II
jours, je n'étais qu'un enfant, et je tolérais qu'à ma vue on égorgeât mes brebis, on mangeât mon blé, on bût mon vin. Il est difficile, en effet, qu'un seul résiste à tous. Mais prenez garde de me lasser davantage par vos actions hostiles. Voulez-vous absolument me tuer par le fer? Soit. J'aime mieux mourir que de toujours voir des actions infâmes : nos hôtes chassés et nos belles servantes indignement violées dans ma propre maison.
Comparez cette apostrophe du jeune lion , désireux d'essayer ses griffes et ses dents à ces deux vers :
Heureusement pour toi, mon hôte est sans blessure. Si tu l'avais atteint, il t'en eût coûté cher.
Il y a quelque chose de fatal et de funèbre dans les premières menaces de Télémaque.
Aussi, tandis que Minerve trouble l'esprit des prétendants , les livre à un rire inextinguible et insensé , tandis qu'ils mangent les chairs saignantes, leurs yeux se remplissent de larmes , et leur âme triste éprouve un pressentiment de l'avenir; alors, Théoclemène, parmi tous semblables à un dieu, leur parle ainsi :
— 0 malheureux! quelles calamités allez-vous donc souffrir? je vous vois environnés de ténèbres de la tête jusqu'au-dessous des genoux; un hurlement s'élève, vos joues sont détrempées par les larmes, les murailles et ces belles colonnes' suent le sang, le vestibule est plein de fantômes, la cour en est pleine, ils marchent vers le sombre Erèbe, le soleil pâlit au ciel, et une nuit terrible s'avance !
C'est peut-être un des passages les mieux rendus par M. Ponsard.
LE DEVIN THÉOCLEMÈNE.
Nos rires sont funèbres.
l'ulysse de ponsard 423
Qu'avez-vous? Je vous "vois entourés de ténèbres; Je vois couler vos pleurs ; j'entends pousser des cris; Le sang couvre les murs et tombe des lambris; Le portique et la cour sont pleins de pâles ombres, Dont le troupeau descend dans les royaumes sombres Sommes-nous envahis par la nuit des enfers? Tout est noir; le soleil s'est éteint dans les airs.
Et Théoclemène , qui, dans Homère, n'est pas un devin, mais seulement semblable à un dieu, fuit, et quitte la salle après une imprécation terrible.
Dans Homère , Pénélope , le coude appuyé sur un siège élégant, assiste à cette scène. Chez M. Ponsard, elle entre tenant l'arc d'Ulysse, et disant :
Vous qui siégez, mangeant nos bœufs et nos moutons, Buvant le vin d'Ulysse et poursuivant sa veuve, Prétendants ! je vous viens proposer une épreuve !
Qui voudra voir , au lieu de cette entrée passablement grotesque , une description de la façon dont cet arc est tombé entre les mains d'Ulysse, un beau détail de l'intérieur d'un palais grec, suivra Pénélope quittant la table du festin, et montant dans les appartements chercher l'arc et les flèches d'Ulysse, reliques conjugales qu'elle garde au milieu de ses vêtements parfumés.
Les soixante-sept premiers vers du 21e chant sont consacrés à cette description.
Puis elle descend , s'arrête aux portes de l'appartement, ayant à ses côtés deux chastes suivantes , et , le visage voilé, parle ainsi aux prétendants :
— Ecoutez-moi, prétendants illustres qui vous êtes, de force, pendant l'absence d'un homme, et depuis longtemps, établis
dans cette maison où vous mangez et buvez sans relâche, et qui n'avez à cette invasion d'autre prétexte que celui de faire de moi votre femme. Eh bien , écoutez. Voici l'épreuve : Je dépose devant vous le grand arc du divin Ulysse. Celui qui le tendra facilement de ses mains et qui enverra une flèche à travers douze haches , celui-là, je le suivrai, et, pour lui, je quitterai cette maison de ma jeunesse, belle, abondante, et que je me rappellerai toujours, même dans mes songes.
Les prétendants acceptent l'épreuve.
Dans le drame , Télémaque s'avance vers Pénélope, et dit :
Ma mère, vous pouvez rester à mon foyer;
Je suis loin de m'en plaindre et de vous renvoyer.
Tous les honnêtes gens m'appelleraient impie,
Si je renvoyais celle à qui je dois la vie.
Vous pouvez donc rester ici comme chez vous.
S'il vous plaît, cependant, de suivre un autre époux,
Je ne puis m'opposer, ma mère, à votre idée ;
Car la saine raison vous a toujours guidée.
— Allez donc, prétendants, montrer votre vigueur. Le prix est de nature à vous donner du cœur.
Oh ! que dans le poëme , vous allez voir, Télémaque est bien autrement tendre et pieux !
— Dieux bons! s'écrie -t- il en écoutant sa mère, car il ignore qu'Ulysse a approuvé le stratagème, et il craint qu'à tout prendre un des prétendants ne tende l'arc et ne traverse les douze haches. Dieux bons ! Jupiter m'a-t-il rendu insensé? Ma mère bien-aimée, ma mère si prudente, propose, abandonnant cette maison, de suivre un étranger; et moi, entendant cela, je ris cependant, et me réjouis dans mon âme. Eh bien, soit, prétendants, tentez l'épreuve. Ah ! certes, vous ne trouverez point, par toute la terre de l'Achaïe ni dans la sainte Pylos, ni à Argos ni à Mycène, ni dans Ithaque elle-
même, ni sur le noir continent, une semblable femme; mais vous connaissez ma mère; qu'ai-je besoin de la louer? Plus de prétextes donc. Ne tardez pas à essayer de tendre l'arc. Seulement, moi aussi, je veux faire cette expérience; moi aussi, j'essayerai de le tendre ; moi aussi, j'essayerai d'envoyer la flèche à travers les douze haches, et peut-être alors ma mère ne me laissera pas triste dans cette vénérable maison, partant avec un étranger, puisque moi-même, héritier de la force paternelle, j'aurai remporté le prix de ce beau combat.
