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DIX ANS DE LA VIE D'UNE FEMME

En reconnaissant Clarisse, Adèle s'évanouit.

Tandis que Clarisse la fait revenir avec des sels, les gens de justice entrent, conduits par Amélie Laferrier.

Naturellement, la reconnaissance manque d'effusion. Les gens de justice viennent pour arrêter madame Laurencin ; mais, comme ils doivent pratiquer légalement, ils ont envoyé chercher le maire.

Le maire arrive.

C'est Darcey, le mari d'Amélie, qui est devenu, grâce à une conduite diamétralement opposée ù celle de sa femme, maire de son arrondissement!

Il est suivi de son fidèle Valdeja.

L'auteur. ne nous dit pas si Valdeja a été nommé adjoint en même temps que Darcey; c'est probable : sans quoi, comment serait-il là?

— Quelle est cette femme que l'on parle d'arrêter? de mande Darcey.

— C'est la vôtre, monsieur ! votre pauvre femme !

— Ma femme! répond Darcey, qui repousse le mot avec indignation.

Le coup est trop rude pour Adèle : elle se sent mourir, se soulève, demande le pardon de son mari.

-— Jamais ! répond Darcey.

Adèle jette un cri, et tombe dans un fauteuil.

DARCEY, se laissant entraîner, dit à Valdeja, qui le pousse vers Adèle, — Tu le veux ? Eh bien... (En ce moment, Adèle rend le dernier soupir.) Dieu! il n'est plus temps!

VALDEJA, — Elle expire! (A Amélie et à Sophie.) Femmes,

prenez ce cadavre ! prenez-le Jonc, il est à vous... Vos œuvres méritaient un salaire : le voilà! Honte à vous et à toutes vos semblables! (A Darcey.) A toi la liberté!

DARCEY, lui montrant Clarisse, — Et h toi, je l'espère, bientôt le bonheur I

Ces deux derniers traits sont un peu durs, il nous semble, devant le cadavre d'Adèle, et devant la robe de deuil de Clarisse; — tellement durs, que, si nous étions académicien, et chargé de distribuer le prix de moralité, ils seraient cause que nous refuserions ce prix au drame de Dix Ans de la vie dhine femme.

C'est avec joie et bonheur que nous enregistrons dans nos Souvenirs dramatiques le grand succès que vient d'obtenir à l'Odéon (28 novembre 1853), avec son drame de Mauprat^ notre chère sœur en art, ce fécond et merveilleux talent, ce beau et calme génie qui a nom George Sand. Une large et vigoureuse exposition, un troisième tableau charmant, un septième tableau magnifique, voilà le résumé de la représentation, qui a fini à une heure un quart du matin. — Qu'on ne s'inquiète pas de cette heure avancée : les applaudissements allongent beaucoup les pièces !

L'analyse de Mauprat viendra tout à rhejire. Avant tout, laissez-moi vous parler de George Sand ellemême, avant de vous raconter son drame ; laissez-moi vous dire comment elle est aimée des gens qui l'aiment. — Il est vrai que ceux qui la haïssent la haïssent bien.

Ah ! ma chère triomphatrice, il ferait beau voir qu'avec un cœur comme le vôtre, vous ne fussiez pas aimée, qu'avec un génie comme le vôtre, vous ne fussiez pas haïe !

Donc, chers lecteurs, je vais vous conter une petite histoire fantastique, oh ! mais soyez tranquilles, elle se rattache à notre sujet. On se connaît en pièces aussi bien que ceux qui n'en peuvent pas faire, que diable I et l'on ne vous égarera pas dans une double intrigue.

C'était le soir du 23 novembre 1849. Au même théâtre où l'on vient de iouev Mauprat, on venait déjouer François le Champiy mais, cette fois, en l'absence de l'auteur, dont on craignait les hésitations, et qui, bien tranquille dans son petit château de Nohant, ne se doutait pas que son nom venait d'être proclamé au milieu des applaudissements.

Le directeur donnait à souper à ses artistes et à quelques amis de l'auteur; et chacun, joyeux comme on l'est le soir d'un succès, ne voyait qu'un envers à ce succès, qu'une tache à cette joie, qu'une ombre à cette lumière : c'est que, ce succès, l'auteur fût le seul qui l'ignorât.

Et chacun se demandait comment le lui apprendre, par quelle voie le lui faire savoir. Une lettre, c'était le moyen le plus simple et le plus naturel, mais c'était en même temps le plus long; une lettre ne partirait qite le lendemain ; on n'avait point de pigeons voyageurs; le télégraphe électrique n'était pas établi.

— Gomment! dit Bocage, nous sommes ici vingt amis de madame Sand, et il n'y en a pas un qui se dévouera pour lui porter cette bonne nouvelle ?

— Ohl dit Paul Bocage en se levant, s'il ne s'agit que d'aller à Nohant, j'irai, moi.

— Tu iras? demanda son oncle.

— Oui.

— Mais comment iras-tu?

— Par le chemin de fer, parbleu! il doit bien y lYoir quelque convoi de nuit qui parte pour Ghâeauroux.

— Je crois qu'il doit y en avoir un sur les quatre leures du matin, dit une voix.

— Alors, pas de temps à perdre, dit Paul. As-tu de l^^rgent à me donner, mon oncle?

Bocage retourna ses poches et cent trois francs tombèrent sur la table : c'était ce qu'il avait sur lui.

— Voilà pour le messager, dit-il ; qu'il s'arrange comme il pourra.

Paul prit les cent trois francs, embrassa son oncle, et partit pour se livrer cà la recherche d'un fiacre, d'une citadine, d'un cabriolet, d'un véhicule quelconque, enfin.

Chercher un cabriolet, une citadine ou un fiacre, à trois heures du matin, dans le quartier de l'Odéon ; il faut être bien naïf, n'est-ce pas?

Paul espérait que la Providence ferait un miracle en faveur de son dévouement.

La Providence regardait d'un autre côté, et était occupée à autre chose ; elle ne vit point Paul cherchant, elle n'entendit point Paul appelant.

Le pavé était couvert de verglas; la neige tombait par épais flocons.

Paul, qui ne s'attendait pas, en sortant de TOdéon, à faire soixante et dix lieues la même nuit, était en petite redingote de demi-saison.

C'était coquet, c'était élégant ; mais ce n'était pas chaud.

Passer chez lui pour prendre un manteau, cela en traînait un retard d'une heure ; pendant cette heure, 1 chemin de fer pouvait partir.

Paul ne se serait jamais consolé, ayant pu arrive une heure plus tôt, d'arriver une heure plus tard.

N'est-ce pas qu'il y a encore de bons cœurs sous 1 ciel?

D'ailleurs, il se dit qu'il lui fallait aller de l'autr

. côté du Jardin des Plantes, qu'il y avait loin de la ru

de rOdéon à la gare du chemin de fer d'Orléans, et

que, pour y être arrivé à quatre heures du matin, i

lui faudrait courir.

En courant, il se réchaufferait.

Et voilà Paul courant pour se réchauffer, mais surtout pour arriver.

Ce ne fut qu'une longue glissade émaillée de deu: ou trois chutes depuis la rue Racine jusqu'au boulevard neuf. Paul en était arrivé à regretter encore plus ses patins que son manteau.

11 faisait une de ces brises aigres dans le genre de celk qui coupait le visage d'Hamlet se promenant sur les murailles d'Elseneur, avec sou ami Horatio, dans l'attente du spectre de son père.

Mais Hamlet avait un manteau et un ami, deux choses qui réchauffent, l'un le corps, l'autre l'âme.

Paul n'avait ni l'un ni l'autre; aussi arriva-t-il à la gare raide de froid et en murmurant :

— Boni je sais ce que c'est maintenant que la retraite de Moscou : je n'y étais pas, mais j'y suis.

Il arriva. Quatre heures sonnaient.

A PROPOS DE MATJPRAT 269

Tout était clos, fermé, sombre, éteint : il n'y avait pas apparence de départ.

Paul regarda autour de lui, et avisa quelque chose qui ressemblait à un bouchon ; il cogna comme cogne le voisin d'Arnal dans Passé minuit.

Lorsqu'on a pris son parti de demander l'hospitalité de cette façon- là, on finit toujours par se faire ouvrir.

Le cabaretier ouvrit d'assez mauvaise humeur, et demanda à Paul ce qu'il désirait.

Paul comprit que, s'il demandait purement et simplement la chose qu'il désirait savoir, c'est-à-dire à quelle heure partait le convoi, et la chose qu'il désirait avoir, c'est-à-dire du feu, le dédommagement paraîtrait insuffisant au cabaretier.

