutaire où notre mort aspire ! Contre ce roi barbare et qui compte aux combats Autant de nations que nos rangs de soldats, Que pourraient tous les Grecs? Puissance inattendue, Il faut qu'une vertu, même à Sparte inconnue, Frappe, étonne, confonde un despote orgueilleux. De notre sang versé, va sortir, en ces lieux, Une leçon sublime : elle enseigne à la Grèce Le secret de sa force, aux Perses leur faiblesse. , Devant nos corps sanglants, on verra le grand roi Pâlir de sa victoire et reculer d'effroi; Ou, s'il ose franchir le pas des Thermopyles, Il frémira d'apprendre, en marchant sur nos villes, Que dix mille, après nous, y sont prêts pour la mort. Mais, que dis-je I dix mille! ô généreux transport! Notre exemple en héros va féconder la Grèce. Un cri vengeur succède au cri de sa détresse, Patrie ! indépendance ! à ce cri tout répond Des monts de Messénie aux mers de l'Hellespont,
Et cent mille héros, qu'un saint accord anime,
S'arment, en attestant notre mort unanime.
Au bruit de leurs serments, sur ces rochers sacrés,
Réveillez-vous alors, ombres qui m'entourez !
Voyez, en fugitif, sur une frêle barque,
L'Hellespont emporter ce superbe monarque,
Et la Grèce, éclipsant ses exploits les plus beaux,
Rassurer son Olympe au pied de nos tombeaux.
Si de tels intérêts j'ose un moment descendre,
Amis, je vous dirai quel culte à notre cendre
Va consacrer l'histoire et la postérité.
Oui, nous nous emparons d'une immortalité
Où nulle gloire humaine encor n'est parvenue;
Et, quand de Sparte enfin l'heure sera venue,
De ses débris sacrés, qui ne se tairont pas,
Les tyrans effrayés détourneront leurs pas.
Alors, des temps fameux levant les voiles sombres,
Le voyageur sur Sparte évoquera nos ombres,
Ec de Léonidas et de ses compagnons
Les échos n'auront pas oublié les grands noms.
CLÉOMÈNE
0 triomphe!
LÉONIDAS
Écoutez! leur gloire vengeresse Dans l'avenir encor ressuscite la Grèce. Oui, vaincus, opprimés dans les siècles lointains, Les Grecs ne seront pas déchus de leurs destins, Tant que, de notre gloire entretenant leurs villes, Vous resterez debout, rochers des Thermopyles !
ALCÉE
Ainsi, de nos vertus, au sein de l'avenir, Renaît sur nos tombeaux l'antique souvenir. 0 gloire dont mon cœur impatient s'empare !
léonidas.- De cette gloire, amis, un seul jour nous sépare; La nuit couvre ce poste où nous nous renfermons, Et le Perse, arrêtant sa marche sur ces monts,
Ne peut, avant le jour, envahir le passage.
Tandis qu'aux alliés qu'assemble mon message,
Je vais, sur d'autres bords, montrant d'autres lauriers,
Ordonner leur départ , vous, mes braves guerriers,
Préparez sur l'autel les offrandes sacrées,
Selon la loi de Sparte aux Muses consacrées;
Déesses du héros par l'histoire adopté,
Notre encens leur est dû ; ce devoir acquitté,
Après avoir donné vos pleurs à la nature,
Couronnez- vous de fleurs pour votre mortfuture.
Et la toile du troisième acte tombait sur ces héros se :ouronnant de fleurs.
Au quatrième acte, il fait nuit; des feux sont allumés >ur le sommet du mont OEta ; l'encens brûle sur les répieds ; les Spartiates environnent l'autel.
CLÉOMÈNE
Dans ces lieux solennels les funèbres apprêts, L'onde, les feux sacrés et les trépieds sont prêts. Maintenant, sur l'autel, reprends ta lyre, Alcée : Tu célébras des Grecs la valeur exaucée. Chante l'hymne en ce jour des Muses attendu ; Et que Léonidas à cet autel rendu Trouve acquittés, envers les vierges immortelles, Les trois cents à la mort préparés devant elle?.
(Musique douce et solennelle.) ALCÉE, en s'accompagnant de la lyre.
Chastes, filles du ciel, dont le culte sacré, Né chez les Grecs, reçoit leur encens préféré ; Vous, dont le chœur divin habite nos montagnes, Car de la liberté vous êtes les compasrnp?, Muses 1 qui présidez aux destins des héros, Recevez notre offrande au pied de nos tombeaux. Si nos armes, du Mède abaissant l'insolence,
De vos sacrés bosquets protègent le silence, Du Parnasse voisin exilant vos concerts, O déesses ! venez, sur ces rochers déserts, Recueillir, consacrer les exploits légitimes Et les derniers soupirs de ces saintes victimes. Nous ne redoutons point votre austère équité: Nous mourons pour nos lois et notre liberté, Pour nos fils au berceau que notre amour délaisse. Dites nos saints respects honorant la vieillesse, L'amour de la patrie, absolu sur nos cœurs; Et, si la Grèce enfin doit trouver des vainqueurs, Si Sparte doit tomber sous le joug du barbare, Dites que, devançant les fers qu'on lui prépare, Sur le sombre rivage, au funèbre banquet, De ses trois cents guerriers nulle ombre ne manquait.
(La symphonie reprend.)
Sur ces derniers vers, Léonidas rentre et est bientôt suivi des ambassadeurs de Xercès, qui viennent lui offrir le trône de la Grèce.
La réponse de Léonidas est courte et expressive.
Il montre un rocher à l'un des trois cents.
Sur ce roc immortel, soldat, de ton épée Écris : Passant, va dire h Sparte nos exploits, Et ses guerriers ici morts pour ses saintes lois.
Puis, se tournant vers les ambassadeurs :
— Sparte a répondu!
Les ambassadeurs se retirent ; rien ne peut empêcher le combat. Tout à coup, haletant, couvert de poussière un jeune homme s'élance en scène.
LÉONIDAS
Giell... Agis!
AGIS
Ah! tu m'avais trompé, je le vois, j'en rougis Vous voitent à mes yeux d'un injuste mystère, Vous mouriez donc sans moi?
LEONIDAS
Qui te l'a dit?
AGIS
Ma mère...
LEONIDAS
Agis!
AGIS
Autel funèbre où mes concitoyens Déposaient leurs serments, je t'apporte les miens...
LEONIDAS
Non, Sparte dans nos rangs n'accueille pas tes armes; Avant le temps, sa loi te défend les alarmes : Satisfait qu'un péril essayât ta valeur, J'ai dû sauver tes jours en trompant ta douleur. Ton âge...
AGIS, montrant le laurier qui couronne sa tète.
Démens-tu ce sacré témoignage?
C'est devant ce laurier qu'on accuse mon âge! A de si vains détours peux-tu bien recourir ! J'ai l'âge pour régner, et non pas pour mourir' Mon âge! A l'accuser ose-t-on se résoudre ? Les Perses en tombant ont pris soin de l'absoudre. Mais la patrie, ici, sert mes jeunes transports. Et, le corps d'un enfant trouvé parmi vos morts, Cette jeunesse enfin, doux trésor de la vie, A tant d'espoir, de gloire et de bonheur ravie, Ces biens, cet avenir dans la poudre endormi, Seront-ils sans terreur aux yeux de l'ennemi ?...
LÉONIDAS
En conservant tes jours, comble les vœux d'un frère.
AGIS
J'accomplis nos serments.
LEONIDAS
Souviens-toi de ton père.
AGIS
Je suis fils die Lycurgue.
LÉONIDAS
Obéis à ton roi,
AGIS
Justes dieux! quel arrêt vient de tomber sur moi! Quoi ! lorsque, dans ses murs, Sparte reconnaissante, De ses guerriers tombés honorant Tombre absente, Couvrira vos autels de lauriers et de fleurs, Au milieu du triomphe, Archidamie en pleurs, Seule, ô ciel! rougirait de son fils infidèle! Et les mères de Sparte, en passant auprès d'elle Et lui montrant son fils, muet à leurs accents, Diraient avec mépris : 1/ était des trois cents! Je verrais, redoublant la honte de mes armes, Le rire d'un ilote insulter à mes larmes ; Et, proscrit, repoussé par le sein maternel, Je fuirais poursuivi d'un opprobre éternel, Ou, dans quelque combat, j'irais tomber sans gloire, Retranché de ces morts comptés parla victoire... Je tombe à tes genoux. Ah! contre un tel danger, Contre de tels affronts tu dois me protéger. Héros, l'honneur de Sparte, et mon divin modèle, Laisse à ton saint exemple Agis périr fidèle ! Prends pitié de mes pleurs et de mon juste effroi!...
LÉONIDAS
Quel roi tu perds, ô Sparte!
AGIS
Eh bien ?
LÉONIDAS
Rassure-toi, Tu mourras!
Le cinquième acte ramène les spectateurs à la tente de Xercès. Fidèle jusqu'au bout à l'histoire, le poëte va nous montrer la tente du roi des rois envahie par les
partiates. Le cinquième acte n'est qu'une lutte sulime. Léonidas, blessé à mort et porté sur son boulier est apporté sous cette tente , où il attend des ouvelles , et d'où il excite encore les Spartiates au ,ombat.
LÉONIDAS
Compagnons que mes yeux comptent debou t encore,
Avant d'être surpris par le jour près d'éclore,
Des Perses ralliés prévenons les efforts.
Marchez ; mais aux combats ne laissant que des morts,
Si, frappé dans vos rangs, un guerrier sous le glaive
Tombe vivant encor, que l'amitié l'achève ; .
Oui, commencez par moi. .. Vous reculez d'effroi !
Osez- vous démentir l'ordre de votre roi?
Mais ce fer ennemi, laissé dans ma blessure,
Vous répond de ma mort, et ce sang me rassure.
Mes mains, contre les fers sauront me secourir.
Au triomphe commun hâtez-vous de courir;
Compagnons, de ces lieux, livrés par la victoire,
De vos derniers moments je surveille la gloire.
DÉMARATE.
Dieux!
ALCÉE
Mon père, en nos rangs j'ai vu ton cœur fléchir
Agis vient lui donner des nouvelles dans le plus beau récit qui ait été fait, peut-être, d'Eschyle à nous.
Sanglant, blessé, sans force, Agis vient tomber aux pieds de Léonidas, en disant :
Ils sont tous morts : je meurs!