Pourquoi ne pas avoir conservé cela, monsieur Ponsard, pourquoi ne pas nous avoir montré ce fils voulant, si l'on peut s'exprimer ainsi, de peur qu'un autre ne la lui enlève, gagner sa mère au jeu de la force et de l'adresse; pourquoi ne pas nous montrer le pieux jeune homme alignant d'instinct ces haches comme s'il les eût vu aligner à Ulysse lui-même , faisant plier l'arc trois fois sans parvenir à le tendre, et y épuisant ses jeunes forces jusqu'à ce qu'Ulysse lui-même lui fasse signe de ne pas continuer.
Ah ! c'est que tout cela n'est pas du domaine du poète lyrique, mais du poète dramatique; c'est qu'au poète lyrique, il ne faut que des ailes , et qu'au poète dramatique, il faut un cœur immense, un cœur qui permette de lui appliquer ce beau vers du vieux comique latin :
Homo sum, nil humani a me alienum puto.
Alors, les prétendants, chacun à son tour, essayent de tendre l'arc ; mais ils ont beau s'épuiser en efforts, Antinous a beau ordonner à Mélanthe, le gardien de chèvres, d'apporter le disque de graisse, de le déposer sur un large siège couvert d'une toison, d'allumer le feu, de le faire fondre pour en
frotter l'arc rebelle et lui donner plus de souplesse, ils épuisent leur force à l'œuvre impossible; l'arc résiste. Alors, l'ingénieux Ulysse s'approche et leur dit :
— Écoutez-moi, prétendants de la belle reine, car il faut que je vous dise tout haut ce que tout bas me dit mon cœur : vous, grand Eurymaque, et vous, Antinous, qui êtes semblable à un dieu, je m'adresse à vous parce que vous avez sagement parlé; laissez cet arc et confiez la chose aux dieux; demain, ils accorderont la force à qui leur conviendra. Cependant, donnez-moi cet arc si bien poli, afin qu'au milieu de vous, je prouve si j'ai toujours dans les mains cette force qui autrefois coulait dans mes membres flexibles, ou si je l'ai perdue, accablé par l'exil errant et par le malheur.
A ces paroles, les sarcasmes des Grecs redoublent; ils ne veulent pas permettre qu'un mendiant vagabond tente l'épreuve dans laquelle ils viennent d'échouer; mais le sage Télémaque, qui comprend le projet d'Ulysse, s'écrie :
— Personne que moi parmi les Achéens n'a de droit sur ces armes ; c'est à moi de les donner ou refuser à qui me plaît; aucun de ceux qui dominent dans Fâpre Ithaque, aucun de ceux qui commandent aux îles proches de l'Élide, où paissent les chevaux, aucun de ceux-là ne m'empêchera, si c'est ma volonté, de donner cet arc à mon hôte. Mais, toi, ma mère, crois-moi, retourne dans ta chambre, occupe-toi de tes travaux, de tes fuseaux, de ta toile et des ordres que tu as à donner à tes femmes, afin qu'elles achèvent la besogne commencée ; c'est aux hommes, et particulièrement à moi, d'avoir souci de cet arc, car c'est moi qui suis le maître de la maison.
ULYSSE
Cependant, prêtez-moi cet arc, je vous en prie. Je veux voir si ma main est encore aguerrie, Ou si ma vie errante et tant de maux soufferts Ont ravi la souplesse et la force à mes nerfs.
EURYMAQOE.
Garde-toi d'y toucher, ou j'apprête un navire, Vagabond, et t'envoie au puissant roi d'Euire.
Où diable avez-vous pris ces deux vers, monsieur Ponsard ?
TiaÉJIAQUE.
Cet arc est à moi seul ; si j'en veux disposer, Quel est le prétendant qui s'y peut opposer ? Vous cependant, ma mère, allez avec vos filles, Et leur distribuez la laine et les aiguilles, Et surtout ayez soin qu'elles ne sortent pas ; Car leur place est chez vous et non dans les repas.
TÉNÉLOPE.
C'est vrai, mon fils, un dieu vous dicte ce langage Empreint d'une sagesse au-dessus de votre âge. Je me retire donc. — Venez, femmes.
(Elle sort.)
Dans le poëme, comme dans le drame, Ulysse, Télêmaque et ses proches restent donc seuls devant les prétendants. Les deux camps sont bien distincts, et l'on comprend qu'on va en venir aux mains.
Eumée remet l'arc à Ulysse.
Puis, l'arc remis, il dit tout bas à Euryclée:
— Prudente Euryclée, Télémaque t'ordonne de fermer, avec les barrières, les portes du palais ; et, si quelqu'une des servantes entend, soit du tumulte, soit des gémissements, qu'elle n'essaye pas d'entrer, mais continue tranquillement sa besogne.
On le voit, la terreur marche, et marche d'un pas plus rapide dans le poëme que dans le drame.
Ulysse tient l'arc, le tournant et le retournant en tous sens, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, examinant si, en l'absence du maître, les vers n'en n'ont pas rongé la corne.
Comme il retourne l'arc et comme il l'examine! dit Eurimaque.