Paul demanda d'abord une omelette et un verre de rhum.

Il calculait avec raison que, pour cuire l'omelette, on ferait du feu, et qu'à ce feu il se réchaufferait"; puis que, pendant que l'homme battrait les œufs, il lui demanderait à quelle heure partait le convoi.

Le premier départ était à six heures. Paul avait donc tout le temps de se réchauffer.

Il se réchauffa, en effet, pendant que Ion hôte, lui ayant confié la queue de la poêle, mettait le couvert.

Il avait demandé, comme nous avons dit, une omelette et du rhum.

N'ayant aucunement faim, puisqu'il venait de souper, il comptait laisser l'omelette ; mais, ayant encore froid intérieurement, il comptait boire le rhum.

Son hôte avait compris qu'il demandait une omelette au rhum. Il réunit les deux choses.

Il lui servit, en conséquence, une omelette nageant dans l'alcool allumé : une espèce de Délos flottant sur une mer de flamme.

Ce n'était point là ce qu'avait demandé Bocage. Il réclama son petit verre isolé.

C'était impossible. L'homme avait vidé sa dernière bouteille sur l'omelette. Pa.ul transvasa la liqueur enflammée de l'assiette dans un verre, l'avala toute flambante, comme un nuage avale un éclair, pensant que plus la boisson serait chaude, mieux elle le réchaufferait.

Au bout de cinq minutes, Paul était si réchauifé, qu'il se promenait dans le cabaret en s'essuyant le front.

Il était en sueur ni plus ni moins qu'au mois d'août.

Le cabaretier, voyant que décidément Paul n'avait pas faim, mangea l'omelette.

Six heures arrivèrent.

Paul n'avait pas de bagage à faire enregistrer; il n'eut qu'à prendre son billet et partir.

Seulement, comme Bocage n'avait pu lui donner que cent trois francs, qu'il y avait une voiture à prendre à Ghâteauroux, et que, son omelette lui ayant déjà coûté quatre francs cinquante centimes, il ne lui restait plus que quatre-vingt-dix-huit francs dix sous, il craignit de manquer d'argent et prit une place de wagon, autrement dit une troisième place.

Or, comme chacun sait, les troisièmes places étant réservées aux gens pauvres et mal vêtus, sont ouvertes à tous les vents. C'est logique; que deviendrait donc,

;ans cela, le vieux proverbe : « Aux gueux la be- ;ace ? »

Paul releva le collet de sa redingote, enfonça son 'hapeau sur ses oreilles, rabattit les parements de ses Pianches et s'accommoda de son mieux dans un coin.

11 y avait de la place ; dans l'autre coin, une nourrice lonnait à teter à son nourrisson; c'était tout.

Tl essaya de dormir, et arriva à une espèce d'engouriissement dont, au bout de deux heures, il fut tiré par le froid, qui, vaincu un instant par le rhum bouillant, reprenait victorieusement le dessus.

Il se réveilla en grelottant.

Le nourrisson tétait à pleine bouche, enveloppé, lui et sa nourrice, dans une espèce de grande couverture de laine, tandis qu'il pétrissait de ses petites mains le sein qui l'abreuvait.

Toute une sensation de bien-être transparaissait sur le visage de l'enfant.

— Voilà un gaillard qui n'est pas malheureux ! dit Paul.

— Pourquoi cela? demanda la nourrice.

— Tiens, il boit et se réchauffe en même temps. Voulez-vous me prendre en nourrice ?

— Vous avez donc froid? «

— Vous voyez bien, je grelotte.

— Eh bien, attendez.

Paul crut que la bonne femme, touchée de pitié, allait lui donner l'autre sein. 11 se trompait; elle se contenta de lui offrir un objet d'une forme bizarre qu'elle tira de sa poche.

— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Paul.

'ZtZ SOUVENIRS DRAMATIQUES

— C'est un biberon Darbo ; est-ce que vous ne connaissez pas cela?

— De nom seulement. La chose n'était pas inventée quand je suis venu au monde.

— C'est vrai.

— Que voulez-vous que je fasse de votre biberon nourrice?

— Buvez.

— Quelle est la liqueur jaune qu'il contient?

— De l'eau-de-vie.

— Comment ! vous donnez de Teau-de-vie à voi nourrissons, vous?

— Non, mais j'en donne à la nourrice : ça réchauffe et ça soutient. Buvez.

— Allons, à ta santé, moutarde!

Et Paul éteignit son rhum avec une gorgée d'eau-devie.

Le remède opéra dans le sens indiqué par la nourrice. Paul, le trouvant bon, le renouvela deux ou troi; fois.

La femme et l'enfant descendaient à Vierzon ; le ré cipient était encore à moitié plein. Paul demanda à ei faire l'acquisition ; mais la nourrice refusa, sous le prétexte assez spécieux qu'elle ne trouverait pas de biberor Darbo, par toute la Sologne, et qu'elle comptait nourrii son enfant au lait, mais nourrir son nourrisson au biberon, s'appuyant sur le proverbe : « Charité bien ordonnée commence par soi-même. »

Il n'y avait rien à répondre à une pareille raison.

La nourrice descendit, laissant Paul désolé et pluf grelottant que jamais.

Pour comble de malheur, il avait pris un train de marchandises allant au pas, et desservant toutes les stations.

A six heures du soir, il arriva à Ghâteauroux.

En marchant vers l'ouest, il avait trouvé la neige plus épaisse, le froid plus intense.

11 avait craint un instant, en voyant la lenteur du train, de trouver Ghâteauroux couché. Mais, nous l'avons dit, il arriva à six heures, et Ghâteauroux ne se couche qu'à huit.

Arrivé à Ghâteauroux, restaient huit lieues à faire, huit lieues berrichonnes, c'est-à-dire des lieues qui, comme on le dit chez moi, ne sont pas larges, mais sont longues.

Il s'agissait de trouver des moyens de transport, et, s'il ne s'en trouvait pas, d'en inventer.

Un ami commun, et qui devait connaître la localité, demeurait à Ghâteauroux : c'était Fleury, que madame Sand, dans ses Lettres d'un voyageur^ appelle le Gaulois.

Mais où trouver Fleury ?

Les deux ou trois premières personnes à qui s'adressa Paul ne le connaissaient pas.

Tout en s'informant si l'on connaissait Figury, Paul demandait si l'on pouvait avoir une voiture pour aller à Nohant.

La première demande n'avait aucun inconvénient; mais la seconde soulevait généralement l'indignation des personnes auxquelles elle était adressée.

Paul entra dans une auberge; il espérait y obtenir une voiture ou tout au moins des renseignements.

ÎH SOUVENIRS DRAMATIQUES

La première personne qu'il trouva en entrant dans Fauberge, ce fut Fleury.

Dès lors, la recherche devint moins vague et la réussite plus probable.

On battit la ville comme on traque un champ dan& une chasse d'hiver, et Ton trouva une espèce de patachon — non suspendu — que son propriétaire consentit à mettre à la disposition du voyageur et à conduire lui-même, moyennant la somme de vingt francs.

Il n'y avait pas un instant à perdre, il était sept heures du soir* — Le Berrichon demandait cinq heures pour aller à Nohant; on n'arriverait qu*à minuit; — c'est une heure assez indue dans le Berri, et qui est plus près du lendemain que de la veille.

Il ne fallait pas songer à souper régulièrement; Paul tordit trois ou quatre bouchées de pain et consulta Fleury sur la liqueur qu'il devait boire.

— Buvez un verre de rhum, lui dit Fleury.

— J'en ai bu une pleine assiette ce matin.

— Buvez un verre d'eau-de-vie, alors.

— J'en ai bu un demi-biberon dans la journée.

— Buvez un verre de kirsch, en ce cas.

— Tiens, c'est une idée.

Et Bocage but un verre de kirsch, monta dans t un berlingot et partit. -- Il faisait noir comme dans un four; seulement, ce four était rayé de blanc par la neige (Jui tombait à flots.

A tout moment, le Berrichon s'arrêtait et écoutait; Bocage ne pouvait deviner la raison dé ces haltes fréquentes.

Il s'informa.

A PROPOS DE MAUPRAÎ îlo

Il paraît que l'on traversait un canton infesté de lavandières.

Bocage se réinforma.

Il finit par comprendre que les lavandières étaient tout bonnement des fantômes de blanchisseuses, qui, s'étant beaucoup plus occupées de laver leur linge que de purifier leur âme, sont mortes en état de péché mortel, et reviennent en ce monde pour attirer à elles, par le bruit de leur battoir, les voyageurs égarés.