ARCHIDAMIE.
0 mon fils!
LÉONIDAS
Salamine!
C'est à toi des Persans d'achever la ruine. Vainement tes vaisseaux, ô despote insultant ! Rassurent ton orgueil. ■ — Thémistocle t'attend, Sparte est libre !
A Archidamie.
Vivez ; moi, sur les rives sombres, Je vais de ces héros rejoindre enfin les ombres.
(il arrache le fer de sa blessure et meurt.)
Ceux-là seuls qui furent présents à la première représentation, — et, je l'ai dit, j'en étais, de ceux-là, — peuvent avoir une idée de l'enthousiasme excité par cette spleudide page arrachée toute vivante aux annales de l'antiquité. Dans ces quatre passages, Talma avait été surhumain. Il avait dit tous les mots historiques avec une sublime simplicité. L'accent avec lequel, rassurant Agis, il lui disait :
Rassure- toi, Tu mourras!
avait tout à la fois quelque chose de paternel et d'héroïque qui appartenait à une voix plus élevée que cellt de l'homme, à des temps plus grands que les nôtres.
Puis c'était l'époque de l'enthousiasme inspiré par 1< résurrection de la Grèce moderne. On confondait le noms de Léonidas et de Botzaris, de Tyrtée et d< Byron ; on se serrait la main, on s'embrassait dans le corridors, comme si l'on venait d'apprendre la nou velle d'un autre Marathon ou d'une nouvelle Salamïne
Maintenant, comment Pichat en était-il arrivé à c succès, si grand, que, le soir de la première représents tion, sa femme fut obligée de quitter la baignoire 01
elle était cachée, encombrée qu'était cette baignoire par les bouquets et les fleurs ?
Gomment naquit-il? comment mourut-il?
Qu'importe qu'une étoile n'ait brillé qu'un instant au ciel, si, pendant sa courte existence, elle a été aussi brillante que les étoiles ses sœurs !
Pichat naquit à Vienne en Dauphiné, en 1793, année terrible, année sanglante , où l'équilibre de la nature fut rompu, où la balance qui pèse les hommes pencha du côté de la mort.
Ses yeux s'ouvrirent, son premier cri fut jeté dans
une petite maison dont la porte s'ouvrait sur le Rhône.
Ses aïeux étaient des pêcheurs. Son nom l'indique :
Piskat, en patois, vient évidemment de piscator ; — de
Piskat, la langue française a fait Pichat.
Le premier bruit qu'entendit l'oreille de l'enfant fat le grondement de ce fleuve emporté comme un tureau qui a vu le rouge.
Cette pittoresque expression est de Michelet. Derrière la petite maison de l'enfant s'élevaient les belles montagnes du Dauphiné, qui, semblables au monde antique, enferment leurs sept merveilles.
L'eau et les montagnes, le Rhône et le val Jouffré, furent les premières amours du poète. A dix ans, Fenfant, de son bras robuste, avait franchi le Rhône comme César et Cassius f r anchis saient le Tibre ; à dix ans , il avait, de son pied montagnard, escaladé des passages où le chamois hésitait, où les contrebandiers avaient le vertige. — Comment avez-vous fait pour traverser ce pas ? lui demandait un jour un de ses amis, arrêté comme lui devant un col infranchissable, qu'il avait franchi un
jour, mais que ni l'un ni l'autre n'osaient plus franchir.
— Un aigle planait sur ma tête, répondit Pichat. Au lieu de regarder à mes pieds, j'ai regardé l'aigle.
Tout enfant, dès qu'il avait un morceau de pain, il l'émiettait aux pigeons de la ville.
Les pigeons le connaissaient et venaient manger jusque dans sa main.
Un jour, avant de partir pour une de ses excursions dans la montagne, il eut l'idée de siffler ses pigeons comme d'habitude.
Les pigeons volèrent à lui.
— Venez avec moi, mes amis, dit-il ; venez, venez, venez!
Et les pigeons le suivirent.
Lorsqu'ils faisaient mine de s'éloigner, il n'avait qu'à siffler ; ils revenaient.
Désormais ils furent ses compagnons de courses. Partout où il allait, ils allaient, et l'on voyait avec étonnement du fond de la vallée, au fur et à mesure que l'enfant gravissait la montagne, les amis du poète, digne symbole, de sa jeune âme, planer au-dessus de sa tête, tourbillonner autour de lui, et, comme des strophes ailées, rafraîchir son front du battement de leurs ailes.
Partis avec lui, ils revenaient avec lui.
Aussi, que disaient les personnes sages et prévoyantes en voyant cet enfant fuir les bruits de la ville, et attentif seulement au murmure des flots, au fracas des avalanches, au murmure des torrents, écouter avec ex<tase toutes ces rumeurs qui sont l'éternel langage delà nature ?
Elles disaient :
f — C'est un fou qui ne fera jamais rien.
L'enfant ne faisait rien, en effet, puisqu'il ne faisait ue des vers.
I A quinze ans, il lui fallut quitter tout cela : son beau thône grondant , ses riches vallées d'émeraudes , ses plendides montagnes de diamants.
| Un oncle riche , auquel appartenait la rotonde du temple, se chargeait de lui et le faisait entrer au Pryjinée de Paris.
