‹ Souvenirs dramatiquesChapitre 31 sur 44 · II · texte numérisé non relu

II

Elle parle peu, sans prétention aucune, mais dit quelque chose chaque fois qu'elle ouvre la bouche.

C'est la princesse des Mille et une Nuits, dont les paroles étaient rares, mais qui laissait tomber une perle avec chacune de ses paroles.

fc

Le Théâtre-Français a repris dernièrement la Jeunesse de Henri F d'Alexandre Duval.

La Jeunesse de Henri V avait laissé quelques souvenirs dans Tesprit de ceux qui l'ont vu représenter comme moi, il y a trente-cinq ans.

A cette époque, du moins à la représentation à bénéfice où je la vis pour la première fois, elle était jouée par Fleury, Damas, Armand, Michot, mesdemoiselles Mars et Rose Dupuis.

A sa reprise, elle a été jouée, par MM. Leroux, Maillart, Monrose, Métrème, Masquillet, mesdemoiselles Fix et Favart. •

Nous ne voulons pas dire que Fleury, Damas, Armand, Michot, mesdemoiselles Mars et Rose Dupuis jouassent mieux la comédie que MM. Leroux, Maillart, Monrose, Métrème, Masquillet et mesdemoiselles Fix et Favart.

Mais, à coup sûr, ils la jouaient d'une autre façon.

Nous en appelons à M. Empis lui-même, qui, étant

notre aîné d'une quinzaine d'années, a dû voir le Théâtre-Français dans son meilleur temps.

Aussi la pièce reprise a-t-elle été jouée deux fois sans argent, ce qui ne prouverait rien, mais sans succès, ce qui prouve beaucoup.

Les vieux amateurs s'en sont pris au jeu des artistes.

Les nouveaux spectateurs s'en sont pris à la forme de la pièce.

Ils se sont demandé — ces derniers, bien entendu, — comment près du héros illustré par Shakspeare, près du joyeux et excentrique compagnon de Falslaff, de Poins, de Peto et de Bardoff, né vers 1380, montant sur le trône en 1413, gagnant en 1415 la bataille d'Azincourt, et mourant au château de Vincennes en 1422, ils pouvaient trouver le poète courtisan Rochester, né en 1648 et mort en 1680, c'est-à-dire trois cents ans juste après la naissance du prince auprès duquel le place M. Alexandre Duval, de son vivant académicien.

C'est que M. Alexandre Duval était de cette fameuse école de M. Brifîault, pour laquelle non-seulement la couleur locale, mais encore la chronologie n'avait pas été inventée.

Puis, qu'on nous permette le récit d'une petite histoire que ne connaît peut-être pas le directeur du Théâtre-Français, tout académicien qu'il est lui-même.

Avant Alexandre Duval, qui a fait la Jeunesse de Henri F, existait un certain Mercier, qui, outre V Habilant de la Guadeloupe^ la Brouette du vinaigrier et Jean Hcnnuyer^ avait fait un Charles 11^ roi d'Angleterre^ dans îincertain lieu, — comme, avant Voltaire, qui a fait Zaïre^ Sèmiramis et Brutus^ existait un nommé Shaks-

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peare, qui, outre Macbeth^ Bomeo et Juliette et le Juif de Venise^ avait fait Othello, Hamlct et Jules César.

Or, comme Charles II, roi d'Angleterre, dans tjn CERTAIN lieu, comédie très-morale en cinq actes très-courts^ je cite son titre tout entier, est beaucoup moins connu qn'OthellOy qn'Hamlet et que Jules César^ nous allons entrer dans quelques détails sur cet ouvrage, devenu aujourd'hui si rare, qu'il n'en existe que deux exemplaires à Paris, et si chers, que mon ami Tresse, soit dit sans reproche, n'a pas voulu me lâcher un de ces exemplaires à moins de vingt francs.

Ce fut en 1789 que Mercier publia, sous la rubrique de Venise, cette singulière comédie, dédiée aux jeunes princes, et qui devait être représentée pour la récréation des états généraux.

Quant au nom de son auteur, c'était tout simplement UN DISCIPLE DE Pythagore. — Elle portait pour épigraphe : Panem et circcnces.

L'avant-propos était curieux; aussi le citerons-nous en entier.

Le voici :

avant-propos.

« Nos poètes tragiques sont de terribles gens; ils ne mettent les rois sur la scène que pour les poignarder et pour les empoisonner ou les découronner tout au moins : nos poètes comiques sont plus doux, quand ils font monter les rois sur le théâtre, ce n'est point pour les tuer, c'est pour peindre un acte intéressant ou fa-

milier de leur vie privée; ainsi nous avons vu notre Henri IV, et dernièrement Frédéric le Grand, figurer sur la scène française, et y paraître des hommes trèsaimables.

» Que d'autres viennent nous offrir Charles I" passant du trône sur l'échafaud et payant de sa tète ses perfidies envers sa nation; nous avons mieux aimé présenter son fils Charles II en robe de chambre et en bonnet de nuit. C'est donc ici le portrait d'un roi en déshabillé^ et pour le coup sans gardes ; de sorte qu'il a été impossible à l'auteur de placer une seule fois dans sa pièce cette phrase sacramentelle et toujours d'un si grand et si bon effet :

» — Holà! gardes, à moi!

)) Quel mauvais genre, dira-t-on, qu'une pièce de théâtre où il ne se trouve pas un capitaine des gardes! quel oubli des principes de nos grands maîtres ! quel ravalement de l'art !

» Nous en conviendrons de bonne foi.

» Mais un roi est un homme comme un autre ; il n'est souvent même heureux qu'en se faisant homme le plus qu'il peut, c'est-à-dire en cachant soigneusement sa vie intérieure.

» On demandera peut-être ensuite où est la moraU de cet ouvrage?

» Ah! nouvel embarras pour répondre.

» Aussi nous croyons que mieux vaut avouer tou de suite, avec un sage, qu'il n'y a point sous le ciei d'établissement humain qui soit capable d'engendrei la perfection morale tant que les hommes sont hommes

» Cependant, ne désespérons point d'éprouver ui

peu la moralité de cette comédie. Essayons et prenons un ton grave ; l'histoire révélera un jour tout ce qu'auront fait les princes, dira ce qu'il y a aujourd'hui de plus caché. Elle n'a pas manqué de nous instruire du libertinage de Charles II, de sa vie dissolue, qui le rendit méprisable.

» Ainsi, les petites scènes de débauche des princes vivants, si elles ne sont point réparées, seront un jour burinées par l'histoire; mais voyez en même temps l'enchaînement des choses I Si Charles II n'eût point tant aimé les filles, il n'eût point vendu Dunkerque à la France; telle est la cause d'un grand événement, d'un événement fortuné pour nous autres Français; je ne doute pas qu'un politique n'y réfléchisse mûrement, car les catins tiennent plus qu'on ne le pense auxgrandes et modernes révolutions des États.

» Voilà, je crois, lecteur, de la politique et de la morale bien fondues ensemble dans cette comédie, sans compter le spectacle d'un roi qui, ayant perdu sa bourse qu'on lui a volée, est à la merci d'une matrone. — Qu'est-ce qu'un roi sans argent dans un pareil lieu ? — La matrone avare lui dit des injures, l'enferme sous clef et veut le faire jeûner au pain et à l'eau. Nous renvoyons ici le lecteur aux réflexions que fait Charles II quand il ne trouve plus sa bourse et qu'il est dans l'impossibilité de payer les viles créatures dont il est environné. — Toutes alors font tapage contre lui. C'est le bon joaillier qui lui sert de caution et le tire d'affaire.

» Ajoutons qu'au milieu de tant de brochures sérieuses, et d'un ton sévère, on ne sera peut-être pas

fâché d'en lire une enfin d'un style tout à fait différent, mais qui à Texamen regagnera peut-être ce qu'elle aurait pu perdre au premier coup d'œil. Il ne faut pas que le Français soit trop longtemps sérieux, cela ne serait pas bon ; le rire doit se mêler chez lui aux choses les plus graves : voilà pourquoi Ton se propose d'égayer les états généraux, au milieu de leurs travaux patriotiques, par la représentation d'une comédie propre à les délasser de leurs fatigues peut-être aussi longues qu'honorables. Or, pour que les états généraux soient parfaits, il faut, selon nous, qu'ils ressemblent à un grand bal masqué^ c'est-à-dire que chacun y porte \n\ domino après avoir laissé à la porte son habit et même sa physionomie pour prendre uniquement celle d'un Français : le député ne doit plus être tel ou tel personnage, mais uncitotjen; l'habit long, l'habit court, les croix, les cordons, mitres, casques, que tout cela disparaisse sous le domino tandis que la voix libre du patriotisme errera seule parmi l'égalité des individus autorisés à tout se dire. — Le bal de l'Opéra doit donc être à la lettre le modèle des états généraux, parce que toutes les conditions y sont confondues et qu'on n'y porte ni canne ni épée ^ Mais ne voilà-t-il pas encore un aspect politico-moral qui s'ouvre à notre pensée? Finissons, car sans cela nous pourrions véritablement risquer de devenir profond ! »

Après cet avant-propos passablement embrouillé vient la pièce.

* Nous soulignons les mots que souligne Mercier, m.iis nous l'avouons, sans deviner pourquoi il les souligne.

L'analyse en est simple.

La duchesse de Portsmouth, cette bonne mademoiselle de Kéroual, envoyée par Louis XIV à son frère l'Angleterre, à titre d'ambassadeur, s'inquiète des lombreuses infidélités du roi.

Elle prie Rochester de corriger Sa Majesté de ce petit iéfaut, et surtout de la guérir d'aller dans certains en- Iroits où sa santé, plus encore que sa vie, est exposée.

Rochester consent à tenter la chose ; justement, le nême soir, le roi a une partie arrangée; on lui a parlé l'une perle nommée Betty, qu'il ne trouvera qu'en olongeant dans les profondeurs de l'égout social.

Betty, renseignée par Rochester, qui la connaît de ongue main, enlève au roi pendant son sommeil sa bourse et sa montre, remet le tout à Rochester, qui Ydvt au point du jour, sans payer, en disant :

— La dépense regarde mon camarade.

Le camarade, réveillé, demande deux choses, son imi et son compte.

L'ami a disparu.

Quant au compte, il est là et se monte à dix-neuf Ruinées.

Bagatelle !

Charles II fouille à sa poche, pas de bourse; à son gousset, pas de montre .

Il s'écrie qu'on l'a volé.

La maison est honnête ; on n'y vole pas, mais on ne ^'y laisse pas voler non plus.

On met le roi sous clef jusqu'à ce qu'il ait trouvé iix-neuf guinées.

Le roi, resté seul, se désespère; mais tout à coup il

songe à la bague qu'il porte au doigt et qui vaut deux cents guinées.

Il appelle, on vient ; il donne sa bague, non point pour qu'on la vende, il tient au bijou, mais pour qu'on la porte chez un joaillier qui prêtera dessus vingt guinées.

On porte la bague chez un joaillier qui est justement le joaillier de la couronne.

Il reconnaît la bague pour appartenir au roi.

Voilà le roi, de volé qu'il était, devenu voleur.

Il se décide à demander le joaillier, lui-même.

Le joaillier vient.

Il reconnaît le roi comme il a reconnu la bague.

Il tombe aux genoux du roi en lui demandant pardon; la matrone, en reconnaissant le roi, tombe à genoux de son côté; les pensionnaires de la maison, toujours en reconnaissant le roi, tombent à genoux du leur.

Tout cela demande pardon.

Le roi pardonne.

Alors s'élève un immense cri de a Vive le roi ! > que Charles II ne peut éteindre qu'en se sauvant.

Rentré au palais, il s'apprête à laver la tête à Ilochester, lorsque la belle duchesse de Portsmouth s'in terpose, explique tout, prend le crime sur elle, et fai fondre toute cette colère du roi dans un baiser.

Vous voyez que, moins la métamorphose de Betty ei fille de taverne, moins la métamorphose de la matron< en capitaine Coop, moins la métamorphose du page ei maître d'italien, moins enfm cette pauvre petite intrigu qui fait retrouver à Rochester sa nièce sous le costnni

ie la jolie tavernière , la pièce de Charles II et de iHenri V est identique.

Mercier avait encore été plus volé que Charles II.

Gela se faisait au xviii* siècle, et Ton dit que cela se fait encore au XIX^

Aussi, le soir de la représentation de Henri V, Mercier reconnut-il son Charles II, scène pour scène.

Mercier était brouillé avec la Comédie-Française, mais fort ami avec Alexandre Duval, qui, tout ami de Mercier qu'il était de son côté, venait, comme on voit, de fouiller à sa poche sans sa permission, peut-être parce qu'il était son ami.

Mercier attendit le troisième acte, tout en mâchonnant sa vengeance.

Puis, le troisième acte fini, entrant dans le foyer du théâtre au moment où Alexandre Duval recevait les compliments des acteurs.

—Dis donc, Duval, dit-il en lui frappant sur l'épaule, comment trouves-tu ces imbéciles de Comédiens français qui avaient dit qu'ils ne joueraient plus rien de moi?

Puis il s'en alla en secouant la tête et en répétant:

— Les imbéciles ! les imbéciles ! •

L'anecdote m'a paru curieuse et valoir au moins les vingt francs que la pièce m'a coûtés.

DE LA NÉGliSSlTÉ

C'est une question bien rebattue que celle de l'uilité d'un second Théâtre -Français ! et cependant, lous reviendrons sur cette question tant que nous n'au- 'ons pas obtenu une solution satisfaisante de l'un de 368 ministères qui passent si rapidement devant nous, lii'ils n'ont pas le temps, emportés qu'ils sont par le joulîle populaire, de se retenir aux choses qu'ils disent ivoir semées, et que nous ne voyons point sortir le- terre. Tout ce que nous possédons à cette heure i pris racine dans une autre époque, et est implanté 3ans ce sol puissant et fertile que Napoléon labourait ivec son épée, et engraissait avec notre sang. Nous )osons des girouettes et pas de fondements; nous som* mes des acheveurs, et voilà tout : c'est quelque chose mir le passé que nous complétons, ce n'est point assez .^our l'avenir que nous laissons vide. Ce que nous di- II. 19

sons là, qu'on le comprenne bien, ne s'applique point aux arts, mais à ceux qui ont mission de les soutenir et de les encourager. Les arts, au contraire, et, parmi eux, lalittérature surtout, ont accompli leur révolution. Le théâtre a eu son 93 ; la monarchie des Gréhillon et des de Belloy a été renversée, comme celle de Louis XVI et de Charles X, et 1830 a vu se consolider deux dynasties nouvelles; on a fort contesté leurs titres à toutes deux; on les a attaquées de l'épée et de la plume. L'une a eu son cloître Saint-Merry; l'autre son Sigis^nond de Bourgogne ;m.diisy malgré les éloquentes diatribes de M. Berryer, et les spirituels feuilletons de M. Janin, l'une n'en est pas moins fille de Henri IV, et l'autre de Shakspeare. Toutes deux régnent de fait et de droit : l'uni au Louvre, l'autre au théâtre; et Charles X aura beau dater ses ordonnances de Prague, et M. Viennet ses tragédies du palais Mazarin, ils auront grand'peine à obtenir de l'histoire qu'elle ne constate pas au moins ur interrègne. Quoi qu'on ait fait pour cela, il y a peu d( personnes en France qui croient sérieusement qui Bonaparte n'ait été que le général de Louis XVIIL

Or, la différence qu'il y a entre les deux dynasties, don Tune a livré force batailles, tandis que l'autre a évité jus qu'aux moindres escarmouches, c'est que la dynasti bourbonienne a pour ses représentations royales 1 Louvre, les Tuileries, le Palais-Royal, Neuilly, Fonta nebleau et Compiègne ; pour sa mise en scène, une lis! civile de douze millions, et pour ses frais de costume; une fortune particulière d'un demi-mihiard; tandis qu la dynastie shakspearienne ne possède en propre ni ] scène française, que lui interdit l'Académie, ni le théâti

de la Porte-Saint-Martin, que lui disputent les Bédouins; il y a bien, à titre de subvention, ce qui, théâtralement parlant, peut se traduire par le mot de liste civile^ quelque chose comme deux cent mille francs alloués à la Comédie-Française; mais ces deux cent mille francs servent à payer les pensions de MM. Saint-Prix, Saint-Fal, Damas et Lafon, qui sont morts, je crois, et à compléter les parts de MM. Saint- Aulaire, Desmousseaux, Perrier, David, etc.; parts qui, de quinze mille francs, sont tombées à onze cents francs, au dire de M. Fulchiron luimême. Quant à la fortune particulière de Nos Altesses dramatiques, chacun la connaît, et je doute que beaucoup de notaires, de commerçants ou d'agents de change consentissent à la troquer contre la leur.

Or, on le comprendra, ce provisoire dramatique ne peut durer , et, au nom de dix ans de travaux, de luttes et) disons4e, de succès, nous avons le droit de demander au ministère des explications, et à celui-ci plus qu'à tout autre ; car, formé d'hommes d'intelligence qui ont lutté et souffert, il doit y avoir en lui quelque sympathie pour ceux qui luttent et qui souffrent, martyrs de la même religion littéraire qui les a portés où ils sont.

Le Théâtre-Français est un débouché complètement illusoire, non-seulement pour les jeunes gens qui commencent, mais encore pour les hommes qui sont arrivés. — Tout entier sous la main du ministère, qui rétouffe ou lui donne de l'air à son gré, il faut que son directeur adopte les sympathies et les haines bureaucratiques d'un chef de division ou d'un secrétaire particulier. L'opinion sur les hommes et les choses arrive

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en noies oflicielles de la rue de Grenelle au cabinet de l'administration; et, comme la subvention, seule source d'eau qui désaltère les comités, peut tarir aux mains de MM. Gavé on de Vailly, l'art a beau se cacher et vouloir marcher dans une large route, il faut qu'il obéisse au frein d'orque lui met son cavalier ministériel, et qu'il passe par le chemin de traverse des coteries ou des intérêts. Ge serait un tableau curieux à faire que celu des opinions littéraires des différents ministères qu se sont succédé ; et, si curieuses qu'aient été parfois leurs opinions politiques, je crois, Dieu me pardonne, que les autres remportaient encore en origina lité sur celles-ci.

On nous objectera peut-être que le Théâtre- Fran rai; est plus encore destiné à conserver nos vieilles gloire; qu'à fonder des gloires nouvelles, que c'est un théâtr» qu'il faut ouvrir à des talents mûrs et non à de jeune essais ; et à ceci nous n'avons rien à répondre, car c'es notre avis à nous-méme. Nulle part l'ancien répertoir ne sera joué comme sur la scène de la Gomédie-Fran caise. Les planches de la rue de Richelieu sont bonne conservatrices des traditions : c'est la véritable palri de Molière. Mais, partout aussi, et dans des condition à peu près pareilles, le drame moderne sera aussi bis) et même mieux joué. Il en est des rois de tliéatr comme des rois réels, ils acceptent difficilement le constitutions qu'on leur impose, et c'est toujours ave l'arrière-pensée de les trahir qu'ils prêtent sermer aux révolutions.

Il est donc de toute nécessité, non-seulement pour i bien-être de l'art dramatique, mais encore pour so

progrès, qu'un second Théâtre-Français soit ouvert, qui contre -balance le pouvoir du premier, et que la littérature ait ses deux chambres, dont la seconde casse ou confirme les arrêts de la première. Cette nécessité admise, une autre nécessité non moins grande, c'est que ce second Théâtre -Français ne s'ouvre point au faubourg Saint-Germain ; car, après la condition d'existence, vient la condition de vitalité : et nous allons tâcher, puisque nous avons les ferrements en main, que le ministère accouche d'un enfant viable et non d'un avorton mort-né.

Que les trois maires des trois arrondissements qui environnent le lAixembourg réclament Touverture de l'O- ! déon, c'est concevable : ceci est pour eux une affaire de boutique, et non une aiTaire d'art; il s'agit de rendre la vie à un côté paralysé du grand corps parisien, et peu importe à MM. Demonts, Bessas-Lameygie, Lanneau (ce sont, je crois, les noms de ces trois fonctionnaires), que le sang ([u'ils veulent injecter aux artères de leur vieillard soit tiré de nos veines, pourvu que l'opération magendique se fasse et que leur malade reprenne à nos dépens l'apparence de la santé. Nous l'avons dit, ce ne sont point les Muses qui pleurent au péristyle de leur temple fermé, c'est le commerce qui frappe en murmurant aux portes des trois mairies. Or, il y a mille moyens de faire revivre le commerce sans qu'il soit pour cela nécessaire de vampiriser l'art.

Et cette boutade nous vient à cause d'un projet étrange qui aurait été, nous assure-t-on, inspiré à ces messieurs par le refus positif d'une subvention ministérielle. Si nous sommes bien informé, ce projet con-

sistait à créer treize cents actions de 250 francs l'une; ce qui devait produire, je crois, quelque chose comme 325,000 francs, moyennant laquelle somme de 325,000 francs le directeur du théâtre de l'Odéon s'engagerait à donner treize cents entrées aux treize cents actionnaires, et à leur jouer de la tragédie, de la comédie, du drame, de l'opéra-comique et du vaudeville. Je conçois que ceux qui ne fournissent que l'argent trouvent ces conditions bonnes ; mais , nous qui fournissons les œuvres, on nous permettra de les trouver mauvaises et de prouver qu'elles le sont.

D'abord, ces 325,000 francs qui constituent une recette et non une subvention, puisqu'ils se prélèvent sur la bourse des spectateurs, et non sur le budget du ministère, seront, grâce à ce titre de subvention, soustraits à la dîme des auteurs, et, en conséquence, 32,500 francs qui devraient appartenir de droit aux hommes de lettres dont les œuvres seraient représentées dans le courant de l'année, se tromperont de caisse et entreront dans celle du directeur. De plus, tous les jours, treize cents personnes qui auront payé d'avance leur entrée à toutes places, moyennant la somme de quatorze ou quinze sous, encombreront la salle, qui contient dix-neuf cents places à peu près, au détriment des spectateurs payant à la porte ces mêmes places quatre ou cinq francs. Je sais bien que, de cette manière, il y aura tous les jours neuf cents francs de recette assurét avant l'ouverture des bureaux, lesquels, de leur côté, peuvent en produire cinq cents par soirée; mais, sur ce total de quatorze cents francs qui, selon notre expérience, est le maxin)um auquel on puisse atteindre, nom

iG répétons, les auteurs qui ont droit au dixième, au lieu de cent quarante francs , ne toucheront que cinquante francs. D'où il suit que, lorsqu*onjoueraun drame en cinq actes, un opéra comique en trois actes, et une comédie ou un vaudeville en un acte, l'auteur du drame percevra vingt-cinq francs, l'auteur de l'opéra seize francs^ et l'auteur de la comédie ou du vaudeville cinq francs; ce qui, en supposant des collaborations triples, portera la j ournée du poëte dramatique à un taux un peu au-dessous de celle du machiniste qui lui apporte des bouquets et du garçon de théâtre qui lui fait ses commissions. Ce sont là des bagatelles auxquelles MM. les maires des trois arrondissements n'ont pas songé, tant les préoccupent avant tout les intérêts et les plaisirs de leurs administrés, mais auxquels ils permettront que notre dignité comxpromise songe sérieusement pour eux.

Maintenant, puisqu'on nous force, malgré notre répugnance pour toute espèce de calcul, à tripoter des chiffres, que Ton nous permette d'examiner, arithmétiquement parlant, la possibilité de l'existence d'un théâtre jouant la tragédie, la comédie, le drame, l'opéracomique, le vaudeville, et tout cela moyennant une subvention de 325,000 francs par an.

Le moins que l'on puisse admettre, comm^nécessité absolue et pour l'exécution supportable de cinq genres différents, c'est la réunion de deux troupes, l'une de drame, l'autre d'opéra-comique. Or, pour combattre la situation topographique du théâtre de l'Odéon, il faut que ces deux troupes puissent rivaliser, l'une avec le théâtre de la rue de Richelieu, Tautre avec le théâtre de la place Favart. Ce principe de rigueur admis, la

troupe de drame coûtera cent soixante mille francs ; c'est quarante mille francs de moins que ne coûtait la

troupe de M. Harel en 1830; ci 160,000 fr.

La troupe de Topéra-comique absorbera deux cent cinquante mille francs, et nous la cotons à dix mille francs de moins que

celle de M. Grosnier; ci 250,000

On n'aura point de chœurs tolérables à

moins de trente mille francs; ci 30,000

Pour l'orchestre 70,000

Mise en scène 80,000

Copie de musique 10,000

Éclairage 38,000

Gardes et pompiers 18,000

Machinistes 12,000

Pose des affiches 6,000

Chauffage 6,000

Réparations aux machines 3,000

ïd. aux pompes 2,000

Balayage et frottage 2,000

Patente et impôts 2,000

Assurances mobilières 2,000

Renouvellement des cartons, impressions de feuilles de répertoire, etc., etc. . . 1,000

Passons à l'administration et ajoutons encore :

Pour le contrôle 6,000

Pour le personnel administratif 28,000

Et nous aurons un total de 726,000 fr.

Lequel passif annuel nécessite comme balance, si Ton veut que le directeur puisse tenir, une recette journalière de 2,000 francs, y compris la subvention, ou de 1,100 francs, non compris la subvention ; ce qui est matériellement impossible, surtout en extrayant du quartier les treize cents actionnaires, qui enlèvent, comme nous l'avons dit, treize cents spectateurs payant au bureau.

La réouverture del'Odéon, à des conditions pareilles, serait donc illusoire, puisque la vie qu'on aurait cru lui rendre, pour une époque donnée, l'abandonnerait au tiers à peine du temps désiré : ce ne serait pas une résurrection, ce serait un galvanisme; or, que le médecin qui se chargera de l'expérience tâche d'emprunter à d'autres que nous ses piles voltaïques.

Nous sommes entré dans tous ces détails, dont nous demandons humblement pardon à nos lecteurs, parce que nous avons l'espoir que cet article tombera entre les mains de quelque familier de l'hôtel de Grenelle, qui, s'il n'a rien de mieux à faire, le mettra peut-être, par hasard, sous les yeux du ministre. Alors, et dans cet espoir toujours, nous ajouterons ce que nous avons dit : Que, si l'on veut qu'il existe un second^Théâtre- Français, la première condition de cette existence est de l'ouvrir avec des chances de durée. Or, afin qu'il s'ouvre fructueusement pour l'art, afin qu'il rende quelque courage aux auteurs, quelque confiance aux comédiens, quelque émulation à son confrère, il faut que ce théâtre soit placé dans une situation équivalente à celle du théâtre de la rue de Richelieu ; il faut qu'on lui donne 150,000 francs de subvention; il faut enfin,

et ce sera une grande innovation sans doute, que le privilège en soit accordé à des hommes d'art, qui aient une réputation à perdre, et non à des spéculateurs qui aient une fortune à gagner. C'est un rival que nous demandons pour le Théâtre-Français, et non une victime que nous lui votons : on a fait jusqu'à présent, aux vieilles divinités de la rue de Richelieu, assez de sacrifices humains. Nous demandons l'abolition de ce culte druidique, surtout si ses prêtres s'obstinent à ne pas nous faire d'autres miracles que ceux que nous connaissons.

Quant à la Comédie-Française, il faut la laisser aller comme elle va, car elle marche dans une bonne route; son directeur en fait habilement tout ce qu'il en peut faire. Un peu plus de luxe de décorations, un peu plus de vérité de costumes, et elle offrira encore, malgré la décadence de l'école, une belle galerie de nos anciens maîtres, où l'on ira dévotement et pieusement adorer Molière, Corneille et Racine, comme on va au Lonvre étudier le Titien, Michel- Ange et Raphaël.

La probabilité de l'ouverture d'un second Théâtre- Français est devenue à cette heure presqu'une certitude, et, pour la première fois, depuis six ans, les réclamations de la littérature ont trouvé un accueil bienveillant, sinon sympathique, dans le ministère : cela ne nous étonne pas de la part d'hommes dont les plumes ont signé des livres d'archéologie et d'histoire avant de signer des ordonnances et des circulaires. Producteurs eux-mêmes, ils ont compris combien était mauvaise et mesquine cette haine improductrice, qui, se créant eilrontément mandataire du bon goût, essaye au nom

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de Molière, de Corneille et de Racine, de réveiller contre des hommes qui, à tout prendre, sont la seule richesse du présent et le seul espoir de l'avenir, les proscriptions dont ces grands maîtres eux-mêmes ont été victimes pendant leur vie. Félicitons le ministère d'avoir pensé que ce n'était point assez d'honorer les morts, mais qu'il fallait encore ne pas laisser mourir de faim les vivants, et espérons que quelques pauvres intrigues de coteries et quelques petites oppositions de bureaux, qui peuvent seules s'opposer à un acte tout national, resteront sans crédit et sans puissance en face d'un intérêt aussi élevé que celui de l'art dramatique.

Au reste^ pour répondre aux bruits de monopole déjà répandus, et à ceux qu'on ne manquera pas de répandre encore, nous mettons sous les yeux de nos lecteurs la pétition adressée à M. de Gasparin par MM. Casimir Delavigne, Alexandre Dumas et Victor Hugo. Nous avons déjà dit que MM. Scribe, Lemercier et les autres membres de la commission dramatique, avaient fait une démarche dans les mêmes intérêts, et adressé une demande dans le même but»

A Monsieur le Ministre de Vintérieu^^

a Monsieur le ministre.

)) Le Théâtre-Français tel qu'il est constitué actuellement, avec son ancien et admirable répertoire qui, au grand applaudissement du public et des amis de l'art, occupe la scène pendant six mois de l'année; obligé, en outre, d'employer trois autres mois environ à la reprise

d'ouvrages modernes dont le succès explique cette faveur, se trouve dans l'impossibilité de consacrer plus de trois mois chaque année à la représentation des ouvrages nouveaux.

■» Or, tandis que le mélodrame et le vaudeville ont dix théâtres, et nous ne comptons ici que les principaux, la tragédie, la comédie et le drame n'ont qu'un seul théâtre, ou plutôt, comme nous venons de le démontrer, trois mois de l'année dans un théâtre ; c'est-à-dire, à proprement parler, le quart d'un théâtre. De là résulte un encombrement dont souffrent également la littérature dramatique d'une part, et la Comédie-Française de l'autre.

» C'est donc un vœu général, un vœu fondé en droit et en raison, un vœu ressortant de la nécessité même, que l'ouverture d'une seconde scène réservée à la littérature sérieuse.

» Les auteurs, la commission qui les représente, la presse unanime réclament de toutes parts et depuis longtemps ce second Théâtre-Français, toujours promis par le pouvoir, toujours attendu par le public.

T> Nous croyons, monsieur le ministre, qu'il est temps enfin de satisfaire à des réclamations si universelles ; les besoins littéraires sont en France, et à Paris surtout, des besoins populaires ; la sympathie des classes lettrées importe à un gouvernement éclairé.

» Nous appelons donc votre attention sur l'urgente nécessité d'ùtablir un second Théâtre-Français et de l'établir avec de certaines conditions d'existence durable et de vitalité robuste, qui puissent le maintenir dans une altitude toujours digne et littéraire. Ce théâtre

pour lequel nous réclamerions une localité favorable et l'aide effectif du pouvoir, ferait, nous l'espérons, rejaillir quelque lustre sur la littérature qui le soutiendrait et sur le gouvernement qui l'aurait fondé.

i> Nous avons l'honneur d'être, monsieur le ministre, avec une haute considération , vos très-humbles et obéissants serviteurs.

» Alexandre Dumas; Casimir Delavigne; Victor Hugo. »

Lorsque tout le monde réclamait l'ouverture du théâtre de l'Odéon, seul nous protestâmes contre cette demi-mesure littéraire, .qui, en paraissant accorder tout, n'aurait, de fait, accordé rien ; nous dîmes assez haut à cette époque pour que notre voix parvint au ministère et fût entendue des ministres, qu'il ne fallait pas confondre les réclamations du commerce avec les vœux de l'art; nous accusâmes MM. les maires députés qui retrouvaient, en faveur de l'art dramatique dans le cabinet de M. Thiers, la voix qu'ils avaient perdue à la Chambre lors de la dicussion subventionnelle, d'agir bien plutôt en faveur de leurs commettants que dans les intérêts de la littérature ; et c'était tout simple, parmi les deux mille électeurs du faubourg Saint-Germain, il y a six cents industriels et pas un homme de lettres.

A cette époque, malheureusement, notre voix s'a-

dressait à des hommes qui à toutes les réclamations de ce genre avaient fait vœu de se boucher les oreilles : il y avait des engagements pris avec l'Académie, des engagements pris avec la Chambre, des engagements pris avecM. Harel; — engagements négatifs, qui flattaient plus d'amours-propres qu'ils ne servaient d'intérêts. A cette époque, on employait, au nom de la gloire militaire et de la gloire civile, cent quinze millions à entasser des pierres les unes sur les autres, et à les tailler tant bien que mal pour faire des palais, des arcs de triomphe et des statues, et l'on n'osait donner gratis une signature en faveur de la gloire dramatique, tant ces antipathies personnelles était corroborées do haines politico-académiques. A cette époque, enfin, un article du Constitutionnel suffisait pour faire disparaître de l'affiche d'un théâtre royal une pièce pour laquelle le ministre avait déjà loué sa loge, et à toutes les réclamations de l'auteur, qui n'était pas venu offrir son œuvre, mais auquel on était allé la demander, on répondait qu'on ne connaissait pas la pièce défendue, que, par conséquent, on n'avait rien contre elle, mais qu'on ne pouvait, sous peine de perdre soixante voix à la Chambre, se brouiller avec MM. Yiennet, Fulchiron et Etienne. C'était, littérairement parlant, car nous ne voulons pas nous occuper de sa politique, un charmant ministère, un peu moins progressif que celui de M. de Montbel, et un peu plus arbitraire que celui de M. de Polignac, toujours littérairement parlant. Nous ne rappellerons pas ici sa moralité, et nous attendrons son retour et sa puissance pour fouiller, sous ses yeux, le cloaque des subventions et l'égout des pots-de-vin;

et cependant, nous ne demandions pas mieux que de vivre insoucieux de ses actes ; il nous a poussé dans la voie politique, en nous fermant la voie littéraire ; nous sommes descendu , grâce à lui , du théâtre dans le cirque; nous ne voulions être que poëte ; il nous a fait athlète et gladiateur; qu'il vienne donc, et il nous trouvera prêt à la lutte et au combat.

Un autre ministère a surgi qui, sous le rapport littéraire au moins, a manifesté son indépendance, et qui n'a pas craint, si peu populaire qu'il soit, de perdre, lorsqu'il s'est agi de faire une bonne et loyale chose, les soixante voix de MM. Fulchiron, Etienne et Vien-net. Nous l'en remercions pour notre compte, quoique, si l'on veut examiner notre position personnelle aux différents théâtres de Paris, nous soyons un de ceux qui pouvaient à la rigueur se passer de l'ouverture de cette nouvelle scène ; mais, en cette occasion comme en quelques autres, nous avons travaillé pour nos jeunes amis plutôt encore que pour nous.

Tant il y a que l'ordonnance est signée; que, contre l'ordinaire, la signature a été donnée gratuitement à un homme honorable, à un homme d'opposition, et qu'on ne lui a demandé, chose bizarre, en échange de cette signature, ni promesse ni engagement. Les employés inamovibles doivent vraiment ne plus savoir à quoi s'en tenir; aussi la mesure a-t-elle déjà été commentée, attaquée et calomniée par les journaux qui n'ont pas compris que quelque chose se fit sans leur influence.

L'un, que nous remercions de sa bienveillance et dans lequel nous avons reconnu un ami, avoue la nécessité de l'ouverture d'un second Théâtre-Français, félicite

le ministère de Tavoir comprise, et s'adresse à nous pour savoir dans quel but ce nouveau théâtre a été ouvert, et dans quelle direction il marchera.

L'autre, dans lequel il nous a bien fallu reconnaître un ennemi, nie l'opportunité de la mesure ministérielle, déclare que les auteurs de comédie et de drame avaient tout autant qu'il leur fallait, ayant le théâtre de la rue de Richelieu et celui delà Porte -Saint- Martin, se place en Aristarque sur la plus boursouflée de ses théories psychologiques, et déclare qu'il n'accordera qu'à bon escient son approbation à une entreprise faite •dans le but de populariser le ministère, en l'étayant des noms de MM. Casimir Delavigne, Victor Hugo et Alexandre Dumas.

Au premier, nous répondrons que nous ne croyons nullement que le nouveau théâtre ait été ouvert dans un autre but que celui de favoriser la littérature contemporaine, sans acception aucune de partis ou d'école; que, quant à la route dans laquelle il marchera, nous ne sommes appelé en rien à la rectifier ou à la fausser, autrement que par nos œuvres, et que c'est à M. Anténor Joly, et non à nous, de l'éclairer sur ce point.

Au second, nous rappellerons qu'il manque de mémoire ou de suite dans ses opinions, lorsqu'il dit que les auteurs qui se plaignent d'être à l'étroit à la Porte-Saint-Martin et à la rue de Richelieu, ressemblent à des hommes qui demanderaient de l'air au milieu de la plaine Saint-Denis; il sait très-bien ce que c'est que cette machine pneumatique qu'on appelle un théâtre, et comment le directeur, qui en tient la clef, donne ou ôte de l'air à son gré aux auteurs qu'il

veut étouffer ou faire vivre. Nous l'avons entendu plus d'une fois déplorer avec nous que l'art fût soumis si arbitrairement à des caprices de bureau ou à des influences de couchette, et, s'il était nécessaire d'appeler des faits au secours de ses souvenirs si singulièrement fugitifs, nous lui mettrions sous les yeux, près des cadavres refroidis d'Antony et du Roi s'amuse, le corps palpitant de Jaffier, et nous lui expliquerions comment les premiers ont été étranglés en une heure, et comment le second a été étouffé en huit jours. Quant à la popularité qu'il suppose que le ministère a voulu tirer de nos trois noms, l'assertion a du moins le mérite d'être nouvelle, si elle n'est bienveillante ni juste ; il est vraiment triste et malheureux, qu'une petite haine de journal entraîne des hommes, sinon supérieurs, du moins honorables, à de tels oublis d'amitié et à de telles capitulations de conscience.

Comme c'était à nous que ces questions avaient été adressées, c'était à nous d'y répondre, et nous venons de le faire; mais nous ajoutons ici que le second Théâtre- Français n'a pas été plus donné à MM. Victor Hugo, Casimir Delavigne et Alexandre Dumas, qu'à MM. Lemercier, Scribe et Rougemont, président et membres de la commission dramatique, qui ont fait unef demande de vive voix à M. Thiers, si notre mémoire est bonne, et l'ont renouvelée par écrit à M. de Montalivet, si nous sommes bien informé. Maintenant, tout en niant notre participation comme directeurs, nous donnerons nos avis comme journaliste, avis que, du reste, nous laissons M. Anténor Joly parfaitement libre de suivre ou de ne pas suivre.

Le premier, c'est de ne point établir le siège de son exploitation place Ventadour. L'influence du ministère, dans cette circonstance, ne peut être qu'officieuse et jamais officielle ; on comprend très-bien que le gouvernument qui a choisi si judicieusement la place où il voulait enterrer sept millions, tienne à ce que le monument qu'il a élevé dans son enthousiasme lyrique devienne autre chose qu^un magasin à fourrage; on comprend encore que les actionnaires qui lui ont acheté ce monument cinq millions, et qui, depuis sept ans, n'en ont recueilli que soixante et dix mille francs en tout, soient désireux de se tirer du pire, ne fût-ce que pour tomber dans le médiocre. Mais, en conscience, cela ne doit pas être aux dépens d'une jeune exploitation qui sort de la rue de Grenelle comme le premier homme sortit de la main de Dieu , seule , pauvre et nue ; qui a besoin, pour respirer, se développer et grandir, d'une atmosphère populeuse pleine de bruit et de lumière, et non d'un quartier infréquenté vers lequel aucun intérêt matériel n'attire, auquel aucun besoin vital ne conduit, dont un passage rival digère la substance, où l'on ne peut arriver sans s'enquérir de sa latitude, et dans les déserts duquel les commissionnaires et les cochers de fiacre, ces Cook et ces Bougainville de la capitale, s'égarent eux-mêmes. Ce serait transporter l'Odéon sur la rive droite de la Seine avec une chance de vitalité de moins, puisque le second Théâtre n'a pas même de subvention. Nous ne savons pas jusqu'à quel point M. Anténor Joly est engagé sur ce point avec MM. Gavé et Boursaut; mais nous formulons ce jugement, qui est celui de l'expérience, afin qu'au besoin il s'en fasse une

irme offensive ou défensive, une lance ou un bouclier. Le second avis, c'est de ne jouer les pièces nouvelles [ue de deux jours l'un; les intérêts des auteurs en souffriront peut-être, 'mais les intérêts de l'art s'en trouveront au mieux : il est impossible que des artistes forcés déjouer tous les soirs, et souvent de répéter dans la journée, n'interrompent pas l'étude de leurs rôles à la première représentation. Or, la première représentation n'est que l'enfantement scénique.. L'enfant est mis au jour et baptisé, voilà tout. Il lui faut encore les soins continuels de ses parents pour qu'il parvienne à toute sa virilité. L'âge d'un drame est en harmonie avec l'âge de l'homme ; l'homme vit de soixante à quatrevingts ans, le drame atteint de soixante à quatre-vingts I représentations. Il y a bien par-ci par-là quelques exceptions, des enfants condamnés qui ne se lèvent pas de leur berceau, comme Clovis et Sigismond de Bourgogne, des hommes phthisiques qui meurent à la fleur de leur âge, comme V Ambitieux et Charles VU, enfin des vieillards entêtés qui ne veulent pas descendre dans la tombe, comme Marino Faliero et la Tour de Nesle; mais ces cas sont des exceptions et non des preuves, et la mercuriale dramatique est, comme nous l'avons dit, de soixante à quatre-vingts représentations. Or,* voyez à tout théâtre quotidien un ouvrage à sa trentième soirée, c'est-à-dire à l'âge où il devrait être dans toute sa force, et vous le trouverez essoufflé, chancelant et décrépit comme un vieillard, tandis que, sur un théâtre rival et alternant, son contemporain vous apparaîtra valide, robuste et vigoureux comme un jeune homme. Le secret du génie toujours croissant de Talma et de made-

moiselle Mars est là peut-être; s'ils avaient été forcés de jouer Sijlla ou Valérie tous les jours, nous ne les aurions pas vus, à chaque représentation nouvelle, trouver des effets nouveaux : c'est la fatigue et la satiété chez les acteurs qui amènent la fatigue et la satiété dans le public.

Le troisième avis, et celui-là, nous le hasardons plutôt comme une proposition à étudier que comme un conseil à suivre, serait de consacrer une soirée de chaque semaine, celle du vendredi par exemple, qui, à tort où à raison, est, par les directeurs, considérée comme néfaste, à des représentations extraordinaires, à l'instar de celles que Gœthe et Schlegel établirent au théâtre de Weymar. Ces soirées seraient remplies par les représentations des chefs-d'œuvres des théâtres grecs, latins, espagnols, anglais et allemands. Il y a aujourd'hui assez d'esprits sérieux, même i)armi les femmes, pour qu'on puisse espérer de réunir quatre fois par mois un auditoire tout artistique qui viendrait étudier, sur la nature même, l'histoire de l'esprit humain depuis les Athéniens jusqu'à nous. Une fois qu'il serait bien arrêté que les œuvres mises sous les yeux du spectateur ne lui sont point présentées comme des modèles d'actualité, mais comme des exemples de progrès dans lesquels il doit chercher lui-même les variations que le temps, le pays et la civilisation ont amenées dans l'art; ce serait, ce nous semble, une étude qui emporterait les yeux et l'esprit du spectateur au-delà des horizons et des hauteurs ordinaires d'un spectacle, que celle qui lui ferait remonter depuis Corneille jusqu'à Eschyle, depuis Racine jusqu'à Euripide, depuis Molière

jusqu'à Aristophane, cette échelle magnifique qui, semblable à celle de Jacob, conduit de la terre au ciel, et dont les degrés sont remplis par Rotrou, Shakspeare, Calderon, Lopez de Vega, Guilhem de Castro^ Sénèque, Plaute, Térence et Sophocle! Ce serait montrer, aux lueurs changeantes du flambeau du génie, le cœur humain toujours pareil; ce serait prouver que le fond est réservé à Dieu, et que, depuis deux mille cinq cents ans, l'homme n'a rien inventé que des détails; puis, passant de ces questions élevées à des considérations secondaires, ce serait un grand enseignement pour la critique, qui va toujours crachant à la ligure du présent avec la bouche du passé, que de lui prouver qu'aussi loin que la vue peut atteindre, c'est-à-dire jusqu'à Homère dans le monde profane, et jusqu'à Moïse dans le monde chrétien, chaque génie, quoiqu'il ait allumé sa flamme au foyer mourant de son prédécesseur, a brillé de sa propre lumière, et que cette lumière, les envieux de tous les temps ont constamment tenté de Tobscurcir du moment qu'ils ont désespéré de l'éteindre.

Tout le monde gagnerait, nous le croyons, à un pareil spectacle : les gens du monde, qui viendraient faire, en s'amusant, un cours de littérature de trente siècles; les jeunes auteurs, auxquels on montrerait vivante sur la scène la nature morte des livres ; les peintres^ qui retrouveraient des costumes si longtemps altérés parles fantaisies des maîtres ou les caprices des écoles; enfin, les acteurs qui, n'ayant à jouer dans l'année que trois ou quatre fois le même rôle, l'étudieraient sur toutes ses faces , le suivraient dans tous ses détours, le creuseraient dans toute sa profondeur. Nous

346 SQUVENillS DRAMATIQUES

savons plusieurs de ces ouvrages, déjà faits par det gens de conscience et d'étude ; nous savons des liomnieE de talent qui se feraient une gloire de traduire ceux qu'ils cherchent à imiter; enfin, nous savons aussi bon nombre de spectateurs qui ne demandent pour souscrire que Touverture de la souscription.

Nous sommes dans une époque où se calment le^ haines politiques et les querelles littéraires, où chacun, poursuivant le beau et cherchant le bon, s'engage consciencieusement dans la route où il croit le rencontrer; de ce désordre apparent naîtra, nous en sommes certain, un ordre social robuste ; de cette anarchie momentanée jaillira sans aucun doute une paix féconde ; car des voies qui, au départ, semblent divergentes, aboutissent parfois au même but ; car beaucoup qui sont partis en se tournant le dos, après avoir parcouru la moitié du chemin, se retrouveront face à face : gouvernement et littérature sont en travail, et les enfants qu'ils mettront au jour seront certainement Tindustrie et l'intelligence, ces deux sœurs aînées de la liberté.

ÎIl

A répoque où il fut question d'ouvrir le théâtre de rOdéon, et où les concurrents se pressaient pour en obtenir le privilège, nos lecteurs se rappelleront peutêtre que nous proclamâmes l'impossibilité de cette exploitation, si elle n'était soutenue par une subvention

DU SECOND théâtre-Français 34 1

de deux cent mille francs. En effet, les demandes du quartier, qui alors ne réclamait pas moins que trois troupes, c est-à-dire une troupe de drame, une troupe de comédie et une troupe d'opéra-comique, exigeaient du spéculateur qui tenterait de les satisfaire une dépense de sept cent mille francs par an, c'est-à-dire dixneuf cents francs par jour ; car il fallait que la troupe de drame et de comédie pût lutter avec celle de la rue de Richelieu, et la troupe d'opéra-comique avec celle de la place Favart. Hors de cette lutte, il n'y avait pas de rivalité, et, par conséquent, pas de chances. Les époques heureuses et florissantes de l'Odéon furent celles de Picard, de Bernard et d'Harel; Picard jouait de la comédie, Bernard de l'opéra, Harel de la tragédie et du drame ; les deux premiers n'étaient point soutenus par le gouvernement, Harel seul avait une subvention de 175,000 francs.

Examinons comment ils réussirent et quelles furent les causes de leur réussite.

Picard arrivait dans un moment où il y avait peu de comédies, peu de tragédies et pas du tout de drames : il était l'un des auteurs les plus distingués de son époque; il avait en lui la ressource de son propre talent, il compta dessus et il fit bien. Les théâtres se ruinentmon point parce qu'une pièce tombe, mais parce qu'ils n'ont presque jamais une pièce nouvelle à mettre à la place de la pièce tombée. Picard n'avait point cela à craindre; il travaillait vite, et, pendant qu'il faisait répéter une comédie, il en écrivait une autre ; il se trouvait donc, toute proportion gardée, dans la situation de Shakspeare et de Molière, auteur, acteur et directeur, et pi-

quant doublement la curiosité du public en jouant dans les pièces qu'ils avaient composées.

Malgré ces conditions de succès, Picard fit d'assez minces affaires ; sa troupe était médiocre, et ses ouvrages, si fins et si spirituels qu'ils fussent, n'en étaient pas moins des comédies de second ordre. L'art ne souffrit ni ne 'gagna à cette direction; le directeur vécut, voilà tout. C'est la première période du tbéâtre de TOdéon.

La deuxième fut celle de Bernard : celui-ci n'était pas un auteur, mais un homme de spéculation; à l'époque où il se mit à la tête de son entreprise, grâce à la qualité des œuvres que l'on jouait depuis quelques années, on ne savait pas encore ce qu'on voulait, mais on savait déjà ce qu'on ne voulait plus. Il comprit avec beaucoup d'intelligence que toute cette friperie moderne, qu'on essayait de faire passer sous le patronage de Corneille, de Molière et de Racine, n'était plus de mise; il relégua toges et perruques, faisceaux de licteurs et verges d'huissiers, dans le magasin classique; engagea des chanteurs, parmi lesquels Duprez, qui, à cette époque, n'était qu'un enfant, et fit passer sur notre scène les chefs-d'œuvre de Weber, de Rossini et Meyerbeer. Chacun s'empressa à Robin des bois^ à la Dame du lac et à Marguerite d'Anjou ; Bernard fit fortune : le public, qui ne counaissait que la musique de Grétry et de Nicolo, prit goût à cette mélodie étrangère et neuve ; il appela à grands cris les auteurs dont il avait applaudi les œuvres, et, à celte seconde période, l'art s'enrichit d'une vérité : c'est que le génie estcosmopolite, que l'univers est sa patrie, qu'il naît sur un point du globe, mais que, comme le soleil, il s'élève et brille sur le monde.

DU SECOND T m: AT RE-FRANÇAIS 349

La troisième fut celle de M. Harel. Directeur privilégié, il obtint rOdéon avec une subvention de 175,000 francs; il arrivait avec un fonds de troupe provinciale, à la tête de laquelle se trouvait un talent européen, mademoiselle Georges ; homme d'esprit, il comprit la révolution littéraire qui s'opérait ; il engagea toutes les réputations qui commençaient à se faire jour : Bocage, Frederick, Ligier, Lockroy, mademoiselle Noblet, passèrent les uns du Théâtre- Français, les autres, de la Porte-Saint-Martin, les autres enfin, du Conservatoire au théâtre de l'Odéon. Ils y trouvèrent Duparay, Vizentini, Stockleit, et ces talents, réunis sous le ministère de M. Harel et la royauté de mademoiselle Georges, formèrent une troupe tout à fait supérieure — mademoiselle Mars exceptée — à celle du Théâtre- Français ; aussi le drame et la tragédie passèrent-ils la Seine, et l'Odéon vit-il revenir à lui, non-seulement la foule qui l'avoisine, mais encore cette société du faubourg Saint-Honoré et de la Chaussée-d'Antin avec laquelle il avait fait connaissance pendant la direction de Bernard, et qu'il avait perdue de vue pendant les directions intermédiaires.

Aujourd'hui , la situation est tout à fait ♦changée. D'abord, Picard est mort et n'a point d'équivalent dans notre littérature; d'ailleurs , je doute que son Ménechme excitât aujourd'hui une curiosité soutenue, même avec des comédies de la valeur de la Petite Ville et des Deux Philibert, et nous citons ici les chefsd'œuvre de Picard ; ensuite, grâce à la direction de MM. Robert et Severini, les ItaUens nous ont famiharisés avec le répertoire de Naples, de Venise et de Mi- I- 20

lan et, par les soins de MM. Subert et Véron, Rossini et Meyerbeer, appelés en France, ont enrichi notre grand Opéra , l'un du Siège de Corinthe , de Guillaume Tell et du Comte Ory; l'autre, de Robert le Diable et des Huguenots. Il n'y a donc plus de pasticci musicaux possibles parmi nous ; d'ailleurs, par qui seraientils exécutés, et quels chanteurs l'Odéon irait-il opposer à Rubini, à Dnprez et à madame Damoreau? Enfin, une troupe de drame et de comédie pareille à celle que dirigeait M. