‹ Souvenirs dramatiquesChapitre 30 sur 44 · A PROPOS I ) L M A L P U A T M)S · texte numérisé non relu

A PROPOS I ) L M A L P U A T M)S

rende ce démon qu'on appelle Jean le Tors; que M. Brésil, avec du blanc, du rouge et du noir, me représente cet ange d'orgueil qu'on appelle Bernard Mauprat; que mademoiselle Fernand, si bien que soit taillée sa veste, si gracieuse que soit sa jupe, si élégant que soit son chapeau, si éclatante que soit sa ceinture, remplace pour moi la ravissante Edmée; que Barré, si longue que soit sa perruque, si blanche que soit sa barbe, si grimé que soit son front, me fasse oublier Patience, ce philosophe de la nature; que M. Fleuret, si large que soit son chapeau, si longue que soit son épée, si mince que soit sa personne, me rappelle cette ombre sans corps, ce marcheur sans bruit, ces os sans chair, ce dévouement sans ostentation, ce sauveur sans orgueil qui a nom Marcasse? — Ferville, lui-même, Ferville, l'excellent comédien, a eu beau prendre les habits du père d'Edmée, ce n'est pas là mon chevalier Hubert du roman; c'est Ferville que j'aime de tout mon cœur, et à qui je fais mon compliment bien sincère d'avoir lutté contre une impossibilité, sans avoir été écrasé par elle.

Le paysage trop bien peint, ce n'est rien : ce n'est que le cadre ; mais les personnages trop bien dessinés, c'est autre chose.

Imitez avec les acteurs les plus intelligents la Trcmsfiguration de Raphaël, les Noces de Cana de Paul Véronèse, ou V Adoration des Mages de Rubens.

Regardez les tableaux animés, et souvenez-vous seulement des tableaux peints, vous verrez auxquels vous donnez la préférence.

Quand le drame, la comédie, la pièce de théâtre,

enfin, est tirée d'un des romans champêtres de madame Sand, comme Fra7içois le Champi ou la Petite Fadette^ la tâche de Facteur devient plus facile; le type du paysan matois ou grossier, de la paysanne coquette, ou médisante, est plus commode à imiter que celui de l'homme idéalisé ou de la femme poétique. Deshayes a très-bien rendu la figure de JeanBonin; madame Biron a parfaitement représenté la Catherine, pour ceux-là mêmes qui avaient les personnages du roman présents à la pensée. Mais il faudrait Talma, Kean et Frederick, fondus dans un seul homme, pour rendre Bernard Mauprat; il faudrait miss Helena Faucit, madame Dorval et mademoiselle Georges, à vingt ans, pour représenter Edmée.

Aussi, quoiqu'il y ait tout autant de mérite, et peutêtre même un mérite supérieur, dans Mauprat, peutêtre, tout en ayant le même succès, n'aura-t-il pas la même longévité que François le Champi. Mais cela ne sera pas la faute de l'auteur; cela tiendra à la nature de l'œuvre.

Cette observation disparaît quand madame Sand, comme dans Claudie^ dans le Démon du foyer et dans le Pressoir, invente et compose entièrement sa pastorale, sa comédie ou son drame, sans la tirer d'un de ses livres.

Alors, il n'y avait plus de comparaison à faire, et la pièce rentre dans la catégorie générale des œuvres de théâtre.

Maintenant, j'ai avancé ceci^ que là méthode de tirer un drame d'un roman, désavantageuse pour George Sand, est avantageuse pour moi.

Au lieu d'être, comme George Sand, un poëte idéaiste de la famille de Ménandre, de Térence, de Métasase, de Goethe, de Byron, de Victor Hugo et de Mus- ■et, je suis un disciple de l'école réaliste, d'Eschyle, l'Aristophane, de Shakspeare, de Corneille, de Molière, le Calderon, de Sheridan et de Schiller.

George Sand est un romancier philosophe et rêveur.

Je suis un romancier humaniste et vulgarisateur.

George Sand, avec beaucoup de peine et à force d'art, irrive à être théâtrale.

iMoi, sans peine et tout naturellement, j'arrive à être dramatique.

Je fais d'abord mon drame; puis, de mon drame, je fais un roman.

George Sand exécute d'abord son roman ; puis, de son roman, elle tire un drame.

Il y a plus ; non-seulement nous ne composons pas de la même façon, mais encore nous n'exécutons pas de la même manière.

Roman ou drame, je ne commence matériellement mon œuvre que lorsqu'elle est complètement achevée dans mon cerveau.

Roman ou drame, George Sand commence son œuvre dès qu'elle a le premier chapitre, ou qu'elle tient la première scène.

Chez moi, c'est l'action qui crée, en quelque sorte, les personnages.

Chez elle, ce sont les personnages qui créent l'action.

Je peins moins, mais je moule davantage; je suis plus statuaire que peintre.

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George Sand peint davantage et moule moins ; elU est plus peintre que statuaire.

Mes personnages ont la forme; les siens ont la couleur.

Les siens rêvent, pensent, philosophent ; les mient agissent.

Je suis le mouvement et la vie; elle est le calme ei la pensée.

Son pouls bat de cinquante à cinquante- cinq fois ; la minute ; le mien de soixante à soixante et dix.

Aussi mes personnages se sont-ils facilement fondus dans l'acteur. D'Artagnan, c'est Mélingue; Charles P', c'est Lacressonnière ; Charles IX, c'est Rouvière; h mère Tison, c'est Lucie; madame Bonacieux, c'est madame Rey; le chevalier d'Harmental, c'est Laferrière; le comte Horace, c'est Fechter; Castorin, c'est Colbrun ; Gaderousse, c'est Boutin.

Jamais, jouat-on la pièce deux cents fois, jamais Jean le Tors ne sera M. Talbot; jamais Bernard Mauprat ne sera M. Brésil; jamais Edmée ne sera mademoiselle Fernand; jamais M. Barré ne sera Patience; jamais M. Fleuret ne sera Marcasse ; jamais Fervillc ne sera le chevalier Hubert.

Chez moi, l'ombre et le corps ne font qu'un ; c'est l'acteur qui est le corps, c'est le personnage du j-oman qui est l'ombre.

Chez George Sand, l'ombre et le corps marchent côte à côte, parfaitement distincts l'un de l'autre, et, chose étrange, c'est le personnage inanimé qui est le corps, et le personnage vivant qui n'est que l'ombre.

J'en ai dit assez pour me faire comprendre. Je m'ar-

A PROPOS DE M AU P RAT olo

rête; en m'étendant davantage, je ne ferais que me répéter.

Je terminerai mon travail sur le poëte par un portrait de la femme.

Pour beaucoup de femmes, dire leur âge serait commettre une indiscrétion.

Madame Sand compte ses années par des triomphes.

Elle a quarante-six ou quarante-sept ans.

Elle est plutôt petite que grande, plutôt grasse que maigre. Elle a des cheveux magniliques, des yeux superbes, calmes et pleins de flamme tout à la fois. Le bas de la figure est moins bien que le haut.

Cest que le bas de la figure sert aux œuvres de la natière, le haut aux œuvres de Tintelligence.

Madame Sand travaille presque toujours facilement, ians fatigue ; elle écrit ses livres et ses pièces d'une )elle écriture, sans ratures et sans surcharges.

Son repos, c'est la cigarette. De sa main petite, charnante, agile, elle roule éternellement dans du papier ispagnol une pincée de tabac ordinaire, qu'elle puise Ians sa poche ; ensuite, elle tire son petit briquet^ fait tinceler une allumette, et allume sa cigarette.

La cigarette finie, elle recommence.

Son désespoir, quand elle fait ses répétitions, est de e pouvoir fumer. Le pompier est sa bête noire; elle e cache dans tous les coins, s'enferme dans toutes les )ges pour lui échapper.

Elle a dans la conversation toute la simplicité de la randeur, toute la bonhomie de la force, toute la aïveté du génie.

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