C'est là qu'à seize ans, — en même temps que Casimir Delavigne, né la même année que lui, tente ses rentiers essais, — lui Pichat, compose une pièce qui emporte le prix de poésie française.
Luce de Lancival, qui n'était peut-être pas un grand j'Oëte, mais qui avait ce rare mérite d'adorer la poésie, mce de Lancival, l'auteur d'Hector, c'est-à-dire de cette ïragédie que l'empereur voulait faire jouer dans un ,amp; Luce de Lancival, professeur de belles-lettres, E prit en amitié.
, Par malheur pour le jeune homme, Luce mourut en 810, au moment où Pichat commençait sa tragédie de rurnus.
i La tragédie fut achevée en 1812 ; l'auteur avait dixîeuf ans.
L'empire croula.
Napoléon avait à la fois des ressemblances avec Turms et avec Énée. C'était un législateur qui avait conduis un empire, et promulgué des lois comme Énée, ]'étaitun guerrier invincible comme Turnus, et qui, ;omme Turnus, avait été vaincu par la destinée.
Tant que régnèrent les passions ardentes de 1815,
1816 et 1817, on donna au jeune auteur le conseil de ne pas lire sa tragédie.
Pichat, pendant ces trois années, étudiait le droit sons M. Delvincourt.
Mais, tout en faisant son droit, il rêvait et commençait Léonidas.
Cependant, en 1820, Léonidas à moitié fait, Pichat se décide à lire Turnus.
Ces allusions, que craignaient les amis du poète, lui firent une réception brillante au Théâtre-Français.
Mais, comme si, au milieu de son premier triomphe, la fatalité eût voulu d'avance le marquer pour la mort, pendant la lecture du dernier acte, une veine pulmonaire se rompit dans sa poitrine, et il rentra chez lui vomissant des cuvettes de sang.
Les soins empressés d'Alibert et de Valerand de Lafosse — je n'ai besoin que de nommer ces deux noms pour vous dire ce qu'était l'un, et ce qu'est encore l'autre — arrêtèrent ce commencement d'hémoptysie.
Turnus fut reçu comme pierre d'attente ; il gardait la place de Léonidas, dont on disait déjà le plus grand bien.
En 1822, je crois, Léonidas fut lu et reçu avec enthousiasme ; mais c'était encore pis que Turnus.
Comment espérer que, sous les Bourbons, ces rois de la Sainte-Alliance qui, pour rentrer en France, avaient passé, à la suite du Xercès du Nord, par les Thermopyles de Waterloo, — comment espérer qu'un pareil ouvrage serait jamais joué ?
Léonidas fut relégué dans les cartons avec son frère Turnus.
PICHAT ET SON LÉONIDAS 16o
Par bonheur, dès 1821 avait éclaté l'insurrection grecque, qui, comme le siège de Troie, devait durer neuf ins, et, vers 1824 ou 1825, Tayïbr avait été nommé commissaire royal près le Théâtre-Français.
Qu'ont affaire ensemble ces deux événements , et juel rapport ont- ils avec Pichat et sa tragédie ?
Vous allez voir.
Taylor, en furetant dans les cartons, trouva Léonklas, le lut, et en fut émerveillé.
N'en déplaise à M. Lireux, les tragédies comme Léonidas étaientf rares en 1825.
Il écrivit au jeune auteur de venir le voir. .
Pichat alla chez Taylor, comme, trois ans plus tard, j'y allai moi-même.
Que d'autres disent du mal de Taylor ou n'en disent plus rien, depuis que l'art moderne a eu le malheur de perdre son influence, je ne suivrai pas cet exemple, et je crierai d'autant plus haut mes obligations et celles des autres envers lui, qu'il est aujourd'hui plus loin de nous.
J'espère que cette voix du passé lui sera douce.
Taylor envoya donc chercher l'auteur de Léonidas.
— Pourquoi ne faites- vous pas jouer cette tragédie, monsieur? lui demanda-t-il.
Le jeune homme sourit.
— Pour deux raisons, monsieur, répondit-il : d'abord, parce qu'elle ne vient qu'après Turnus; ensuite, parce que la censure, à ce qu'il paraît, ne veut pas la laisser passer.
— Laissons là Turnus. Turnus est une tragédie de jeunesse qui a ses beautés, mais des beautés de collège;
Léonidas est une tragédie d'homme fait. Avec Turnus, vous aurez un succès d'estime ; avec Léonidas, un succès d'enthousiasme*
— Mais, en supposant que je consente à cette substitution, reste la censure.
— La censure ! c'est mon affaire, dit Taylor.
Et, en effet, il devait accomplir bien d'autres miracles; il devait faire jouer le Mariage de Figaro, et faire rendre Henri III.
— Si vous vous chargez de la censure , et si ce que vous dites de Turnus...
— Je me charge de la censure, et ce que je dis de Turnus est vrai.
— Alors, va pour Léonidas.
— Venez avec moi.
— Où allons-nous?
— Chez Talma et chez Duchesnois. Vous comprenez qu'il faut bien que ce soit Talma qui joue Léonidas, et Duchesnois Archidamie.
— Allons !
On alla chez Talma.
Talma se rappelait parfaitement Léonidas. D'ailleurs, Vatout, — encore un homme quin'oublait pas ses amis et que je n'oublie pas quoiqu'il soit mort, — d'ailleurs, Vatout lui en avait souvent reparlé.