Quand le voyageur commet l'imprudence de venir aa bruit, elles le poussent dans la rivière, et, chaque fois qu'il lève la tête au-dessus de Feau, elles l'y renfoncent d'un conp de battoir.

Cette manœuvre s'opère jusqu'à ce que le voyageur soit noyé.

Paul rassura de son mieux le Berrichon ; mais peutêtre toute sa logique philosophique eût-elle échoué contre le préjugé national, si un nouvel incident^ qui n'était pas sans importance, n'eût tiré le conducteur du monde des rêves, pour le jeter dans la vie réelle.

Le chemin devenait impraticable : la charrette et le cheval étaient enfoncés dans la neige, la charrette jusqu'au moyeu, le cheval jusqu'au ventre.

Le Berrichon y perdit sa lanière d'abord, et y cassa le manche de son fouet ensuite.

Malgré ce double sacrifice, la voiture n'avançait point d'un pas .

Le Berrichon descendit pour tirer le cheval et la voiture, et enfonça à son tour jusqu'aux genoux.

11 n'y avait aucune chance d'avancer en restant dans la voiture; Paul sauta à terre, prit la tête de la file

270 SÛLVE.MKS DRAMATIQUES

s'attela à la longe, et, rendant la vie et le mouvement au Berrichon et au cheval, finit par tirer tout le monde, charrette comprise, du mauvais pas.

Pour ne point retomber en situation pareille, le Berrichon décida que, désormais, il marcherait à pied, conduisant son cheval par la bride. Mais une pareille résolution ne s'accomplit pas avec une entière résignation. Paul, en même temps que la neige, sentait s'amasser sur sa tête un déluge de malédictions qui n'en étaient pas moins inquiétantes pour être proférées en patois berrichon.

La route dura huit heures. La neige, le verglas et les malédictions tombaient toujours!

On arriva enfin à une manière de grille Louis XIV.

— Voilà Nohant, dit le Berrichon; mais, si vous croyez que l'on va vous ouvrir à une pareille heure, vous vous trompez.

La prophétie n'était pas consolante. Aussi Paul m voulut-il pas même la discuter, de peur que la discussion ne lui donnât un nouveau poids.

11 se contenta de sonner.

Un quart d'heure se passa sans que personne répondît, à l'exception d'un chien qui vint, en hurlant, appuyer ses deux pattes sur les traverses de la grille.

Et cependant, la sonnette allait toujours, et peu î peu devenait une espèce de tocsin.

Le Berrichon continuait de maudire Paul. Au miliei des malédictions du bonhomme, Paul crut comprendrque le conducteur disait ;

— Tout ce qui m'arrivera de malheur sera votr faute, et retombera sur vous.

A PROPOS DE M AU PU AT Vn

—r Gomment, sera ma faute?... s'écria Paul révolté.

— Oui, si vous ne m'aviez pas pris, je ne serais pas venu.

Paul courba la tête; le raisonnement était d'une logique accablante.

Il continua de sonner.

I Le chien hurlait à réveiller les morts. ' — Est-il Dieu possible, maugréait le Berrichon, de venir faire un pareil bacchanal à trois heures un quart du matin à la porte d'une honnête femme..., d'une créature du bon Dieu comme madame Sand! Quoi! ça crie vengeance !

Bocage était pendu à la chaîne de la sonnette.

Le chien commençait à s'enrouer.

Enfin, dans un lointain incommensurable, comme il ■ arrive en fantasmagorie, on vit poindre une lumière, f qui s'approcha peu à peu, s'irradiant à mesure qu'elle 5'approchait.

Il était inutile de sonner davantage ; on avait entendu.

Paul voulut lâcher la chaîne de la sonnette ; mais la chaîne de la sonnette ne voulut point lâcher Paul.

La gelée avait soudé le fer à la chair.

Il s'ensuivit un déchirement au détriment de la chair. Un dernier tintement de la cloche expira, et Paul l'entra en possession de sa main^ qu'il se hâta de plonger dans le gousset de son pantalon .

Le chien hurlait toujours, s'enrouant de plus en plus.

La lumière s'avançait, portée par une Berrichonne ioifTée d'un bonnet plat comme une galette et carré iomme un chapska.

Ce bonnet frappa particulièrement Paul. Gomme la II. 16

Berrichonne portait la lumière à la hauteur de son .visage pour voir à qui elle avait affaire, la seule partie de sa personne qui fût éclairée était son visage et, par conséquent, son bonnet.

Moins refroidi, Paul eût peut-être fait plus attention au visage qu'au bonnet; mais., dans l'état de congélation où il était, il fit plus d'attention au bonnet qu'au visage.

11 fut tiré de sa contemplation par le son d'une voix assez rude qui lui cria :

— Qui êtes-vous?

— Ami de madame Sand, répondit Paul.

— D'où venez-vous?

— t)e Paris.

— Vous croyez donc qu'on va réveiller madame à cette heure-ci?

— Je ne demande pas qu'on la réveille.

— Que demandez-vous, alors?

— Je demande qu'on m'ouvre, afin que la Voiture, le cheval, le Berrichon et moi entrions.

— Et quand j'aurai ouvert?

— Eh bien, vous conduirez le cheval à l'écurie, h voiture sous la remise, le Berrichon à la cuisine, et moi à ma chambre.

— Vous croyez que ça se fait comme ça, vous?

— Ça se ferait comme ça, si ça se faisait comme je h désire.

— Eh bien, attendez, je vais vous envoyer quelqu'ui pour causer avec vous, et, en attendant, causez avec l chien.

La Berrichonne tourna le dos, et la lumière s'éloign

du même mouvement dont elle s'était approchée.

Puis elle disparut.

Le chien continua de chanter son solo; seulement, il s'enrhumait de plus en plus.

Au bout de dix minutes, la lumière reparut ; elle était portée par la même femme au bonnet carré ; seulement, cette fois, la femme était flanquée d'un vigoureux gaillard portant une trique de précaution.

L'interrogatoire recommença; mais ce fut le Berrichon qui prit la parole, et qui dialogua. . Le patois national opéra, et la porte fut ouverte.

Restait le chien; on eut grand'peine à le calmer; il regrettait visiblement d'en être pour ses frais.

Paul entra le premier, le Berrichon après ; le cheval vint ensuite, la voiture suivit.

La grille se renferma.

— C'est bien, dit l'homme à la trique; charge-toi du conducteur, du cheval et de la voiture; moi, je me charge du Parisien. — Venez.

Le Parisien ne demandait pas mieux que de venir; il suivit l'homme au gourdin, courbé en deux, les mains dans ses goussets et frappant des pieds.

Il aurait reçu un coup d'épée au travers du corps, que répée fût sortie plus froide qu'elle n'était entrée.

On arriva dans un grand vestibule éclairé par une seconde chandelle posée à terre.

— Restez là, dit l'homme au bâton.

— Vous allez réveiller Maurice, n'est-ce pas? demanda Paal.

— Je vais vous envoyer un monsieur à qui vous parlerez, et qui vous parlera.

Et l'homme au bâton s'éloigna, frappant les dalles de son bâton.

Bocage, se voyant seul, s'approcha de la chandelle, s'accroupit devant elle, et se chauffa les mains à la lumière.

Il était plongé dans cette occupation et ramassé dans cette pose assez grotesque, lorsqu'il entendit des pas si légers, qu'ils retentissaient à peine sur les dalles. Il leva la tête.

Une apparition des plus étranges s'opérait. Un homme ou un démon — il était assez difficile d'en faire la différence — s'approchait de lui avec le costume complet de Méphistophélès : pourpoint noir, pantalon mi-partie jaune et rouge, moustaches en croc, sourcils à la moyen âge, barbe pointue, épée retroussant le manteau, bonnet écarlate en tête.

Paul avait bu du rhum à Paris, de l'eau-de-vie sur la route, du kirsch à Châteauroux ; Paul avait fait neuf lieues par la gelée, le verglas, la neige, écoutant les légendes sombres de son conducteur berrichon; Paul se demanda s'il voyait bien ce qu'il voyait, ou s'il regardait à travers les yeux de l'ivresse, de la peur et de l'hallucination.

Le diable, au reste, éclairé de bas en haut, était admirablement placé pour prêter au fantastique.

Il s'arrêta à quatre pas de Paul, qui, émerveillé de l'apparition, ne songeait ni à se remettre sur ses jambes, ni à interroger le nouveau venu.

— Que voulez-vous? demanda le diable.

— Madame Sand, répondit Paul.

A PROPOS DE MAUPRAT 28i

— Ce n'est pas moi.

