DIX ANS DK LA VIE D UNE FEMME
Plaisir, ivresse, délire, voilà des mots auxquels nos cœurs répondent... Vous le savez, vous qui ne pouvez, même en ce moment, contenir vos pensées qui s'allument (il lui prend u main), vous dont le pouls s'active, dont l'œil s'enflamme et rit là en silence de tous ces aphorismes de vertu.
— Monsieur, monsieur...
— A quoi bon ces vains scrupules? Je vous comprends, je vous suis, je vous devance peut-être.
— Parlons d'autre chose, je vous prie.
— Yoyez, votre mémoire vous domine, vos souvenirs sont dans votre sang; vous vous rappelez tout ce que vaut, dans la la vie, un moment d'illusion...
— Laissez-moi !
— Ce que peut un bras qui serre...
— Laissez-moi !
— Un souffle qui renverse !
— Oh I grâce ! grâce !
Vous comprenez bien qu'au lieu de s'arrêter, Valdeja continue.
— Venez ! dit-il en prenant Amélie par la taille.
— Écoutez ! (On entend le bruit d'une voiture.) C'est mon mari ! voilà sa voiture qui rentre.
Ah ! nous allons donc voir ce bon M. Laferrier !
Le bruit de cette voiture , qui gênerait tout autre, aide, au contraire, Valdeja à clore la scène, laquelle, sans la rentrée de la voiture, devenait difficile, on en conviendra, entre gens qui se voient pour la première fois, et dont l'un hait et méprise l'autre.
— Vous quitter ainsi, s'écrie Valdeja, sans un gage, sans un souvenir? (Apercevant le mouchoir resté sur la table.) Ah! ce mouchoir, qui est le vôtre...
— Monsieur...
— 'Là, là, sur mon cœur; il y restera comme votre image !
— Monsieur, rendez-moi mon mouchoir.
— Jamais! Adieu, adieu, madame I
Et, malgré les cris d'Amélie : « Mon mouchoir, mon mouchoir! » Valdeja sort, oubliant de laisser quelque chose pour les gants.
La toile tombe.
Voyons, maintenant, ce qui va se passer dans le troisième acte.
Au premier tableau du troisième acte, nous sommes chez Valdeja, dans un hôtel. garni.
Valdeja est seul, assis à une table, et tient à la main le mouchoir qu'il a pris chez madame Laferrier.
Il attend Mouravief, son mougik.
Mouravief a été chargé par Valdeja de se procurer adroitement les lettres et le portrait.
Peut-être Valdeja, en sa qualité d'homme civilisé, aurait-il dû aider un peu l'adresse d'un mougik arrivé depuis la veille à Paris, et qui, par conséquent, ne doit pas être bien au courant des mœurs françaises; mais il a négligé ce détail, qui, lorsqu'il s'agit delà réputation de la femme d'un ami, mérite peut-être bien, cependant, qu'on lui donne quelque attention.
Il en résulte que Mouravief a été adroit comme un mougik; il a attendu le domestique de Rodolphe à la porte du n*» 71 de la ru*e de Provence, où demeure l'habitué du café Tortoni ; il s'est assuré que ce domestique était porteur des lettres et du portrait ; il lui a, en termes de savate, passé la jambe. Sylvestre est tombé, lâchant lettres et portrait ; Mouravief s'en est emparé, et il arrive tout courant.
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Ne nous plaignons pas : la maladresse de Mouravief est une adresse de l'auteur, et va nous valoir tout à l'heure une bonne scène.
Je dis tout à l'heure, parce qu'avant la bonne scène, il y en a une qui ne nous paraît pas heureuse, — au point de vue delà morale, toujours! car nous ne nous occupons pas ici, remarquez-le bien, de la valeur plus ou moins littéraire du drame.
Non , nous nous supposons académicien , — que diable voulez-vous! nous sommes tous mortels! — nous nous supposons académicien, chargé de faire un rapport sur la pièce la plus morale jouée en 1832 sur la ligne des boulevards; notre confrère Sribe concourt pour le prix de moralité : nous examinons sa pièce avec d'autant plus de sévérité que nous le savons partisan fanatique de la censure , et nous faisons notre rapport.
