‹ Souvenirs dramatiquesChapitre 24 sur 44 · II. li · texte numérisé non relu

II. li

— De ce côté?

— Oh ! non, ta serais vue par cet étranger.

— Eh I mais j'y pense, maintenant, nous sommes là à parler tout haut, et l'on entend de ton petit salon tout ce qui se dit ici.

— Qu'importe ! cet étranger ne sait peut-être pas le français.

Et Adèle s'en va tranquille, sur cette probabilité qu'un Russe ne sait pas le français , c'est-à-dire la langue courante de la Russie; et elle ne réfléchit pas qu'un Russe qui ne parlerait pas le français ne demanderait pas à parler à Amélie, laquelle n'est pas posée en femme qui sache le russe.

Derrière les deux femmes, entre Valdeja, introduit par le domestique.

— Je n'étais pas si mal où j'étais ! se dit Yaldeja, et, dès qu'à travers cette légère cloison j'ai eu reconnu la voix de madame Darcey, j'eusse mérité de ne plus rien entendre de ma vie, si j'eusse perdu un mot de leur conversation.

A quoi songe , maintenant , Valdeja ? C'est tout simple : à s'emparer du mouchoir et de la lettre d'Adèle. Malheureusement, Amélie, en reconduisant son amie, les a emportés avec elle. Mais, rassurez-vous, en rentrant , elle les rapportera, et cela donnera lieu, comme vous allez le voir, à une scène curieuse.

Valdeja, qui parle parfaitement le français, quoique étranger, puisqu'il est Espagnol, a été chargé par le prince Krimikof d'une lettre pour M. Laferrier. Cette lettre est son entrée en matière.

Puis on cause du prince Krimikof.

DIX ANS DE LA VIE d'uNE FEMME 243

— Dans quel état l'avez- vous trouvé? demande Amélie.

— Fort triste et fort maussade.

— Changé à ce point ! Je l'ai vu ici, il y a six ans : il était charmant.

— Je sais cela. Il m'a dit que vous l'aviez trouvé charmant.

— Il vous l'a dit?

— Chut!... Parce que je sais vos heures intimes avec lui, ce n'est pas une raison pour les publier.

— Monsieur! M. Krimikof est un fat... Je nie positivement.

— A quoi bon? Parce qu'on arrive du fond de la Russie, nous croyez- vous en dehors de la civilisation ? Là-bas, comme ici, la vie bien entendue n'est qu'un joyeux festin; et de quel droit M. Krimikof se réserverait-il le privilège d'une ivresse exclusive?

— Eh ! mais, monsieur, permettez-moi de vous dire que voilà d'affreux principes.

Toutefois, comme l'auteur a soin de dire qu'Amélie prononce ces paroles en souriant^ Valdeja continue :

— Affreux à avouer, doux à mettre en pratique.

— Monsieur !

— Ne le niez pas, je sais tout... car cette lettre que j'ai là, cette lettre n'est pas pour votre mari, comme j'ai dit : elle est pour vous.

Et c'est bien malheureux que ce soit poui; madame Laferrier, et non pour M. Laferrier, car, quoiqu'on en parle beaucoup, on ne voit pas du tout M. Laferrier. Il serait pourtant curieux avoir, le mari qui s'accommode d'une pareille femme !

Écoutez bien, et suivez le tour que va prendre la conversation.

— Mais, continue Valdeja, à votre seul aspect, je me suis

repenti de m'en être chargé... Il me semblait cruel de vous apporter, de la part d'un autre, des hommages que j'étais tenté de vous rendre, et de vous voir lire devant moi ce que je n'osais vous dire.

— Y pensez- vous?

— Voici cette lettre, madame, la voici; mais, par grâce, par pitié, attendez pour l'ouvrir que je me sois éloigné, et que mon absence vous ait livrée tout entière à mon rival heureux.

— Un rival?... Permettez! je ne vous cacherai pas que les brillantes qualités de M. Krimikof m'avaient frappée; cependant, sans le piège qu'il m'a tendu, je serais, je l'atteste, restée irréprochable.

Quel est donc le piège qui a été tendu par le prince Krimikof à madame Laferrier? L'auteur ne le dit pas. Mais il doit être dans le genre du piège que lui tend Valdeja.

Pauvre Amélie ! Avouons qu'elle a de grandes dispositions naturelles à se laisser prendre au piège.

— Irréprochable! s'écrie Valdeja avec chaleui. J^h! bon Dieu! de quel mot vous servez-vous là? Qu'est-ce que c'est que vertueuse ? Et, par opposition, qu'est-ce que c'est que coupable? (Riant.) Ah! ah! sur mon âme, voilà d'étroites idées, d'anciennes façons bien pauvres, et je croyais la France moins arriérée. Vous arrêter un instant à de pareilles distinctions? Ah î madame, j'avais d'abord conçu une meilleure idée de vous !

Vous comprenez la joie d'Amélie à l'idée de la bonne opinion qu'avait conçue d'elle le noble étranger. Aussi, Valdeja reprend en serrant son débit :

— Quand on adopte un régime, il faut tâcher qu'il soit bon. Je ne connais qu'un enseignement respectable, c'est celui de nos passions. La nature y est pour tout, la société pour rien.

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