II
uBDiPE. — Pourquoi ne réponds-tu pas sur cet entant dont je te parle?
LE BERGER. — Il ne Sait ce qu'il dit, et prend une peine inutile.
ŒDIPE. — Prends garde, vieillard! si tu refuses de parler de bonne volonté, on trouvera moyen de te faire parler de force.
La BERGER. — Au nom des dieux ! ne maltraite pas un vieillard, ô roi!
ŒDIPE. — Qu'on lui lie les mains derrière le dos.
LE BERGER. — Mallicureux !.. . et pourquoi? Que veux-tu apprendre ?
ûEDiPE. — Lui as-tu remis un enfant?
LE BERGER. — Oui, je le lui donnai. Oh ! que ne suis-je mort ce jour-là !
ŒDIPE. — Ce qui eût dû t'arriver ce jour-là t'arrivera aujourd'hui si tu ne dis pas la vérité.
LE BERGER. — Gc scra bien plutôt si je parle.
ŒDIPE. — En vérité, cet homme ne cherche que des délais.
LE BERGER. — J'ai déjà dit que je lui avais remis lenfant.
ŒDJPE. — Oui, mais d'où le tenais-tu? était-il à toi? l'avais-tu reçu d'un autre?
LE BERGER. — Il n'était point à moi, je l'avais reçu de quelqu'un,
Œuii'E. — De qui? de quelle maison?
LE BERGER. — Au iiom dcs dicux, ne me questionne pas davantage.
ŒDIPE. — Vieillard ! tu es mort, si tu me forces de répéter ma question.
LE BERGER. — Eh bicu, cclui qui me 1 avait remis était de la maison de Luïus.
ŒDIPE. — Esclave, ou de la famille du roi?
LE BERGER. — Hélas 1 héUs ! voilà le secret le plus terribi' à révéler.
ŒDIPE. — Et le plus terrible à entendre, n'est-ce pas? Parle cependant.
ŒDTPE 27
LE BERGER. — On disait l'enfant, fils de Laïus; mais Jocaste, mieux que personne, pourrait t'éclairer là-dessu?.
ŒDIPE. — Est-ce donc elle qui te lo remit?
LE BERGER. — Ello-même.
ŒDIPE. — Dans quelle intention?
LE BERGER. — Pour Ic faire périr.
ŒDIPE. — Elle qui l'avait enfanté ?
LE BERGER. — Elle rcdoutalt de funestes oracles.
ŒDIPE. — Que disaient-ils?
LE BERGER. — Qu'il tuerait l'auteur do ses jours.
ŒDIPE. —Pourquoi le remis-tu à ce vieillard?
LE BERGER. — J'en eus pitié. Je crus qu'il l'emporterait dans sa patrie, sur une terre étrangère; il l'a conservé pour les plus grands malheurs, car tu es celui dont il parle, tu es le plus infortuné des hommes.
ŒDIPE. — Hélas! hélas! tout est révélé maintenant. 0 soleil, je te vois pour la dernière fois! Il est trop vrai, par ma naissance, par mon mariage, par mon parricide, j'ai violé les plus saintes lois de la nature.
Œdipe sort désespéré, et le chœur s'écrie :
— 0 race des mortels, que votre vie est peu de chose I L'homme le plus heureux a-t-il autre chose que l'apparence du bonheur? Et encore, combien facilement s'évanouit cette apparence? 0 Œdipe ! instruit par l'exemple de ta destinée, je ne croirai plus au bonheur d'aucun mortel.
C'est l'enfance de l'art, j'en conviens; umis, convenez-en aussi, c'est l'apogée du génie.
Au milieu des plaintes du chœur, on voit à pas lents s'avancer un envoyé; c'est l'acteur chargé, dans presque tous les drames grecs, de faire ce qu'on appelait le récit.