La scène malheureuse est celle où Valdeja ouvre le paquet, et lit les lettres adressées à M. Rodolphe par la femme de son ami. Cette lecture l'affermit dans la résolution de tout laisser ignorer à cet ami; seulement, il se chargera de venger son honneur, et se battra avec Rodolphe.
En conséquence, il prend une boîte de 'pistolets, deux épées de duel, et s'apprête à sortir pour aller trouver le Rodolphe, rue de Provence, n* 71.
Sur le seuil de la porte, il rencontre celui qu'il allait chercher.
Rodolphe a, comme Valdeja, une boîte de pistolets à la main, et deux épées sous le bras.
Que Valdeja, qui veut probablement un duel sans
témoins, prenne pistolets et épées, et s'en vienne trouver, armé comme Malbrouck allant en guerre, l'homme auquel il a à demander compte de l'honneur d'un ami, très-bien! cela ce conçoit.
Mais que Rodolphe, qui n'a aucun de ces motifs, au lieu d'envoyer ses témoins, comme cela se fait entre gens comme il faut, vienne lui-même, et monte, épée sous le bras, pistolets à la main, au lieu de laisser toute cette armure dans son fiacre, cela n'a aucune logique.
N'importe! nous l'avons déjà dit, ce n'est pas de ce côté-là que notre chasse nous mène. La scène que donne cette invraisemblance est originale, bien filée : cela suffit. Bravo ! bravo ! bravo !
Seulement, vous allez voir où nous sommes fâché que notre confrère ait profité de l'absence de la censure.
Les deux jeunes gens sont convenus qu'ils se battront au pistolet. C'est Rodolphe qui propose l'arme.
— Le pistolet, soit ! répond Valdeja.
— Chacun les nôtres.
— J'y consens.
— Dites-moi donc, — reprend Rodolphe tenant, ainsi que Valdeja, sa boîte à la main, — nous avons l'air de bijoutier^ courant les pratiques.
— Pourquoi non? La mort est un chaland tout comme un autre, et nos âmes sont, dit-on, des joyaux divins.
— Vieilles idées sans base et sans soutien !
— Pour l'un dos deux, Rodulphe, le doute aura cessé d'exister aujourd'hui.
— Va comme il est dit I
Et tous deux sortent.
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h Le deuxième tableau du troisième acte nous ramène ians un salon de la maison d'Evrard. — Toute la famille est joyeuse; les trois cent mille francs de Darcey DDt sauvé Evrard de la ruine. Oq bénit Darcey.
Albert Melville, le futur époux de Clarisse, profite de ce moment d'épanchement pour tâcher d'obtenir de sa fiancée une réponse positive sur Tétat où est son cœur. Clarisse aura pour lui l'amitié d'une sœur, la tendresse d'une amie, mais elle ne l'aimera jamais d'amour.
Albert se résigne ; en énumérant les qualités de Clarisse, il doit se trouver heureux de son partage.
La scène est interrompue par l'arrivée d'Adèle. Depuis longtemps, elle n'est pas venue chez son père; mais, invitée par lui, ainsi que son mari, à une petite soirée de famille, elle s'est rendue à l'invitation.
Derrière elle entrent M. et madame Dusseuil, son oncle et sa tante.
Quant à M. Darcey, on ne sait s'il viendra. Adèle ne l'a pas vu depuis le matin.
Au moment où l'on doute de son arrivée, la porte s'ouvre, et il paraît, pâle et contraint.
Alors commence une scène d'un dramatique simple et intime. Darcey a trouvé les lettres de sa femme. — L'auteur ne nous dit pas comment, car ces lettres ne devaient lui être remises que deux heures après le départ deValdeja; ce qui ferait supposer que, Valdeja n'étant point revenu dans deux heures, c'est qlie Valdeja est mort, — Mais n'imporle par quel moyen Darcey a trouvé les lettres ; il les a, voilà le pricipal, et il vient, comme devant un tribunal de famille, de-
mandera chacun quelle est la vengeance que doit tirer un de ses amis d'une femme qui le trompe.
- Je pardonnerais, mon frère, dit Clarisse, dans l'espoir d'obtenir par le repentir ce qu'un autre sentiment n'aurait pas eu assez de force pour faire naître.
— Moi, je la tuerais ! dit Albert.
Le père d'Adèle est interrogé à son tour.
EVRARD. — Ma foi, je la mènerais à ses parents ; je les ferais juges entre elle et moi; je leur dirais : « La voilà! le mauvais germe a étouffé le bon; il a porté ses fruits ; ils sont mûrs, récoltez-les! » et je la leur laisserais.
DARGEY. — Eh bien, c'est vous qui l'avez jugée.
ADÈLE, avec anxiété. — Mais qui donc?...
DARGEY. — Je ne la tuerai pas, je ne la traînerai pas sur les bancs d'un tribunal; mais je vous la rendrai, mon père ! car, cet homme, c'est moi! cette femme, c'est votre fille !
ADÈLE, — Ce n'est pas vrai!
EVRARD. — Adèle vous a trahi?
ADÈLE. — Je ne suis pas coupable ! il ne m'aime plus : c'est un prétexte.
DARGEY. — Et Rodolphe, l'avez-vous oublié depuis hier?
ADÈLE. — Qui, Rodolphe?
DARGEY. — Rodolphe, votre amant!
ADÈLE. — Je ne connais pas de Rodolphe !
DARGEY. — Vous ne connaissez pas de Rodolphe ?
ADÈLE. — Non.
DARGEY, lui mettant ses lettres sous les yeux. — Lisez donc ! lisez ! voilà les pièces du procès. — Ces lettres, ce senties siennes. Adieu ! justice est faite 1...
Il ne resterait plus à Darcey qu'à se venger de Rodolphe ; mais, comme on pouvait s'y attendre, celui-ci a été tué par Val déjà.
Au quatrième acte, on est chez Adèle : intérieur
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modeste, extrême frontière de la médiocrité. Adèle va manquer d'argent; elle tient à la main la plume, elle a sous la main le papier, elle est prête à s'humilier devant son mari, et à lui demander un secours.
Elle préfère cette honte à devenir la maîtresse d'un banquier italien nommé Rialto.
Sophie et Amélie entrent.
Vous devinez la scène : la plume est jetée de l'autre côté de la table ; le papier sur lequel les premières lettres étaient déjà tracées est déchiré; on accepte les propositions de Rialto.
Le traité infâme prend l'apparence d'un dévouement. Albert Melville a perdu sa place au ministère des finances; Rialto, qui est à la tête de tous les emprunts, la lui fera rendre, et Albert Melville épousera Clarisse. D'où vient donc aux trois femmes ce souci du bonheur d'Albert et de Clarisse ?
Attendez! Le mariage des deux jeunes gens fera le désespoir de Valdeja.
Valdeja se présente sur ces entrefaites.
Il vient de la part de Darcey. Le bon cœur de celui-ci a eu pitié des souffrances physiques, non pas de réponse, mais de la femme. Adèle ne lui est plus rien, qu'au point de vue de l'humanité en général ;'elle n'est plus de sa famille, elle est son prochain.
Adèle, qui a presque accepté ce bienfait conjugal, le refuse à l'instigation des deux femmes.
Valdeja est plus joyeux que de coutume : malgré lui, il sourit à ce contre-temps qui jette dans Tintini le mariage d'Albert avec Clarisse.
Mais, en promettant de céder à Rialto, Adèle a de-
mandé que la place d'Albert lui fût rendue, et, dant les dix minutes, la place est rendue, le mariage esl repris, les jeunes gens sont mariés!
Ce n'est pas pas bien probable qu'en dix minutes tout cela puisse se faire; mais on sait qu'au théâtre le temps matériel n'existe pas.
En apprenant que c'est la haine des trois femmes qui vient de briser sa dernière espérance, Valdeja fait un nouveau serment de haine qu'elles acceptent en riant.
Sur ce serment, la toile tombe.
Elle se relève sur un joli jardin, pavillon à gauche.
Depuis trois ans, Adèle est la maîtresse de Rialto dans les conditions de la femme entretenue. Rien n'y manque, pas même l'amant de cœur.
L'amant de cœur s'appelle M. Hippolyte.