— Je le vois bien.

— Que lui voulez-vous, à madame Sand?

— J'ai quelque chose à lui dire.

— Quoi?

— Je le lui dirai demain.

— Si vous n'êtes pas plus pressé que cela, ce n'était pas la peine d'arriver à trois heures du matin.

— Je suis pressé; mais ce que j'ai à lui dire ne regarde qu'elle, et je ne vous connais pas.

— Ni moi non plus.

Et, sur ces paroles, le diable pirouetta et disparut.

Était-ce une vision? était-ce une réalité?

L'idée de ce rhum qu'il avait bu dans une assiette; de cette eau-de-vie qu'il avait bue dans un biberon; de ce kirsch qu'il avait bu dans un verre, revinrent à l'esprit de Paul.

Il voulut voir s'il était réellement ivre.

Il se redressa en faisant crier son pantalon, qui semblait, tant il était couvert de verglas, une étoffe de verre tissée, et fit quelques pas, comme le Malade imaginaire, en long et en large.

Il lui sembla être parfaitement solide sur ses jambes.

— Mais non, murmura-t-il; je ne suis pas ivre. Seulement, cet imbécile de Berrichon se sera trompé: au lieu de me conduire chez madame Sand, il m'aura conduit chez le diable.

En ce moment, l'homme au gourdin reparut.

— Suivez-moi, dit-il.

Paul était habitué à la brièveté de son dialogue et à la rudesse de son accentuation.

Il suivit son guide.

Celui-ci lui lit d'abord traverser un long couloir trèssombre, ouvrit une porte, et l'introduisit dans une salle éclatante de lumière, et qui demande une description particulière.

C'était une espèce de boyau de vingt-cinq pieds de long sur quatre pieds de large, fermé à la droite par une muraille contre laquelle, dans l'ordre suivant, étaient appuyés, d'abord un large divan, puis deux chaises, puis une cheminée embrasée surmontée d'une immense glace , puis deux autres chaises , puis un piano.

Tout le long de la muraille étaient placées des griffes portant des bougies.

Sur la cheminée, deux candélabres à cinq branches brûlaient, et jetaient une vive lumière reflétée par la glace.

A gauche s'allongeait une immense tapisserie représentant le combat des Centaures et des Lapithes.

L'intervalle entre la muraille et la tapisserie était, comme nous avons dit, de quatre pieds ta peine.

Ce n'était plus seulement les habitants du château qui prenaient un aspect fantastique, c'était le château lui-même.

Au reste, Paul, en vaillant coureur d'aventures, avait pris son parti.

Il avait fait ce que devait, arriverait que pourrait.

Il s'approcha de la cheminée pour se réchauffer : ( ' ' tait son premier besoin.

En se chauffant devant la cheminée, il so vit dans la glace, et se retourna vivement.

Il ne se reconnaissait pas et se ^prenait tout bonnenent pour le dieu Hiver.

Son chapeau, couvert de neige, était soudé à ses :heveux couverts de verglas.

Des glaçons pendaient à ses moustaches et à sa barbe.

Il arriva, après de certains efforts, à se décoiffer; puis, son chapeau posé à terre, il procéda à la fonte du verglas et à l'extraction des glaçons.

Il était en train, la bouche toute tordue par la douleur de rendre à sa moustache gauche sa souplesse naturelle, lorsque tout à coup la tapisserie à laquelle il était presque adossé se déchira vers le milieu, disparut comme un nuage emporté par le vent, et découvrit un riant paysage plein de verdure et de fleurs, et, au troisième plan, dans un pavillon de style oriental, une douzaine de femmes en robes de brocart d'or et d'argent, et de cavaliers en pourpoints brodés et passementés d'or, ayant l'épée à la hanche, les uns couchés, les autre assis, les autres debout.

Un de ces cavaliers, portant un costume d'étudiant, c'est-à-dire vêtu de noir de la tête aux pieds, se releva des genoux d'une jeune fille et vint droit à la cheminée, c'est-à-dire droit à Paul.

Paul, qui avait vu tout cela avec un étonnement qui approchait de la stupéfaction, plfls étonné et plus stupéfait que jamais, voyait dans la glace venir à lui ce jeune étudiant.

Arrivé près de Paul, l'étudiant ouvrit les bras, en disant du ton le plus dramatique :

— Eh quoi ! seiior Pablo, est-ce donc vous?

Paul se retourna.

— Oui, c'est moi, dit-il.

L'étudiant lui jeta les deux bras au cou et l'em brassa.

— Tiens, s'écria Paul, c'est madame Sand.

— Oui, c'est moi, mon cher Paul, et vous êtes le bien venu.

— Merci, j'en ai besoin, d'être le bienvenu.

— Oui, vous me paraissez assez transi.

— Vous ne savez pas ce que je viens vous annoncer

— Et je ne veux pas le savoir.

— Vous êtes le bienvenu, non pas pour vous, noi pas pour les nouvelles que vous nous apportez, maii parce que nous avons grand besoin de vous.

— Gomment cela ?

— 11 nous manquait l'alcade.

— Quel alcade ?

— Le père d'Inésille.

— Ah!

— Et vous comprenez, sans père qui pardonne, il n'j a pas de cinquième acte; allez vous habiller. Voici la situation : Votre fille dona Tnésille s'est enfuie avec Ramirez, un jeune étudiant qui est la terreur de Salamanque; vous vous mettez à la poursuite des fugitifs, vom les rejoignez; vous -vj^ulez passer votre épée au travers du corps de Ramirez; mais Mascarille vous fait un discours si pathétique, que vous ne pouvez vous empêcher de rire, et que vous pardonnez.

— Mais je voulais vous dire...

— Habillez-vous d'abord, poursuivez les fugitifs d'à bord, rejoignez-les d'abord, menacez-les d'abord, par

A PROPOS DE M A i: P U A T '2'^î)

donnez-leur d'abord, et, ensuite, vous me direz ce que vous avez à me dire.

— Mais que diable faites-vous donc?

—Vous le voyez bien, mon cher, nous jouons la comédie.

— Sans spectateurs ?

— C'est une condition sine quà non.

— Pour qui donc, alors?

— Mais pour nous.

— Comment, pour vous? Vous ne vous voyez pas!

— Bon ! et dans la glace?

— Ah! je comprends.

— Eh bien, si vous comprenez, mon cher, allez vous alcadiser. — Maurice, conduis Paul au vestiaire. N'oubliez pas votre épée surtout.

— Je préférerais une cape, ça me tiendrait plus chaud.

— Eh bien, vous prendrez une cape et une épée, il y a tout ce qu'il faut au magasin.

Maurice, qui était vêtu en seigneur de la cour de Philippe II, conduisit Bocage au magasin. Sur la route, Paul rencontra Méphistophélès, qui le salua poliment.

Comme l'avait dit George Sand, le magasin était admirablement fourni en costumes de tout temps et de tous les pays.

— Choisis, dit Maurice.

Bocage tira à lui une polonaise garnie d'astrakan et des bottes fourrées.

— Que diable fais-tu donc? demanda Maurice.

— Tu m'as dit de choisir, je prends ce qui me convient.

286 SOUVENIRS DRAxMATIQUES

— Mais c'est un costume polonais que tu prends là.

— Je le sais bien.

— Alors?

— Alors, voici ce qui est arrivé : les fugitifs ont fui jusqu'aux environs de Varsovie; moi, je les aiWiivig jusqu'en Pologne. Pour ne pas être reconnu d'eux, j'ai adopté le costume polonais. Gela rend la situation d'autant plus vraisemblable.

Et Paul s'allongeait dans un pantalon de drap collant passait sa polonaise, boutonnait ses brandebourgs, tirail ses bottes fourrées, ceignait l'indispensable épée, coiffait son chef d'un bonnet garni de renard et recouvraii le tout d'un immense manteau noir.

Son entrée fit le plus grand effet. Sa raison fut trouvée irréfutable, et la bénédiction macairienne qu'il donna à sa fille enleva tous les suffrages.

La toile se referma au milieu des applaudissements que les acteurs se donnaient à eux-mêmes.

— Maintenant, dit Paul en s'approchant de Ramirez- Sand, je crois qu'il serait temps de vous annoncer.,.

— Chut !

— Quoi?

— Prenez un candélabre.

— Et puis?

— Et puis donnez le bras à doua Inésille, votre fille.

— Après?

— Après, passons dans la salle à manger et soupons. Paul prit un candélabre d'une main, tendit le bras â

Tnésille. Chacun en fit autant que lui; il y avait des candélabres et des Inésilles pour tout le monde, et l'on passa de la salle de comédie dans la salle à manger, qui

,e trouva instantanément éclairée à giorno, et qui nontra un copieux souper tout servi.