En le voyant, le chœur se tait et chacun écoute.
l'envoyé. — 0 vous qui êtes les habitants les plus respectés
deThèbes, quels malheurs vous allez entendre, quels malheurs vous allez voir, quelle douleur va s'emparer de vous si vous portez encore quelque intérêt à la famille des Labdacides ! Non, les eaux de l'Ister, ni celles du Phase, ne suffiraient point à laver les souillures cachées dans ce palais ; mais voici d'autres désastres volontaires qui vont paraître au grand jour, et, de tous les maux, les plus cuisants sont ceux que l'on s'est infligés soi-même.
LE GHOKUR. — Hélas! ceux que nous connaissons n'étaientils pas assez déplorables! que te reste-t-il à annoncer?
l'envoyé. — Oh ! ce ne sera pas long : Jocaste est morte.
LE CHŒUR. — Malheureuse ! Et qui l'a tuée?
l'envoyé. — Elle-même, de ses propres mains. Ah! vous ne la plaindrez pas comme elle mérite d'être plainte; car vous ne verrez pas ce que j'ai vu. Mais, autant que c'est possible à la langue de l'homme, je vous dirai les souffrances de cette malheureuse reine. En proie au désespoir, à peine eut-elle franchi la porte du palais, qu'elle courut vers la couche nuptiale, arrachant sa chevelure à pleines m.ains; et, à peine entrée, fermant derrière elle et violemment la porte du gynécée, là, elle tombe à genoux, évoque l'ombre de Laïus, lui rappelle le souvenir de ce fils oublié qui devait donner la mort à son père et avoir de sa mère des enfants incestueux. Elle arrose cette couche, où, doublement infortunée, elle eut un fils de son époux, et des enfants de son enfant. Comment elle périt après cette évocation, nous ne le vîmes i oint, car ce fut alors le tour d'OGdipe de se précipiter en poussant de grands cris, ce qui nous détourna de Jocaste. Nous courûmes à lui, mais lui errait çà et là, demandant une épée.
« Où est, disait-il, où est celle que j'appelais ma femme et qui ne l'est pas, et qui est à la fois ma mère et celle (h» mes enfants? » .
Dans sa fureur, jo ne sais quel dieu lui indiqua le lieu où Jocaste était réfugiée, car, à coup sûr, ce ne fut aucun de nous. Poussant alors de grands cris, et comme si quelqu'un le guidait, il enfonça les portes, fit sauter les battants de leurs ponds ot s'élança dans l'appartement.
Là, par l'ouverture qu'il a laissée en passant, nous voyons Jocaste encore suspendue au lien fatal qui a terminé sa vie. A cette vue, Œdipe poussa un rugissement de lion et détacha le lien funeste; le corps tomba gisant à terre, et alors on vit un affreux spectacle : Œdipe, arrachant les agrafes qui attachaient le manteau de Jocaste à ses épaules, Œùlipe en frappa ses yeux, qui n'avaient vu ni ses malheurs ni ses crimes". Et, en même temps, nous vîmes le sang jaillir de ses yeux et inonder son visage. Et ce n'étaient pas seulement des gouttes qui s'en échappaient, mais une pluie noire, mais un double torrent de sang.
Tels sont les maux des deux époux, et c'est ainsi que furent confondues leurs infortunes. Heureux hier encore, ils jouissaient d'un bonheur qu'on croyait inaltérable. Malheureux aujourd'hui, les gémissements, le désespoir, l'opprobre, la mort, rien ne manque à leur malheur.
LE CHOEUR. — Et maintenant, que devient notre roi infortuné?
l'envoyé. — 11 crie d'ouvrir les portes. Il veut exposer luimême aux yeux des Thébains ce parricide, ce lils dont la mère... Je ne répéterai point ses blasphèmes. Il est résolu à s'exiler de la Béotie. Il ne veut plus rester dans ce palais, sous le poids des malédictions qu'il a lancées contre luimême. Cependant, il a tout à la fois besoin de secours et de guide. Son malheur est au-dessus des forces humaines ; d'ailleurs, tu vas en être témoin ; les portes s'ouvrent, tu vas
voir un spectacle qui attendrirait un ennemi.