Talma désira entendre la pièce une seconde fois. Il se chargeait de prévenir Duchesnois, qui demeurait porte à porte avec lui.
Le lendemain, la tragédie fut relue en présence de Talma, de Duchesnois et de Taylor.
Talma allait partir pour Lyon. Il s'engagea à étu-
lier Léonidas à son retour, si l'auteur voulait faire, au jatrième acte, les corrections qu'il indiquerait, et si aylor répondait de la censure.
Pichat promit les corrections indiquées. Taylor rémdit de tout. Les circonstances étaient favorables. Louis XVIII venait de mourir. Charles X faisait 3 la popularité. La France se déclarait ouvertement )ur la Grèce. Les noms de Kolokotroni, de Botzaris,
Mavrocordato, de Mavromikalis et de Constantin anaris étaient dans toutes les bouches, Lamartine et ugo chantaient les martyrs de Scio et de Parga. yron venait de mourir pour eux. Talma, en revenant
Lyon, trouva son quatrième acte corrigé, et son éonidas hors des mains de la censure.
Alors commença l'œuvre de Taylor.
Faire faire trois décorations nouvelles, des costumes cacts, une musique appropriée au sujet : la chose pâlît toute simple aujourd'hui.
Eh bien, ce fut tout un monde à remuer. Le vieux chef d'orchestre Émon fit une musique exîllente. Cicéri, mon vieil ami Cicéri, le père de la âcoration moderne, lit les décorations.
Taylor se chargea de la mise en scène. J'ai raconté ailleurs le succès de cette représentation1. 3 ne veux pas me répéter. J'ai dit comment j'avais u, moi, jeune homme de vingt-trois ans, ambitieux 'un pareil succès auquel je n'espérais jamais atteinre, j'ai dit comment j'avais vu Pichat, radieux, emrassant Talma et Taylor au milieu du foyer du public.
J Mes mémoires, t. iv, p. loi.
Le lendemain de la représentation, le duc d'Orléans envoyait à Pichat son portrait; et, comme il savait par Vatout que le triomphateur s'occupait d'un Guillaume Tell, il joignait à son portrait les deux gravures, d'après Steuben, représentant la Fuite de la barque et le Serment du Grutly.
Laugier, notre bon et célèbre Laugier, une des gloires du burin, lui envoyait sa gravure de Léonidas d'après David.
Entre les deux fenêtres de sa chambre à coucher, le poëte plaça le portrait du duc d'Orléans ; en face l'un de l'autre, le Serment et la Fuite de la barque, et, dans son alcôve, le Passage des Thermopyles.
On verra tout à l'heure quel étrange et poétique incident se rattache à ce dernier tableau.
En rentrant chez lui, le soir de son triomphe, Pi chat fut pris d'un second vomissement de sang.
C'était la mort qui pour lui jouait le rôle de l'es! clave antique, et qui criait au milieu des acclamation et des bravos de la multitude : « César ! souviens-to que tu es mortel! »
Le docteur Valerand accourut, et l'art, cette fois, fu assez puissant encore pour triompher de la maladie.
D'ailleurs, il était si jeune et si heureux, le pauvr poëte, qu'il prit peut-être sa volonté de vivre pour d la santé.
Guillaume Tell était aux trois quarts achevé, quan fut joué Léonidas. L'homme qui avait fait le fameu I récit d'Agis, cet homme- là avait en lui l'instinct d drame moderne : Schiller, une fois entre ses mains, d( vait le préoccuper énormément. On voit, dans toute
'agédie, le double effort que fait le poëte pour conserm* la forme classique, tout en abordant un sujet dramatique.
i II devait résulter et il résulta de ce conflit une œuvre lâtarde qui valait mieux que Turnus, mais qui ne valait •as Léonidas.
1 Aussi le poëte, sentant qu'il y avait un vice dans (œuvre, sans pouvoir se rendre compte de ce vice, royait-il faire disparaître le défaut à force de travail, i Jour et nuit, il travaillait, composant, corrigeant et ^corrigeant ; sa santé acheva de fondre dans cet aident iboratoire de la poésie.
} Pichat ri'était pas riche ; on le poursuivait de l'offre l'une pension qu'il ne voulait pas accepter. Qu'avait-il •esoin de pension? Il avait vendu, le soir même de la leprésentation, Léonidas à l'éditeur Ponthieu. i Devinez combien...
Une somme énorme : treize mille cinq cents francs 'argent, cinq cents francs de livres.
I Mais, si l'on refusait la pension, il fallait travailler, 'l fallait que Guillaume Tell fût joué comme Léonidas. i Dès le commencement de 1828, sa faiblesse est parois si grande, qu'il s'alite pendant plusieurs jours.
Il s'alite surtout, non point encore parce que la force lui manque tout à fait, mais parce qu'il travaille mieux :ouché ; il dicte alors à sa femme et à un brave garçon, liommé Arsène, que nous avons tous vu depuis acteur i l'Odéon.
D'ailleurs, le Théâtre-Français avait la tête montée )ar Léonidas; Taylor et le comité demandaient a cor 3t à cris Guillaume Tell.
Avec le printemps de 1828 la force revint quelque peu au pauvre Pichat.