Rialto promet d'acheter des maisons, des équipages, des chevaux, et on le déteste. M. Hippolyte donne un simple bouquet, et on l'adore.
Voyez-le entrer.
— Bonjour ! ma chère Adèle !
— Ah! arrivez donc, monsieur! je m'entretenais de vous.
— Et moi, je pensais à vous. Vous le voyez, ma chère Adèle, des fleurs^ votre image...
Il est évident que, si Hippolyte a fait la conquête de madame Darecy, c'est une affaire de cœur dans laquelle l'esprit n'a aucune part.
Au reste, Hippolyte est plus que grave, il est solennel. Il renvoie Gréponne, la femme de chambre, et
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reste seul avec Adèle. C'est celle-ci qui entame la conversation.
— Yoyons, qu'est-ce qui pèse si fort sur ta gaieté aujourd'hui? demande-t-elle.
— J'ai quelque chose de si important à te dire!
— Quoi donc?
— Ma chère Adèle, depuis trois mois, je suis aimé de toi; depuis six semaines, j'ai formé le projet d'être ton mari, et je viens te l'annoncer.
— Ah! ah ! ahl ah ! fait Adèle éclatant de rire. —Qu'y a-t-il donc de si risible ?
—Je ris parce que... Ahl ah! ah! mais c'est une plaisanterie.
Cette hilarité, assez intempestive en face d'une proposition si sérieuse, ne démonte aucunement Hippolyte. 11 est majeur de la veille, il veut à toute force profiter de sa majorité pour épouser Adèle.
On annonce Rialto.
— C'est votre père? demande ingénument Hippolyte.
— Oui, mon ami ; il faut partir ù l'instant, par ici, par la .porte de ce pavillon.
— Pourquoi donc?
— Il ne faut pas qu'il vous voie, ou tout serait perdu! Eloignez-vous, de grâce !
— Du tout ! Je veux voir monsieur votre père, moi ; j'ai à lui parler.
Vous devinez pourquoi Hippolyte veut parler à Rialto : Hippolyte, qui attribue les rires désordonnés d'Adèle à un caractère enjoué, veut faire à Rialto la demande de la main de sa fille !
Rialto, à cette demande, rit encore plus haut que n'a ri Adèle. Autant vaudrait, pour le pauvre amoureux, avoir demandé la main de la fille de Démocrite. II. 15
Mais Hippolyte insiste plus encore auprès de Rialto qu'il n'a insisté auprès d'Adèle; son tuteur, à qui il a vanté la vertu et la beauté de celle qu'il aime, va venir.
La plaisanterie dure dix minutes, à peu près; mais alors Rialto, dont le rire a subi plusieurs nuances, pense qu'il est temps de la faire cesser. Il envoie promener l'amoureux, et prend le bras d'Adèle pour aller se promener lui-même.
Mais vous allez voir ce qui va se passer ; une chose , certes, à laquelle vous ne vous attendez pas I
HIPPOLYTE, arrêtant Rialto par le bras. — Monsieur, c'est beaucoup plus grave que vous ne pensez I
RIALTO. — C'est possible; mais, si vous êtes malade du cerveau, je ne suis pas médecin.
ADÈLE. — Mon Dieu ! laissons là cet entretien*
HIPPOLYTE. — Non, madame; je forcerai bien monsieur votre père à ne pas me refuser.
RIALTO. — C'est ce que nous verrons.
HIPPOLYTE. — Un mot suffira. Et, puisqu'iln'y a pas d'autre moyen, daignez me répondre, monsieur. Connaissez-vous l'honneur?
RIALTO. — Eh bien, oui, je le connais. Qu'est-ce que vous en voulez dire?
HIPPOLYTE. — Tenez-vous au vôtre et à celui de votre famille ?
RIALTO. — Sans doute que j'y tiens.
HIPPOLYTE. — Arrangez-vous, alors, pour qu'il ne soulVre pas des atteintes que je lui ai portées et lâchez de réparer avec le mari le dommage que l'amant lui a fait.
RIALTO. — L'amant?
ADÈLE. — Ne Técoutez pas I
HIPPOLYTE, — L'amant! l)e])uis trois mois, madame m'apparlient ! RIALTO. — Ah! ah ! qu'est-ce que vous me dites là?