Œdipe paraît chancelant, sans soutien, les bras étendus dans le vide, les yeux ensanglantés. Alors, le chœur s'écrie :
— 0 spectacle horrible ! le plus horrible qui ait jamais frappé mes yeux! Malheureux prince, quel vertige s'est donc emparé de toi? quel dieu ennemi a donc fait fondre sur toi toutes ces calamités? Hélas ! je ne puis même supporter ta vue, moi qui, cependant, aurais tant de questions à te faire, tant de choses
à apprendre de toi ou à contempler en toi ; je ne le puis, car ton seul aspect me fait frissonner.
ŒDIPE. — Hélas ! hélas ! misérable que je suis. En quels lieux me portent mes pas? où s'égarent les accents de ma voix? 0 Fortune! dans quel abîme m'as-tu précipité?
LE CHOEUR, se détournant. — Dans des horreurs qu'on ne peut ni voir ni entendre.
ŒDIPE. — 0 ténèbres ! nuages odieux, implacables, qui m'enveloppent sans retour d'une impénétrable obscurité ! Malheur à moi, mille fois malheur! Ah! de quels coups de poignard me frappent à la fois mes douleurs présentes et le souvenir do mes douleurs passées !
LE CHŒUR. — Au milieu de tant de maux, il n'est pas étonnant que tu aies doublement à gémir, doublement à souffrir.
ŒDIPE, tendant les bras vers le chœur. — 0 mes amis! VOUS m'êtes donc fidèles? Vous n'abandonnez donc pas le malheureux privé de la lumière du jonr? Oh! je ne me trompe point, et, quoique mes yeux ne puissent plus vous voir, je reconnais et je distingue la voix de chacun de vous.
LE CHŒUR. — Ohl quelle résolution affreuse as-tu donf prise! quel Dieu a poussé ton bras contre toi-même?
ŒDIPE. — Apollon, mes amis, oui, Apollon lui-même, c'est lui qui est l'auteur de mes maux, la cause de mes souffrances; non pas que ce soit lui qui m'ait frappé; non, ma main, ma main seule m'a mis dans l'état où vous me voyez. Hélas! que me servait de voir, puisque je ne pouvais phis rien voir que d'attristant?
LE criŒDR. — 11 n'est que trop vrai.
ŒDIPE. — Et, en effet, mes amis, dites, qne pourrais-je ; donc encore voir, entendre, aimer avec plaisir? Oh non! chassez-moi de cette terre, délivrez-la au plus tôt du coupable qui lai pèse, d'un monstre char^ré de la haine des hommes ( i <les (lieux.
LE CHŒun, — 0 Œdipe! toi qui es doublement malh'^ureux, et par ta misère et par la conscience que tu en as, plût aux dieux qur» je ne t'eusse jamais connu.
cœoiPE 31
CBDïPE. — Oh! périsse cfilui qui, dans ces forêts, détacha les liens de mes pieds et me sauva do la mort, funeste bienfait; j'eusse péri, et je ne serais pas à cette heure, pour mes amis et pour moi-même, un éternel sujet de douleur.
LE CHŒUR. — Oh! oui, tu as bien raison, CEdipe, pourquoi n'es- tu pas mort?
ŒDIPE. — Je n'eusse pas été le meurtrier de mon père, ni l'époux de celle qui m'a donné le jour; maintenant, abandonné des dieux, fils de parents impies, j'ai eu des enfants de celle dont je suis né moi-même, et, s'il est des maux plus horribles encore, ces maux-là ont fondu sur moi.
LE CHŒUR. — Oui, mais pourquoi ce châtiment cruel? ne valait-il pas mieux ne plus vivre que de vivre aveugle?