Il avait, aux environs de Paris, un de ces amours comme en ont les poitrinaires, — pour qui ou pour quoi? — qui sait? — pour une femme, pour une fleur, pour un nuage, peut-être?...
Peut-être, comme Dante, pour une Béatrix remontée au ciel ; peut-être, comme Pétrarque , pour quelque Laure, qu'il se contentait de regarder passer au bras d'une mère ou d'un mari.
Il partit pour Morfontaine. Il avait là un ami, M. Bouchard, deux sœurs, deux jeunes filles charmantes, qui ont épousé depuis, l'une, Charles Lafont, "l'auteur de la Famille Moronval et du Chef-d'œuvre inconnu, l'autre, le docteur Colombat (de l'Isère).
Morfontaine, avec ses frais ombrages, son grand lac, ses cascades murmurantes, ses fraîches fontaines, était bien la retraite d'un poète.
Une de ces fontaines, surtout, était sa fontaine favo rite; assis sur un banc, placé à l'ombre d'un ébénier, il restait là des heures entières à regarder bouillonner l'eau de la cascade, mise en mouvement par la respiration d'un gouffre.
En effet, le sable de la fontaine est mouvant et voile un abîme, Maelstrom en miniature, capable de dévorer le malheureux qui prendrait pour un terrain solide ce sable mouvant qui ressemble à un bloc de grès noirâtre.
Un jour, une société de jeunes gens et déjeunes tilles vint visiter Morfontaine, et s'éparpilla dans le beau parc aux royaux souvenirs. Un jeune homme et une jeune fille venaient doucement par l'allée tortueuse,
ij.ns voirie poëte rêvant sous son ébénier; lui, au bruit L; leurs pas, avait relevé la tête, et les voyait venir. Ijmvés en face delà fontaine, ils s'arrêtèrent. Un petit Lntier côtoyait l'autre rive, une grotte s'ouvrait en ce, une fleur poussait à l'ombre de la grotte, trempant
I tige dans l'eau.
ij La jeune fille désira la fleur, — caprice de nymphe ijîveuse. — Le jeune homme était amoureux, sans [pute ; en tout cas, il avait vingt ans. I Ce désir exprimé lui suffit.
II était impossible de sauter par-dessus le petit ruisbau ; mais, en s' élançant, en posant le pied sur cette pparence de grès, qui n'était autre que le gouffre, on pouvait atteindre l'autre côté, cueillir la fleur, etpeut- Itre, qui sait? être récompensé par un baiser.
Le jeune homme recula pour prendre son élan; Pi chat jevina son intention, jeta un cri, s'élança de son côté, etint le jeune homme entre ses bras, en criant : i — Malheureux, c'est un gouffre !
L'effort brisa la faible cicatrice qui fermait cette veine, i facile à s'ouvrir. Pichat pâlit, chancela, et une écume ■ouge borda ses lèvres, précédant les vomissements de Lang, plus terribles qu'aucun de ceux qu'il eût encore Éprouvés.
Le jeune homme et la jeune fille appelèrent au séjours; le reste de la folle troupe accourut, et la joie ievint tristesse.
Pichat rentra chez M. Bouchard, appuyé au bras du jeune homme qu'il avait sauvé.
Je n'ai point le droit d'écrire ici son nom ; mais c'est celui d'un artiste cher au public, applaudi par lui, un
>re
de ceux qui conservent au théâtre de la rue de Riche lieu, non-seulement les traditions de l'art, mais encore de l'ancienne courtoisie de la Comédie-Française.
Cet événement avait lieu vers le mois d'août.
Au mois de septembre, Pichat fut forcé de revenir Paris.
On envoya prévenir Valerand et Alibert du retour de leur malade;. ce n'étaient pas deux médecins, c'étaient deux amis : ils sortirent le cœur navré, des larmes plein les yeux.
Pour ces deux habiles praticiens, Pichat était un homme perdu.
Une jeune fille de beaucoup de talent, mademoiselle Laurier, avait commencé un portrait en pied du poète; le médecin lui dit tout bas de se hâter de le finir.
Par bonheur, la maladie, à la fois douce et implacable, était sans pressentiments funèbres pour le poète. Son Guillaume Tell avait été reçu par acclamations au Théâtre- Français ; il comptait, aussitôt guéri de soii crachement de sang, le faire mettre en répétition. ÏÏ. rêvait des succès à venir; et, de temps en temps, quand par hasard il parlait d'un horizon dans lequel on eûf été tout étonné que l'œil d'un homme de trente-quatre ans eût tenté de plonger, si du bout du pied déjà cet homme n'eût heurté le seuil de la tombe; quand il parlait de cet horizon qui borne le second côté de la vie, il prenait un miroir, et y regardait avec un sourire son visage pâle et décharné encadré par ses beaux cheveux flottants.
— Quel beau vieillard je ferai, disait-il, quand le temps aura neigé sur ces cheveux-là!
Puis, au bout du compte, cette lumière qui le quit-
lit lueur à lueur était un charmant crépuscule; cette
ie qui s'épuisait goutte à goutte était une douce vie. ;e jour, le temps s'écoulait entre sa femme et ses
nfants; le soir, à sept heures, les amis venaient et
ntoaraientle lit du mourant; car tout le monde, hors ^ichat, sa femme et ses enfants, savait que sa vie était ondamnée, et que chacun devait prendre la plus grande part possible de ce qui en restait.