— Prenez vos places, dit George Sand.

Chacun s'assit. C'était une merveille à voir, que cette table splendidement servie, avec tous ces beaux cavaliers et toutes ces belles dames, qui semblaient \m Décaméron peint par Paul Véronèse.

— Et maintenant, mon cher Paul, dit George Sand, quelle nouvelle apportez ?

Paul tendit son verre, qu'on lui remplit de vin, et, l'élevant au-dessus de sa tête :

— Mesdames et messieurs, un toast ! dit-il. On écouta.

— A la centième représentation de François le Champi^ qui a été joué avant-hier avec un immense succès !

Ce fut ainsi que madame Sand apprit que sa pièce avait réussi.

Quant au toast de Bocage, il se réalisa et au delà : la pièce eut cent cinquante ou cent soixante représenta-^ tions.

Maintenant, revenons au drame que l'on vient de jouer, et dont nous a écarté la petite anecdote que je vous ai racontée, et qu'il était nécessaire que je vous racontasse pour vous donner une idée de la façon dont George Sand fait ses pièces.

Le drame est tiré du roman.

On avait toujours dit : a Quel malheur qu'on ne puisse pas commencer par la seconde représentation. »

Eh bien, j'ai encore inventé cela, moi ; en tirant me&

288 SOUVENIRS UllAMATIQUES

pièces de mes romans, j'ai littéralement supprimé les premières représentations et commencé par des secondes.

Au reste, selon le talent de l'auteur, cette méthode a son avantage ou son désagrément. J'expliquerai plus tard pourquoi, avantageuse pour moi, elle devient désavantageuse à George Sand.

Je disais donc que le drame était tiré du roman de Mauprat.

Vous connaissez le roman, n'est-ce pas? Tout le monde le connaît.

Au reste, si vous ne le connaissez pas, je vais vous en donner l'analyse.

Ce n'est point amusant, les analyses, mais c'est nécessaire. Prenons-en donc bravement notre parti, moi, de vous la faire connaître, vous, de l'écouter.

D'ailleurs, tout l'avantage est pour vous. Ce qui va être trois heures à passer de mon écritoire sur le papier, vous l'aurez lu en dix minutes.

Le premier tableau se passe au château de Mauprat, chez les derniers grands seigneurs; la roche sur laquelle il est bâti, ancienne aire d'aigle, vieil antre de lion, est devenue un simple nid de vautours, une simple tanière de loups. — Autrefois, ils combattaient des rois; aujourd'hui, ils volent les passants, et, à l'abri de leurs murailles, derrière des remparts bâtis pour les grandes luttes de la féodalité, ils cherchent un refuge contre les menottes des gendarmes et les exploits des huissiers.

Ils sont sept frères et un neveu.

Autour d'eux sont groupés une douzaine de bandits,

dont le plus honnête a mérité le bagne, petits voleurs qui ne trouvent leur impunité qu'à l'ombre de l'impunité des grands.

Des sept frères, le meilleur est Léonard; le pire, Jean le Tors.

Jean le Tors est de la famille des Caliban, des Glocester, des Frantz Moor : il aime le mal pour le plaisir de faire le mal; il n'est point besoin absolument que le mal lui rapporte; si le mal est productif, tant mieux.

Léonard est placé entre son bon et son mauvais génie ; il appartient autant à l'un qu'à l'autre ; seulement, le plateau de la balance, vu la mauvaise compagnie dans laquelle il se trouve, penche deux fois à gauche pour une fois à droite.

Le neveu, Bernard, est un Mauprat; mais le sang de la mère, digne et sainte femme, agit sur lui malgré l'exemple de ses oncles ; il n'a pas commis de crimes ; il n'a gagné que des vices. — On en a fait un condottiere, pas un voleur. — Peut-être deviendra-t-il meurtrier; il ne sera jamais assassin.

Son grand défaut^ c'est d'aimer le vin. — Que voulez-vous ! il est poëte, ce jeune homme ; et, comme nul ne lui a dit ce que c'était que la poésie, il 1^ devine dans le vin.

Quand il est à jeun, le diable n'est pas toujours le plus fort.

Ivre, il est capable de tout.

Son éducation est nulle ; il ne sait ni lire ni écrire ; mais on sent sous la rude écorce une sève vigoureuse, puissante, rapide ; — qu'il ait besoin d'apprendre, il rattrapera le temps perdu.

Ce que les autres apprennent en un an, lui l'apprendra en un mois.

Au lever du rideau, Jean le Tors se félicite d'un petit stratagème qu'il vient d'inventer. Il a fait vendre au vieux chevalier Hubert, chef d'une autre branche des Mauprat, un cheval élevé au château et dressé à y toujours revenir. Le oheval a été acheté par le chevalier à l'intention de sa fille Edmée. La première fois qu'Edmée se hasardera à le monter, le cheval l'emportera ; elle se trouvera prise dans le repaire ; on l'enfermera avec Bernard et du vin. Bernard s'enivrera, et, quand Edmée sortira le lendemain matin du château, il n'y aura d'autre moyen pour eUe de reparaître dans le monde qu'en y reparaissant comme la femme de Bernard Mauprat.

Or, Edmée a un million de dot, et l'on fera signer d'avance à Bernard l'obligation de donner cinq cent mille francs à ses amis .

Au moment où le stratagème préparé par Jean le Tors est adopté par les autres frères, l'ombre d'un homme et l'ombre d^un chien se glissent entre la porte entr'ouverte et le mur, dans un intervalle où Ton conçoit qu'à peine puisse passer une feuille de papier. L'ombre du chien s'appelle Blaireau , l'ombre de l'homme s'appelle Marcasse.

Cette figure de Marcasse, long, maigre, sec, le visage ombragé par son large chapeau, avec son épée effilée relevant la couverture qui lui sert de manteau, et suivie de son chien, au museau grêle et long, au corps maigre et sec, qui, à force de faire la chasse aux fouines, aux putois et aux taupes, semble avoir pris

A tllOPOS DE MAUPRAT 291

quelque chose de leur ressemblance, est une des meilleures du roman et une des mieux rendues du drame .

M. Fleuret y a fait preuve de talent.

Le tueur de taupes, le chasseur de fouines, le preneur de putois, vient faire au château sa moisson habituelle; mais, cette fois, il a à annoncer aux Mauprat qu'ils sont menacés par l'approche d'ennemis plus dangereux que ceux dont il a l'habitude de les débarrasser : ; sous prétexte d'une battue aux loups, la gendarmerie j et la force armée des environs vont cerner le château ( et donner assaut à la forteresse, j La nouvelle est grave, surtout donnée par Mar- \ casse, qui parle rarement, et qui n'ouvre la bouche que lorsqu'il a bien réellement, et bien sérieusement quelque chose à dire. Alors, sa parole grave; brève, entrecoupée, exprime sa pensée par des substantifs, des adjectifs et des adverbes. Seulement, Marcasse n'a de sa vie construit une phrase, et il ne connaît, des différents temps des verbes, que l'infinitif et le partie cipe passé.

Gomme, au bout du compte, Marcasse n'a aucun motif de porter les sept frères dans son cœur^^Jean le Tors, qui ne se fie pas à Marcasse, et qui croit peu au bien que Ton fait sans motif de le faire, ordonne à ses i gens de veiller sur Marcasse^ tout en ayant Fair de le remercier du bon office qu'il vient de rendre aux habitants dti château.

Mainteiiant, il s'agit d'organiser la défense. Jean le Tors réunit sa garnison, la fait boire, Fexcite au combat, et demande à son neveu Bernard, qui entre sur ces

entrefaites, s'il peut compter sur sa carabiue et son couteau de chasse . •

Bernard n'est pas d'humeur belliqueuse, ce jour-là; la vie qu'on mène au château lui pèse, et lui-même expose le caractère que nous avons essayé de tracer en quelques mots.

Le jeune homme dit tout cela en caressant un broc de vin à soûler Polyphème, et qui n'arrive d'ordinaire qu'à le mettre en pointe de gaieté.

En ce moment, un des guetteurs vient annoncer que l'on aperçoit de loin Edmée, qui est emportée vers le château malgré les efforts qu'elle fait pour maintenir son cheval.

Jean le Tors regarde Bernard, qui en est à sa seconde pinte.

Edmée ne pouvait pas mieux choisir son heure.

On laisse Bernard seul. Edmée sera introduite près de Bernard; l'ivresse de Bernard et la beauté d'Edmée feront le reste.

Une minute après, Edmée entre vêtue d'un costume d'amazone; le justaucorps est vert brodé d'or, la jupe est grise, la ceinture ponceau.

Elle est coiffée d'un feutre, et ses longs cheveux noirs, dénoués par la course, flottent sur ses épaules.

La réputation de terreur qu'inspire le château des Mauprat fait qu'Edmée n'est jamais venue même dans ses environs, de sorte qu'elle ignore où elle est.

Aux premiers mots que prononce Bernard, elle esi renseignée.

En ce moment, on entend de grands cris. Le châteai est attaqué ; mais ses défenseurs, prévenus par Mar-

casse, sont sur leurs gardes et s'apprêtent à le défendre.

Alors commence une scène magnifique, et cependant plus belle dans le roman qu'au théâtre. Quand nous en serons à la critique , nous expliquerons pourquoi et comment il n'y a en aucune façon de la faute de l'auteur.

La scène est scabreuse ; pour la tenter, il faut une bien grande ignorance ou une bien grande pratique du théâtre. Ivre et amoureux, Bernard veut, au bruit do la fusillade, aux cris des combattants, à l'odeur de la poudre, faire violence à sa cousine. Gomment la jeune fille, sans autres armes que son innocence et sa dignité, se défend contre la brutalité de son cousin, c'est ce que l'on ne saurait raconter sans refaire la scène.

Cette scène, il faut la voir.

Enfin, sur le serment solennel que sa cousine lui fait d'être à lui, Bernard consent à fuir avec elle. L'Hercule de vingt ans roule et déplace un tonneau, à moitié vidé par les défenseurs du château dans la scène précédente; sous le tonneau est une trappe ; et, tandis que les assiégeants vainqueurs escaladent les murailles, Edmée et Bernard disparaissent dans les profondeurs du théâtre, qui représentent le souterrain dont la trappe Se referme sur eux.

Le seul reproche qu'il y ait à faire à ce tableau plein de vie et de mouvement, est un reproche de mise en scène; on dit bien que l'on assiège le château; mais, au peu de bruit qui se fait, il est impossible de ne pas mettre en doute la véracité de cette nouvelle ; deux ou trois coups de fusil isolés, et les cris de dix ou douze

comparses, poussés sans intelligence, sans gradation, sur une même gamme, ne constituent pas le moins du monde un combat, un égorgement, une tuerie. Vous me direz que le bruit que l'on fera d'un côté de la toile empêchera d'entendre ce qui se dit de l'autre ; erreur, le tout est d'enchevêtrer le dialogue avec le bruit; puis pourquoi néghger la musique? c'est dans de pareilles situations que la musique est, je ne dirai pas utile, mais nécessaire; ce n'est pas l'habitude sur la première et la seconde scène française de parler, de marcher, de gesticuler en musique. Non, certes, quand vous jouez l'ancien répertoire, les tragédies de Corneille ou les comédies de Molière ; mais , quand vous entrez en concurrence avec le théâtre de la Porte-Saint- Martin, de l'Ambigu ou de la Gaieté, pourquoi vous priver de ce puissant auxiliaire, et laisser à vos rivaux cet immense avantage sur vous ?

C'est un tort que nous signalons à Royer et à Vaëz; eux qui ont écrit deux des meilleurs libretti d'opéra qu'on ait faits depuis vingt ans, ont moins que personne le droit de mépriser ce prodigieux prestige qui donne à la voix humaine le secours de l'orchestre.

J'ai vu jouer, en Allemagne, le Gœtz à la main de fer^ de Gœthe : il y a dans ce beau drame, le meilleur, à notre avis, de l'auteur de Faust et du Comte d'Egmont^ une scène à peu près pareille à celle du siège du château de Mauprat : c'est quand les troupes de l'empereur font le siège du château de Gœtz, et que Je châtelain, à la tête de quelques braves, qui, comme lui, ont juré de s'ensevelir sous les décombres de la féodalité, arrache le plomb des gouttières, et fond des

ÎDalles en scène, et tout cela, an milieu des cris d*une orgie. — Eh bien, le directeur du théâtre de Berlin était moins dédaigneux que vous, chers confrères et amis, il avait demandé à Mendelssohn une musique que Mendelssohn avait faite, et je vous jure bien que, si j'eusse connu votre premier tableau, j'eusse fait, sans vous en rien dire, venir cette partition d'Allemagne, et ne vous eusse point laissé de repos que la musique du Siège du Château de Gœiz de Berlichingen ne fût appropriée au siège du château de Mauprat.

Au deuxième tableau, nous sommes à la tour Gazeau, chez Patience. — Nous dirons dans la partie critique de notre travail sur madame Sand ce que nous pensons de ce rôle, aussi bien joué que possible par Barré, et nous expliquerons ce que possible. Patience cause avec le curé Aubert, et lui raconte son vieil antagonisme avec Bernard Mauprat : l'histoire de la chouette tuée par l'enfant, et celle du châtiment infligé à l'enfant pour avoir tué la chouette. — A cet endroit du récit, on frappe à la porte; c'est Edmée et Bernard. Les fugitifs ont gagné sans accident l'extrémité du souterrain, puis ils se sont glissés dans le bois, et, du bois, ont gagné sans peine la tour Gazeau. — Patience et le curé Aubert ne voient pas sans terrerft* Edmée sous la protection de ce demi-brigand qu'on appelle Bernard. En ce moment, on entend des cris; un homme appelant du secours entre en scène en se soutenant aux murailles, et laissant derrière lui une traînée de sang. Il est le dernier des Mauprat; ses six autres frères se sont ensevelis sous les ruines du château.

296 souvi<:nirs dramatiques

Les hommes sont morts et le château est détruit.

Gomme le dernier Spartiate du pauvre Pichat, qui venait tomber en scène pour dire ce seul hémistiche : « Ils sont tous morts ! je meurs! » Léonard n'arrive en scène que pour apprendre aux spectateurs ce qui s'est passé au château depuis le départ de Bernard et d'Edmée, et pour prédire en mourant à son neveu toutes les déceptions, toutes les douleurs et même tous les crimes que lui garde le monde dans lequel il va entrer.

Léonard mort, le chevalier Hubert arrive et emmène au château sa fille et son neveu. Seulement, il ignore qu'Edmée est entrée dans le château des Mauprat. Il croit que Bernard l'a sauvée seulement du danger que lui faisait courir la folle course d'un cheval emporté.

Patience suit le chevalier Hubert, Mauprat et Edmée.

— Le sang a coulé chez moi, dit-il ; je ne saurais plus y dormir.

Nous n'avons d'autres observations à faire à cet acte ci, qu'une observation que l'on pourrait maintenant reproduire à chacun des actes qui vont suivre, et qui ne s'applique pas encore à l'auteur.

Cette observation repose sur la grandeur de la décoration.

L'avant-scène de l'Odéon est large, trop large peutêtre; elle doit avoir quelque chose comme trente-quatre ou trente-cinq pieds d'ouverture. Eh bien, dans lei drames intimes, sans mise en scène, sans figurants, où les développements ne comportent pas une agglomération de plus de trois et même de quatre personnes, i est urgent de diminuer — vu poussant le manteau d'Ar-

lequin — le théâtre de trois ou quatre pieds de chaque côté. Joué dans un petit espace, le drame produit un effet double.

Il y a, dans le conseil que je donne là aux directeurs de rOdéon, augmentation d'effet et diminution de dépenses, deux choses qui font hausser la recette.

Au troisième tableau. Bernard est à Sainte-Sévère, chez le chevalier Hubert. Ce tableau est charmant d'un bout à l'autre; seulement, il est impossible à analyser. C'est le développement du caractère de Bernard et la confirmation de celui d'Edmée. L'amour qui se développe et qui grandit dans les deux jeunes cœurs, en fait les frais. Cependant, durant tout l'acte, Edmée conserve à la fois sa supériorité et sa puissance sur son cousin. C'est le propre de madame Sand de courber ses héros sous ses héroïnes. Je dirai : « Vous êtes femme, madame Sand, » comme Molière disait ; « Vous êtes orfèvre, monsieur Josse. »

La toile tombe sur Mauprat aux genoux d'Edmée, qui le supplie de se corriger.

— J'y tâcherai, répond Mauprat.