ŒDIPE. — Oh ! ne condamnez pas ma résolution, j'ai fait ce qu'il y avait de mieux à faire; de quels yeux, descendu dans le séjour des morts, y regarderai-je mon père, de quels yeux ma mère, sur laquelle j'ai commis des crimes que la pendaison elle-même ne saurait expier? Diras-tu qu'il m'eût été doux de voir grandir mes enfants sous mes yeux; jamais je n'aurais pu supporter leur vue; je ne pouvais plus regarder cette ville, ces murs, ces images sacrées des dieux que moi seul, entre les Thébains, je me suis interdit à moi-même, lorsque je vous ordonnai à tous de bannir le coupable,— moi, l'impie que les dieux ont désigné pour limpur sorti du sang de Laïus. Après avoir ainsi révélé mon opprobre, dites, pouvais-je encore en voir les témoins d'un CBil assuré? Non. Que ne puis-je éteindre en moi les sources de Touïe comme j'ai éteint cellrs de la vue. Oh! ce serait un bonheur d'être non-seulement aveugle, mais sourd ; c'est une consolation que de n'avoir pas le sentiment de son malheur. — O Gythéron, pourquoi m'as-tu donné asile, et pourquoi, au contraire, ne m'as-tu pas donné la mort, afin de cacher au monde le secret de ma naissance! 0 Polybe, ô Corinlhe, palais antique que je nommais le palais paternel, quel amas de crimes vous nourrissiez en moi sous ses brillants dehors! Et voilà que maintenant je me trouve être un coupable issu d'une race coupable; ô triple chemin, sombre vallée, forêt témoin de mon crime, étroit sen-
lier à l'embranchemoni de trois routes, qui avez bu le sang de mon père versé par mes mains, avez-vous gardé le soiive. nir des crimes que je commis alors et de ceux que je commis ensuite, une fois arrivé à Thèbes? 0 hymen funeste, tu m'as donné la vie, et, après me l'avoir donnée, tu fis rentrer mon sang dans ces mêmes flancs où je fus formé, et par là tu pro. duisis des pères, des frères, des fils, fatal assemblage, des femmes, des épouses et des mères, et tout ce que les hommes, enfin, virent jamais de plus affreux.. . Ah! c'en est trop, il est horrible de redire. ce qu'il est horrible de faire. Au nom dos dieux, amis, hâlez-vous, poussez-moi sur quelque terre écartée, arrachez-moi la vie, précipitez-moi dans les flots, jetezmoi dans quelque abîme d'où je ne puisse sortir; approchez, ne craignez pas de toucher un malheureux; croyez-moi, ne craignez rien, les malheurs qui m'accablent sont bien à moi et ne peuvent atteindre aucun autre homme que moi.
Ed ce moment, Gréoii, qu'OEdipe a soupçonné, Gréon qu'il a voulu punir de mort pour un crime que lui, CEdipe, avait commis, Créon arrive, conduisant les deux filles d'OEdipe, Antigone et Ismène.
Il vient pour empêcher Œdipe de se donner ainsi en spectacle aux habitants de Thèbes, et, d'une voix dourc et fraternelle, il invite OEdipe à rentrer au palais.
— Ah ! dit CEdipe, puisque, trompant mon attonlc, tu payes de la plus généreuse amitié mes cruels outrages, je te conjure de préparer un tombeau pour celle dont le corps est étendu dans ce palais. Je me repose de ce soin sur ton attachement pour les tiens. Quant à moi, la ville de mes pères ne me possédera plus vivant. Laisse-moi aller sur les montagnes, sur hî Cythéron, ma i)atrie que ma mère et mon i;ère m'avaient désignée dès ma naissance pour tombeau, afin quo. je meure où ils voulaient me faire périr. Quant à mes enfants, je ne te recommande pas mes fds, Créon, ils sont hommes, et, partout où ils seront, ils ne manqueront d(> rion. Mais jf
laisse deux filles dignes de pitié. Autrefois, elles s'asseyaient à ma table, et je ne touchais à aucun aliment dont elles n'eussent leur part. Veille sur elles avec tendresse. Permetsmoi de les toucher encore, et de pleurer avec elles notre mère. Créon, frère généreux ! oh ! s'il m'était permis de les toucher de mes mains, il me semblerait les voir encore. Que dis-je ! ne les entends-je pas verser des larmes? — 0 filles chères! la pitié de Créon ne vous aurait-elle pas envoyées vers moi? dites, ne me trompé-je pas?