Ces amis, c'étaient Soumet, Frédéric Soulié, Emile
eschamps, Vatout, Avenel, Belmontet, Jules Lefèvre, 'excellent général d'Houdetot, Saint-Priest, l'auteur le l'Histoire de la royauté.
Hélas! quatre de ceux que nous venons de nommer sont déjà allés le rejoindre dans la tombe.
Là, autour de ce lit qui se métamorphosait peu à peu en tombeau , comme autour de la couche de Sourate, on parlait art, religion, poésie. Emile Deschamps, soumet, Soulié, Jules Lefèvre, Belmontet disaient des /ers, et, de temps en temps, le malade se soulevait sur son lit et disait , lui aussi, son fiévreux travail de la journée.
Gela dura ainsi jusqu'au mois de janvier; mais les premiers jours de l'année le virent si faible, qu'il ne se leva plus que difficilement et le temps nécessaire pour qu'on fît son lit.
Le portrait, par bonheur, était achevé.
C'est celui qui est au musée de Vienne.
Pichat ne dormait plus qu'à l'aide de l'opium. On en était encore aux sombres soirées et aux longues nuits d'hiver. Les amis venaient à cinq heures; à six, on
donnait au malade sa potion ; le malade s'endormait, et, pour qu'il ne se doutât point qu'on le veillait jusqu'à quatre heures du matin pendant qu'il dormait, on arrêtait la pendule.
Il croyait avoir dormi une heure, il en avait dormi quatre. La pendule marquait sept heures, il était minuit. On restait jusqu'à quatre heures du matin, et l'on avait l'air de se séparer à onze heures du soir.
Pieuse et tendre supercherie, qui donnait à chacun une plus forte dose qu'il n'eût pu en prendre sans cela, de la vie de celui qui allait mourir.
A quatre heures, Pichat prenait une seconde potior. et dormait jusqu'au jour.
Le jour appartenait à la femme, aux enfants et auj amis moins intimes qui venaient, avec l'indifférence d'une demi-tendresse, prendre des nouvelles du malade
Puis, le soir, la veillée recommençait.
Cependant, le malade s'affaiblissait de plus en plus: mais il était si ignorant de son état, qu'on n'osait lu: parler d'un prêtre.
Le hasard envoya aux consciences inquiètes de* amis du mourant ce que ces consciences demandaient.
Un jeune séminariste, qui venait d'être ordonné, fir envoyé à Paris comme vicaire de je ne sais quelle église; c'était un ami du mourant, plus qu'un am: même, un obligé.
Il vint prendre sa place au cercle des intimes.
Il se nommait Gary.
C'était l'ancien principal du collège de Carcassoune révoqué à cause de ses opinions politiques, et qui avai
ait jouer au Théâtre-Français une tragédie à' Enclore w Cymodocée 1.
11 y avait dans cette tragédie, qui obtint un beau sucpès, une bonne action de l'auteur de Léonidas ; c'était l'ancien principal qui avait eu l'intention de faire, jmais c'était en réalité Pichat qui avait fait en grande ipartie Eudore et Cymodocée 2.
Le seul droit d'auteur que se fût réservé ce second père, qui, comme tous les poètes, méprisait assez l'argent, c'était de mettre la tragédie de M. Gary dans ses 'œuvres complètes.
Le jeune prêtre se chargea de cette tâche difficile de préparer Pichat au voyage de l'éternité.
Il attaqua cette grave et suprême question par des ! théories religieuses; le malade le laissa dire, puis, pre- ' nant la sonnette qui se trouvait sur sa table de nuit, il sonna. *
1 17 juillet 1824.
2 « Je n'ajouterais rien à cette préface, déjà trop longue peut-être , quelque courte qu'elle soit, écrivait M. Gary en dédiant sa pièce à l'auteur des Martyrs, si je n'avais encore des grâces à rendre, si je ne craignais que ma réticence ne ressemblât à de l'ingratitude. J'ai besoin de consigner ici tout ce que je dois aux conseils, au talent, à l'amitié d'un jeune poète qui se prépare un si brillant avenir dans l'opinion de tous ceux qui le connaissent. M. Pichat s'avance dans la carrière dramatique avec une poésie pleine de force et de charme. Que n'a-t-il pas fait pour moi ! Un père peut-il obtenir d'un fils bien-aimé un dévouement plus entier et plus généreux ! qu'il jouisse de tout le bien qui m'en est revenu, en attendant ce que lui présagent d'estime publique et de solide gloire les dons que la nature lui a faits, et que ses habiles travaux ont si heureusement fécondés! »
La femme de chambre entra.
— Dites donc à madame Pichat de venir , dit-il ; c'est très-intéressant, ce que nous raconte, là notre cher Gary.
Madame Pichat se rendit à l'invitation de son mari. Le jeune prêtre comprit qu'il était importun et se vêtira.
Lorsqu'il fut parti :
— Dis donc, bonne, fît le malade, ne me laisse donc plus seul avec Gary. Il me traite en homme qui va mourir.
Puis, pour le printemps suivant, il fit de beaux projets de Voyage, comme en font les phthisiques, qui voient de frais ombrages, de douces vallées, de hautes montagnes, sans se douter qu'entre eux et ce mirage, il y a un abîme qu'on appelle l'éternité.
Les jours et les nuits s'écoulaient, on était arrivé au 20 janvier : chaque soir, fidèles à leur pieuse supercherie, les amis se réunissaient autour du lit de l'ami mourant. On arrêtait la pendule et on le quittait au jour.
Le matin, se manifesta la seule marque de délire qu'il donna.
Quand madame Pichat, qui avait pris deux heures de repos dans sa chambre, entra dans celle de son mari, elle le trouva lisant comme toujours, mais il tenait le livre à l'envers.
Le frisson courut dans les veines de madame Pichat.
— Que lis-tu là, mon ami? demanda-t-elle.
— Oh ! un livre très-intéressant, répondit le malade.
St puis ces filles blanches... Vois combien il y en- a et :omme elles sont belles.
Était-ce quelque théorie grecque qui revivait dans ;on souvenir? était-ce, au contraire, un coup d'oeil à :et horizon du ciel déjà si rapproché de lui, qu'il en nouvait voir les anges ?...
Puis cet éclair de délire passa, la raison s'éclaircit, t il se remit à causer comme si ce nuage n'avait point ouru devant ses yeux.
Le soir vint; on se tint près du mourant comme 'habitude. Rien n'indiquait une mort instante; seuleîent, l'heure venue de prendre sa potion, il refusa. Tout à coup un petit bruit sec, comme une corde de arpe qui se rompt, vibra dans l'alcôve. C'était le verre de la gravure de Léonidas qui se brint, sans que nul y eût touché.
Cette vibration funèbre frémit par la chambre et fit asser un frisson dans tous les cœurs.
Le malade essaya de se soulever sur les poings ; son isage était livide, mais ses yeux lançaient la flamme. Depuis un instant déjà, sa main était cramponnée à robe de sa femme debout devant lui, et, quand elle ait voulu s'asseoir :
— Tu t'en vas? avait-il dit. Ne t'en va pas, reste es de moi.
Et elle était restée debout près du lit.
En ce moment , et après l'effort infructueux que le
alade avait fait pour se lever:
— Aide-moi à me tourner de l'autre côté, dit-il. Et il s'affaissa en poussant un soupir.
!76 SOUVENIRS DRAJIATIQUES
Une espèce de cri étouffé répondit à ce gémissement; madame Pichat se retourna.
Tout le monde était à genoux; non-seulement dans la chambre, mais, à travers la porte ouverte, on voyait les voisins à genoux dans le salon , et jusque dans l'antichambre et sur le pallier les domestiques à genoux.
Seulement alors, la pauvre femme se douta du malheur qui venait de la frapper.
L'auteur de Léonidas était mort.
La pendule marquait -neuf heures et quelques minutes .
M. Gary sortit alors d'une chambre où il s'était tenu caché, de peur que sa vue n'impressionnât le malade.
L'œuvre de la religion, brisée un instant par l'ignorance où le mourant était de son état, se renouait pai la veille et par la prière.
Repoussé par le vivant, l'homme de Dieu revenai s'asseoir près du mort.
Le lendemain, un bruit se répandit comme une d' ces rumeurs funèbres qui courent à certains trépas.
L'auteur de Léonidas venait de mourir.
Le convoi réunit non-seulement tous ses amis, qt , étaient nombreux, mais encore tout ce monde parisie qui suit les convois illustres.
Le duc d'Orléans y envoya sa voiture.
Dix mille personnes suivirent jusqu'au Père-L<' chaise.
Et, parmi ces dix mille personnes, il y avait L martine, Villemain, Hugo, Soulié, Emile Deschamj
Ile Vigny, Arnault, Scribe, Jules Lefèvre, Latouche, Saint-Priest, Soumet.
: C'est-à-dire tout ce qui était grand ou allait le devenir!
La gravure des Thermopyles est encore dans l'atelier lu fils de Pichat avec sa glace brisée et une couronne '■enant de la soirée de Léonidas.
« Quant à Guillaume Tell. — Talma était mort, et Ligier à l'Odéon.
i Guillaume Tell suivit Ligier.
' Il fut joué le 24 ou le 25 juillet 1830. j C'est au parterre de l'Odéon, c'est en sortant de la ■eprésentation de Guillaume Tell, qu'éclata la première jnanifestation des écoles en faveur de la révolution de millet.
j Maintenant, pieux pèlerins de la mort, quand vous rez à Morfontaine, cherchez cette fontaine de Laure, .u murmura de laquelle le poète mêla les dernières jnodulations de son chant.
Vous la reconnaîtrez à cette inscription :
Des roses, des cyprès, De tendres souvenirs et d'éternels regrets.
Puis, quand vous irez à Vienne en Dauphiné, noble ville qui sait rendre hommage à ses fils vivants sans mblier le culte de ses tils morts, faites-vous montrer
ion pas la maison où est né Pichat, — la pauvre petite , haumière a disparu sans laisser de trace, comme disparaissent les chaumières, — mais la maison en face,
)ù il a été élevé.
Vous la reconnaîtrez à une plaque en marbre blanc sur laquelle le conseil municipal de la ville a fait graver cette inscription en lettres d'or :