‹ Souvenirs dramatiquesChapitre 28 sur 44 · DIX ANS DE LA VIK D'UNE FEMME · texte numérisé non relu

DIX ANS DE LA VIK D'UNE FEMME

« Monsieur..., une ancienne amie bien malheureuse... »

GRÉPONNE. — C'est bien vrai!

LÉOPOLD. — Je ne mens jamais... (Dictant.) « Est menacée d'un affreux danger dont vous seul pouvez la sauver. »

ADÈLE. — Mais c'est le tromper !

LÉOPOLD. — Q'en savez-vous? Je ne mens jamais... (Dictant.) « Si tout souvenir, si toute humanité n'est pas éteinte dans votre cœur, venez à son secours ! Elle vous attendra aujourd'hui, rue... » Mets ton nom et ton adresse. « Prenez avec vous de For, beaucoup d'or. Vous saurez pourquoi. »

ADÈLE, indignée. — Je n'écrirai jamais cela.

LÉOPOLD, dictant d'un ton impératif. — « Vous saurez pourquoi, et j'ose croire que vous m'en remercierez. » (Lui prenant les mains.) Allons ! écris, je le veux !

ADÈLE. — Mais que prétendez-vous donc faire? le forcer à jouer, le dépouiller?

LÉOPOLD. — Gela me regarde... Signe !

Et Adèle signe, et Léopold sort.

Mais, aussitôt, Adèle ordonne à Gréponne de courir chez Hippolyte, et de le prévenir du guet-apens qui lui est tendu. Quant à Adèle, elle va rejoindre sa sœur.

Gréponne reste seule à monologuer en mettant son châle. Tandis qu'elle s'adonne à cette double occupation, la porte du petit escalier s'ouvre lentement/» et Albert paraît, enveloppé d'un manteau.

— Encore un qui arrive ! dit la femme de chambre. Il en sort donc ici de tous côtés?

Vous croyez peut-être que Gréponne, qui n'a pas sa langue dans sa poche, va s'approcher du nouveau venu, et lui demander qui il est, pour avoir une clef du logis

de sa maîtresse? Non, elle s'en va tranquillement du côté opposé.

Ah ! confrère, vous, si adroit, si ingénieux !... J'aurais, en vérité, mieux aimé faire ce qu'en termes de théâtre, on appelle un loup.

Il est vrai que, si Gréponne eût parlé à cet homme enveloppé d'un manteau, elle eût reconnu Albert, à qui elle eût dit que sa femme était là, et qu'alors il n'y avait plus de premier tableau du cinquième acte.

Vous comprenez, n'est-ce pas, cher lecteur? Sophie a envoyé à Albert la clef que lui avait donnée Adèle, et, en l'envoyant, elle a eu soin, bien entendu, de dire à Melville que sa femme avait un rendez-vous avecValdeja; puis elle a écrit à Valdeja, au nom de Clarisse, pour lui dire qu'il trouvera celle-ci... où? je n'en sais rien : l'auteur de la pièce ne donne pas l'adresse de la maison. C'est une précaution inutile : on n'irait pas, soyez tranquille !

Albert, qui veut tout entendre, se cache dans un cabinet. — Pendant qu'il se cache, entre Valdeja.

Ah ! voilà le loup que je conseillais. Cette fois, le personnage qui entre ne voit pas celui qui sort, et le personnage qui sort ne voit pas celui qui entre!

Vous devinez d'ici la situation : Valdeja et Clarisse se rencontrent ; leur étonnement est grand, celui de Clarisse surtout ; mais, enfin, on s'explique. La seule chose que Clarisse voie dans tout cela, c'est qu'elle court un danger réel.

— Ah ! mon Dieu ! s'écrio-t-elle, je suis perdue, déshonorool Qui pourrait me secourir, me protéger?

— Moi, Clarisse, dit Albert sortant du cabinet.

DIX ANS DE LA VIE D'iïNE FEMME 261

Albert et Valdeja échangent une poignée de main amicale : ils ont appris à s'estimer. Valdeja s'éloigne par la porte du fond. Albert donne une bourse à Adèle : Clarisse lui donne une chaîne d'or : puis Albert et Clarisse sortent par le petit escalier.

A peine ont-ils disparu, qu'on entend du bruit au dehors, puis un coup de pistolet et des cris : « Au secours ! au meurtre ! »

Adèle s'élance tout effrayée vers l'escalier, — et la toile tombe sans autre explication ; mais ceux qui ont la rage de deviner, sans qu'on leur dise rien, se doutent que Léopold a pris Albert pour Hippolyte, et a tiré sur lui.

La seconde partie du cinquième acte nous montre Adèle dans un grabat : elle souffre^ elle tousse, elle se sent mourir.

Après avoir dépensé ses derniers écus à nourrir un terme, elle n'a plus qu'une chaîne d'or pour toute ressource.

Cette chaîne, elle l'a donnée à Sophie, afin que celleci la vendît.

Elle eût pu choisir quelqu'un de plus sûr, car elle doit commencer à se défier de son ancienne amie ; mais il fallait que ce fût Sophie qui vendît la chaîne. Vous allez voir pourquoi.

— Ma chère, cela va mal ! dit Sophie en rentrant. Tu sais, cette chaîne que tu tenais de ta sœur ?

— Eh bien ?

— J'ai été pour la vendre chez le bijoutier notre voisin, un vieux qui l'a regardée attentivement, puis il m'a dit : « De qui tenez-vous cette chaîne? — D'une dame de mes amies.

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— Qui est-elle? — Que vous importe? — C'est que, a-t-il ajouté en feuilletant un registre, cette chaîne, à ce qu'il me semble, est au nombre des objets qui, lors de l'affaire Léopold, nous ont été signalés par la police. »

Gomment la. chaîne a- 1- elle pu être signalée par la police, puisque Adèle l'avait reçue de sa sœur avant l'assassinat ?

Alors, Sophie a perdu la tête ; — il y avait bien de quoi ! — en voyant une police si habile, elle s'est sauvée ; le bijoutier a appelé ses garçons : ceux-ci l'ont suivie, ils savent qu'elle est Là.

— Mais on ignore qui tu es ?

— Peut-être, car j'ai rencontré, en montant, la p'roprié taire.

— Je ne la connais pas,

— Eh bien, sais-tu quelle est cette femme? Notre ancienne amie!

— Amélie Laferrier?

— Elle-même !

Quel malheur que ce ne soit pas son mari I nous le verrions peut-être. Ce n'est pas, croyez-le bien, que j'aie le désir de lui être présenté.

En ce moment, on frappe à la porte. — C'est une dame de charité.

Adèle a écrit au maire, sous le nom de madame Laurencin ; elle lui a peint sa misère en termes lamentables ; la dame de charité a été prévenue, et elle vient.

Devinez quelle est cette dame de charité ?

C'est Clarisse ! Clarisse, qui retrouve sa sœur affaiblie, brisée, mourante ! Clarisse en deuil, car Albert est mort.

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