CRÉON. — Tu ne te trompes pas, c'est moi qui les ai fait venir, devinant le besoin que tu aurais de les voir,
ŒDIPE. — Oh î puisses-tu être heureux 1 puisse le ciel, en récompense de tes soins, te traiter plus favorablement que moi! 0 mes enfants ! où êtes- vous ? (Les jeunes filles s'approchent en pleurant.) Venez ici, venez toucher ces mains fraternelles qui ont répandu sur les yeux de notre père une éternelle nuit ! Malheureux, qui, sans rien connaître, sans rien prévoir, vous engendrai dans le sein qui m'avait porté ! Je ne puis vous voir, mais je pleure sur vous, en songeant aux amertumes qui attendent le reste de votre vie au milieu des hommes. A quelle assemblée de citoyens, à quelle fête pourrez-vous assister sans les quitter les yeux tout baignés de larmes? Et, quand le temps de l'hymen sera venu pour vous, quel homme, ô mes enfants ! osera associer à son nom toute cette honte répandue sur mes parents et sur les vôtres? Votre père a assassiné son père. Il a rendu mère celle qui l'avait engendré. Vous êtes nées dans le sein où lui-même avait reçu la vie. Voilà les reproches que vous entendrez .«Alors, qui osera vous épouser, dites? Personne, ô mes enfants! personne! L'abandon, la stérilité seront votre partage. — 0 fils de Ménécée, toi le seul père qui leur reste, car leur mère est morte, et, moi, je ne suis plus, ne les regarde pas avec dédain, elles qui sont issues de ton sang; ne souffre point qu'elles consument leur vie errante dans l'abandon et le malheur; n'égale point leur infortune à la mienne; aie pitié de leur jeunesse, du délaissement où les plonge mon exil ; elle n'ont que toi pour soutien, mon frère! Promets ce que je te de-
mande, touche-moi de ta main, noble Gréon. — Ah! j'aurais bien des conseils à vous donner, mes enfants, si vous pouviez les entendre. Mais, à défaut de conseils, voici le vœu que je forme pour vous : En quelque lieu que le destin vous conduise, puisse votre vie être plus heureuse que ne l'a été celle de votre pèrel
CRÉON. — Allons, c'est assez verser de pleurs, rentre dans le palais.
OKDiPE. — Eh bien, emmène-moi d'ici.
CRÉON. — Quitte tes enfants, alors.
ŒDIPE. — Oh ! ne me les arrache point.
CRÉON. — Prends garde de former un désir, CEdipe ; les dieux ne t'ont point été favorables en accomplissant ceux que tu as formés jusqu'aujourd'hui I (Créon eram^ne Œdipe. — Les deux jennes filles les suivent de loin, pleurant et voilées. — Le chœur reste seul.)
LE CHOEUR. — Voyez, Thébains, cet Œdipe qui expliqua les énigmes du sphinx et qui était si puissant qu'il n'a jamais regardé avec envie la prospérité de ses concitoyens, voyez dans quel abîme de maux il est tombé ,• sachez donc qu'aucun mortel, tant qu'il n'a pas vu son dernier jour, ne saurait être appelé heureux.
La pièce finit simple et grande comme elle a commencé.
Eh bien, il nous semble que, si l'on veut absolument faire étudier l'antique à nos jeunes comédiens, c'est sur l'antique lui-même qu'il faut les faire étudier. Les poètes de tous les temps se regarderaient comme honorés d'être chargés de traduire en vers Eschyle, Sophocle et Euripide. Gela ne les empêcherait pas, si bon leur semblait, d'étudier à part Racine et Voltaire; mais ils pourraient au moins se rendre compte de ce que le goût du temps ou les caprices de leur génie leur a fait retrariflirr ou ajouter aux vénérables restes d'un
art à sa première période, mais qui, dès son apparition dans le monde, a dit : « Je suis roi, inclinez-vous devant ma majesté. »
Et maintenant, nous allons étudier VŒdipe de Voltaire avec la même impartialité, sinon le même respect, que nous avons étudié VŒdipe de Sophocle.
Et d'abord le côté grandiose de l'auteur antique parait avoir complètement échappé à Voltaire.
Suivons-le dans la critique du maître auquel, jeune homme, il vient d'emprunter son premier ouvrage, et auquel il doit son premier succès.