Au quatrième tableau, Mauprat a tâché, en effet, et a trop bien réussi. Mauprat non-seulement ^t devenu savant, mais pédant. Il est philosophe, encyclopédiste, philanthrope; sa conversation n'est qu'une longue discussion avec le pauvre oncle Hubert, que ces contradictions éternelles épuisent. Edmée souffre et se tait, car elle aime Bernard ; de son côté, Bernard adore sa cousine, mais avec tous les emportements de son caractère. Le frottement des hommes n'a donné qu'un faux vernis de civilisation à ce demi-sauvage, toujours prêt,

comme le loup dont on a fait malgré lui un animal domestique, à montrer les dents et à mordre'; contenu depuis le commencement de l'acte, il n'a pas la force de repousser l'occasion qui s'offre à lui dans un accès de jalousie qu'éveille chez lui la présence de M. de la Marche; il rappelle à Edmée qu'à la Roche- Mauprat, elle lui a fait le serment de n'être qu'à lui, et dénonce ainsi le passage de la pure jeune fille à travers ce repaire, où la plus chaste devait laisser ou la vie ou l'honneur.

M. de la Marche se retire, en assurant Edmée de son respect quand même.

Restée seule avec son cousin, Edmée, indignée, le traite avec cette froide dignité et ce hautain mépris qui sont un des côtés saillants de son caractère. Trop coupable pour se justifier, trop fier lui-même pour demander son pardon, Bernard laisse Edmée se retirer, courroucée et presque menaçante.

Edmée sortie, il prend une résolution suprême. Il remet à Marcasse la bague que sa cousine lui avait donnée ; il lui rend sa parole et part pour l'Amérique. Il s'y fera tuer ou reviendra guéri de son amour.

Marcasse, qui connaît l'amour d'Edmée pour Bernard, et qui ne veut pas qu'il arrive malheur à celuici, prend à son tour sa résolution : de même que Mauprat lui a donné sa bague, il donne Blaireau à Patience; et, après ce seul mot : « Adieu, » il disparaît sur les traces de Bernard.

C'est dans cet acte-ci surtout que se fait sentir particulièrement la gêne causée par la grandeur de l'Odéon. Brésil a une sortie désespérée, qui, au bout de

dix pas de gestes sans paroles, devient grotesque.

Au cinquième tableau, Mauprat revient d'Amérique. Son cheval s'est abattu à quelques pas des ruines du château de ses frères. Il faut malgré lui qu'il s'arrête et rentre dans cet ancien repaire de bandits . On revoit alors la chambre du premier tableau, mais dégradée, en ruine, près de crouler tout à fait. Dans l'impuissance où il est de continuer son chemin, Bernard s'informe, s'inquiète, se fait donner des nouvelles de la famille. De toutes les nouvelles qu'il apprend, une seule le frappe : Edmée va se marier avec M. de la Marche.

Au reste, quel que soit le sentiment qui ramène Edmée dans ces ruines, elle revient parfois les visiter. Les lieux où l'on a souffert prennent une large place dans les souvenirs, et, au jour des douleurs nouvelles, on aime à revoir le théâtre des anciennes douleurs.

Edmée est allée au château de Rochemaure, et il n'y aurait rien d'étonnant qu'à son retour elle s'arrêtât un instant au château de Mauprat, qui est sur la route de Sainte-Sévère. Bernard, resté seul, pense à tout ce passé qui renaît devant ses yeux, pour lui échapper dans ce qu'il a de plus cher ; il ne s'est pas fait tuer, il n'a pas oublié Edmée, il l'aime plus que jamais.

Au milieu de cette agitation de ses sens, de cette fièvre de son âme, un effrayant prodige le frappe, l'étonne, l'étourdit. Il a vu passer l'ombre de son oncle Jean le Tors. Le spectre du maudit vient visiter le château fatal. D'abord, à la production de ce fait surnaturel, il hésite et fait un pas en arrière. Mais Mauprat n'est pas de ceux qui laissent passer le [danger sans le

poursuivre. Il s'élance vers la fenêtre; mais son attention est bien vite détournée de sa préoccupation première. Par la fenêtre, il a vu Edmée qui s'approchait avec son père, Edmée pâle, languissante, mais plus belle de cette pâleur qu'elle ne l'a jamais été du coloris de la jeunesse et du fard de la santé.

Tout à coup., au moment où Edmée touche le seuil de la porte, un coup de feu part, et Edmée tombe blessée . d'une balle à la poitrine.

Alors, Tauteur, qui s'est un instant écarté du roman, y rentre. L'accusation de l'assassinat d'Edmée vient chercher Bernard au plus profond de son amour et de sa douleur. Il est arrêté.

Au sixième tableau, une très-belle décoration montre aux spectateurs les ruines extérieures du château avec la seule tour restée debout, à laquelle on ne peut arriver que par une poutre à moitié calcinée, suspendue au-dessus de l'abîme. Marcasse et Patience, les deux bons génies du drame, qui, dans leur cœur honnête, ne peuvent croire Bernard capable d'un pareil crime, espèrent être sur la trace du véritable assassin ; ils ont révélé l'existence de Jean le Tors, le seul des sept frères qui ait survécu ; ils sont à sa recherche dans les ruines. — Mais Bernard, écrasé sous cette idée qu'Edmée le croit coupable, ne veut ni les aider dans leurs recherches ni se défendre. Il mourra, puisque Edmée ne souhaite pas qu'il vive. ~ Alors, M. de la Marche, qui, lui non plus, ne croit pas Bernard coupable, et qui, sous la rude écorce de l'ancien bandit, a apprécié le cœur de l'homme , amène Edmée convalescente aux ruines. Edmée est bien faible, à peine peut-elle parler;

mais elle retrouve la voix pour dire à Bernard qu'elle veut qu'il se défende, qu'elle veut qu'il prouve son innocence, qu'elle veut qu'il vive, et cela, parce éïu'elle l'aime toujours.

Et, en elfet, à ce mot sur lequel avait compté M. de la Marche, Bernard n'a plus quun désir, c'est, puisque Edmée est convaincue de son innocence, de prouver cette innocence au monde entier. Pour cela, il faut retrouver Jean le Tors, que l'on croit retranché dans la tour isolée. Mais comment arriver à cette tour? Le seul chemin qui y conduise, c'est la poutre à moitié brûlée, et que le moindre poids peut briser. Il n'y a que Marcasse que sa maigreur rende assez léger pour qu'il puisse se hasarder sur un pareil support. 11 n'y a que lui encore que son habitude de courir sur les toits rende assez sûr de lui-même pour se hasarder sur ce chemin étroit comme l'arche du pont qui conduit au paradis de Mahomet. Il s'y hasarde de cette allure calme , de ce pied tranquille dont le spectateur le voit marcher depuis le commencement du drame. Au milieu du trajet, un coup de feu dirigé sur lui part de la tour. Il y a un moment d'angoisse terrible pour le pauvre tueur de taupes, placé entre un double danger mortel. Mais il ne laisse pas longtemps ses amis dans l'incertitude. Il lève son chapeau, les salue et les rassure avec son laconisme habituel.

— Rien! dit-il.

Et il continue son chemin.

Un second coup de feu ne l'arrête pas plus que le premier. Mais l'assassin à qui la main n'a point failli quand il s'est agi de tirer sur une jeune fille sans

défense, tremble quand il est question de tirer sur un homme qui peut lui rendre coup pour coup. Il manc^Lie Marcasse du second coup, comme il l'a manqué du premier. Alors, il est perdu; car Marcasse est bien décidément l'envoyé de cette vengeance divine qui le fait invulnérable. Marcasse pénètre dans la tour, et, un instant après, Jean le Tors, vaincu, avoue en mourant que c'est lui qui a commis le crime, en haine de sa nièce Edmée et de son neveu Bernard.

— Que le souffle du Seigneur, avec le dernier soupir de ce bandit, emporte la fatalité qui pèse sur la famille des Maupratl dit le chevalier Hubert en joignant les mains d'Edmée et de Bernard.

Et la toile tombe.

Personne ne conteste le génie de George Sand.

Nous allons donc particulièrement nous occuper de son talent.

Peut-être s'étonnera-t-on que nous fassions de ces deux mots deux choses distinctes.

A notre avis, non-seulement elles sont rarement réunies, mais, au contraire, elles sont presque toujours distinctes et quelquefois opposées.

Dieu seul donne le génie.

L'éducation, l'étude, la persistance, peuvent donner le talent.

Avec le génie seul, on reste pauvre si Ton est né pauvre.

Avec le talent seul, il est rare qu'on ne fasse pas fortune.

Corneille était un homme de génie sans talent; aussi est-il mort de faim.

Beaumarchais était un homme de talent sans génie ; aussi est-il mort millionnaire.

Madame Sand réunit le génie au talent ; seulement, le génie est au talent chez elle dans des proportions bien supérieures.

On peut décomposer la valeur littéraire de George Sand à peu près comme ou décompose l'air respirahle.

Air respirahle 11 parties d'azote, 19 parties d'oxygène, 3 ou 4 parties d'eau.

Valeur littéraire :

77 parties de génie, 19 parties de talent, 3 ou 4 parties de naïveté.

Il y a quelque chose de plus étrange encore dans madame Sand ; elle a le génie romantique et le talent classique .

Au reste, elle explique cela elle-même sans se rendre compte le moins du monde qu'elle opère en elle la division que nous signalons aujourd'hui.

Écoutez-la parler :

« Peu de temps après la révolution de 18^, je vins à Paris avec le souci de trouver une occupation, non pas lucrative, mais suffisante. Je n'avais jamais travaillé que pour mon plaisir. Je savais, comme tout le monde, un peu de tout, rien en somme. Je tenais beaucoup à trouver un travail qui me permît de rester (±ez moi. Je ne savais pas assez d'aucune chose pour m'en servir. Dessin, musique, botanique, langue, histoire, j'avais

304 SOUVENITIS DRAMATIQUES

effleuré tout cela, et je regrettais beaucoup de n'avoii rien pu approfondir. Car, de toutes les occupations, celle qui m'avait toujours le moins tenté, c'était d'écrire pour le public. Il me semblait qu'à moins d'ur rare talent, — talent que je ne me sentais pas, — c'esl l'atfaire de ceux qui ne sont bons à rien. J'aurais donc beaucoup préféré une spécialité. J'avais "écrit souvent pour mon amusement personnel ; il me paraissait assez impertinent de prétendre à divertir ou à intéresser leF autres, et rien n'était moins dans mon caractère concentré, rêveur et avide de douceurs intimes, que cette mise en dehors de tous les sentiments de l'âme. Joigne2 à cela que je savais très-imparfaitement ma langue. Nourrie de lectures classiques, je voyais le romantisme se répandre. Je l'avais d'abord repoussé et raillé dans mon coin, dans ma solitude, dans mon for intérieur, et puis j'y avais pris goût, je m'en étais enthousiasmée, et mon goût, qui n'était pas formé, flottait entre le passé et le présent sans trop savoir où se prendre, et chérissait l'un et l'autre sans connaître et sans chercher le moyen de les accorder. »

Dites-moi, cette page ne peut-elle pas aussi bien être signée de Rousseau que de George Sand ; du philosophe de Genève que de la châtelaine de Nohant?

En 1831, George Sand publie son premier livre, Indiana, un chef-d'œuvre.

llemarquez ceci : le génie n'a pas hésité; il a tout d'abord donné son prospectus; grandes qualités, petits défauts. Il a du premier coup fait aussi bien qu'il fera jamais.

Peut-être le talent, qui est perfectible, ajoutcra-t-il

A PROPOS DE MATJPRAT 305

quelque chose à la forme; le génie, qui est immuable, n'ajoutera rien au fond.

Maintenant, suivons au théâtre l'application de ce génie et de ce talent, de ces hautes qualités et de ces petits défauts.

Nous avons dit que l'art, chez madame Sand, était romantique dans le fond et classique dans la forme.

Au théPitre, la chose deviendra plus sensible encore que dans les romans.

Le plan des pièces de George Sand est romantique; son dialogue est classique.

Voilà pourquoi ses pièces sont meilleures à lire qu'à voir représenter.

Elle sentait instinctivement cela, cette femme de génie, quand, après avoir donné Cosima, qui avait tous ses défauts et aucune de ses qualités, elle resta près de quinze ans sans reparaître au théâtre.

Ce fut un malheur.

Voulez-vous savoir à quelle impulsion elle céda en y rentrant?

Je vais vous raconter cela. Elle ne me l'a pas dit; je le devine.

Vous avez vu madame Sand jouant la comédie à Nohant avec ses voisins et ses voisines de campagne, en face d'une grande glace et sur un théâtre sans spectateurs.

Vous avez vu comment Paul Bocage arriva pour remplir le rôle du père d'Inésille, et improvisa son rôle.

Eh bien, il en était ainsi de chacun des acteurs.

Le matin, en déjeunant, George Sand bâtissait un

scénario , distribuait aux acteurs leurs personnages.

Le soir, chacun entrait selon le numérotage des scènes, et, selon son plus ou moins de facilité, improvisait plus ou moins habilement son rôle.

Un jour, on se lassa de ces ébauches; on demanda à George Sand une œuvre plus complète, un drame ou une comédie d'elle seule. Elle se mit sans prétention, en châtelaine obligeante qui ne sait rien refuser à ses hôtes, à tailler pour moins de peine un drame dans un de ses romans.

Ce drame se trouva être François le Champi.

Le hasard conduisit Bocage à Nohant. — Je ne sais pas les détails; je cherche, je tâtonne, je devine; mais je suis sûr que j'approche de la vérité. Je brûle, comme on dit au jeu de cache- cache. — Le hasard, disais-je, conduisit Bocage à Nohant, ou amena madame Sand à Paris. De l'une ou de l'autre façon, François le Champi passa des mains de l'auteur dans les mains du directeur. Nous avons vu comment George Sand hésitait à en permettre la représentation, et comment Bocage escamota la difficulté en faisant jouer la pièce sans prévenir l'auteur.

Le succès est entraînant : George Sand avait grandement, complètement, loyalement réussi. Elle n'avait plus d'objection à faire.

11 y a plus : les journaux, qui devaient depuis lui refuser tout mérite dramatique, criaient à perdre haleine que George Sand venait d'ouvrir une nouvelle ère théâtrale.

Ce n'était pas plus vrai que lorsqu'ils ont crié le contraire.

George Sand venait tout simplement, comme Alfred de Musset lorsqu'il fit représenter le Caprice^ le Chandelier et // faut quune porte soit ouverte ou fermée y de faire jouer au théâtre une chose qui n'était pas faite pour le théâtre.

Gela ne veut pas dire qu'il ne faille pas jouer au théâtre ces sortes de productions ; si ce n'est pas un enseignement pour leurs auteurs, qui ne peuvent se juger eux-mêmes, ce sont d'admirables objets d'étude pour les autres.

Je vais tâcher de démontrer cela.

Il y a, au théâtre, trois grandes familles de poètes.

Il y a la famille d'Eschyle, d'x\ristophane, de Shakspeare, de Corneille, de Molière, de Calderon, de Sheridan et de Schiller.

Il y a la famille d'Euripide, de Sénèque, de Racine, de Voltaire, d'Alfieri, de Gasimir Delavigne et de Ponsard.

Il y a la famille de Ménandre, de Térence, de Métastase, de Gœthe, de Byron, de Victor Hugo, de Musset.

Les premiers sont les poètes réalistes; les seconds, les poètes conventionnels; les troisièmes, les poètes idéalistes. ♦

Les premiers sont romantiques par le fond et par la forme ; les seconds sont classiques par la forme et par le fond; les troisièmes sont romantiques par le fond et classiques par la forme.

George Sand est de cette dernière famille.

Seulement, elle a au suprême degré une qualité qui, dans certaines circonstances, devient un défaut : elle

est peut-être encore plus grand peintre que grand poëte.

Grand peintre de paysage.

Avez-vous vu quelque chose à la fois de plus vrai et de plus poétique que les descriptions de George Sand? Aube du matin, crépuscule du soir, champs sillonnés par la charrue, pâturages où ruminent les grands bœufs mugissants ; prairies où tintent les sonnettes des moutons; ruines se détachant au sommet de la montagne, sur les rayons pourprés du soleil couchant; rivière coulant sombre et silencieuse au fond de la vallée; herbes se courbant au souffie du vent et secouant leurs diamants liquides, tout cela est de son domaine, tout cela est son champ, sa terre, son patrimoine; je me trompe, sa conquête.

Grand peintre de portraits.

Prenez le roman de Mauprat, et rappelez-vous les personnages éclos — je ne dirai pas sous la plume, la plume n'a que le contour — sous le pinceau de George Sand. Suivez les noms : Jean le Tors, Bernard Mauprat, Edmée, Patience, Marcasse, et jusqu'au vieux chevalier Hubert.

Les voyez-vous passer, marcher, agir? les entendezvous parler, respirer, se plaindre?

Oui.

Eh bien, comment voulez- vous que l'illusion théâtrale vous rende des personnages aussi complets? Comment voulez-vous que les acteurs qui prendront ces noms-là, prennent en même temps la physionomie de ceux qu'ils sont appelés à représenter? Comment voulez-vous que M. Talbot, si difforniQ qu'il se fasse, me

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