Vous croyez que les paroles du jeune auteur, à l'endroit de Sophocle, seront des paroles de reconnaissance; détrompez-vous, le mot reconnaissance n'a pas de place dans le Dictionnaire philosophique.
Non, ses premières paroles seront des paroles de critique, de critique amère, nous nous trompons, plus qu'amère, mensongère même.
Le vieux Sophocle, si grand, traduit même par un écolier, devient un idiot traduit par Voltaire.
Voyez plutôt, c'est du Voltaire tout pur que nous allons vous offrir; nous extrayons ce qui suit de la Correspondance du philosophe de Ferney :
c( Monsieur,
)) Mon peu d'érudition ne me permet pas d'examiner si la tragédie de Sophocle {Œdipe) fait son imitation par le discours, le nombre et l'harmonie, ce qu'Aristote appelle un discours agréablement assaisonné. Je ne discuterai pas non plus si c'est une pièce du premier
36 SOUVENIRS URAxMATIQUES
genre simple et implexe; simple, parce qu'elle n'a qu'une simple catastrophe, et implexe, parce qu'elle a la reconnaissance avec la péripétie.
» Je vous rendrai seulement compte avec simplicité des endroits qui m'ont révolté^ et sur lesquels j'ai besoin des lumières de ceux qui, connaissant mieux que moi les anciens, peuvent mieux excuser tous leurs défauts. »
Gomment trouvez- vous M. de Voltaire qui emprunte son premier ouvrage à une tragédie qui a pour lui des endroits révoltants. L'auteur de la Henriade était-il si à court de sujets dramatiques?
Attendez, vous allez voir ce qui révolte M. de Voltaire.
« La scène s'ouvre, dans Sophocle, par un chœur de Thébains prosternés au pied des autels, et qui, par leurs larmes et par leurs cris, demandent aux dieux la fin de leurs calamités.
n OEdipe, leur libérateur et leur roi, paraît au milieu d'eux.
» — Je suis Œdipe, leur dit-il, si vanté par tout le monde.
» 11 y a quelque apparence que les Thébains n'ignoraient point qu'il s'appelait OEdipe. »
Et c'est un des endroits qui, connue stupidité^ révoltent M. de Voltaire.
M. de Voltaire est bien bon de se révolter, attendu qu'il n'y a pas dans le texte — du moins dans le sens niais qu'il attribue à la phrase : « Je suis Œdipe, si vanté par tout le inonde. »
OKUIPE 37
Il y a :
— Enfanta, jeiiiiu postérité de raiitiijue Cadmus, d'où vient rtMiipresseraent quo vous mettez ù vous réunir sur ces degrés les mains chargées de rameaux suppliants? L'encens des sacrilices l'nme d'un côté de la ville, tandis que de l'autre elle iclentit de gémissements et de chants de deuil. Je n'ai point voulu vous interroger sur vos malheurs par une Louche étrangère, mes enfants, et je suis venu en personne, moi, Œdipc^ appelé illustre dans tout le monde.
Je vous le demande, les paroles du vieux Sophocle ont-elles le sens que leur donne M. de Voltaire, et le vieillard de Salarakie n'a-t-il donc eu le second prix pour OEdipc, que parce que Fauteur ^WjaXy ^'Electre et de Philodète commençait à radoter.
Voltaire reprend :
« — Mes enfants quel est le sujet qui vous amène ici? »
Sophocle ne dit point cela, — dans ces termes, du moins; — peut-être a-t-il tort. Mais la ijuestio i n'est point là.
Sophocle continue en s'adressant au grand prêtre :
— Apprends-moi donc, vieillard, toi à qui il appï^^'tient do parler au nom des autres, apprends-moi pourquoi cette attitude suppliante. Que craignez-vous? que demandez-vous? Mon désir est de vous être secourable ; car il faudrait que je fusse insensible pour n'être point ému de compassion en face d'un tel spectacle.
II est difTicile, parlât-il la langue de M. de Voltaiie, qu'Œdipe s'exprime en termes plus nobles et plus royaux.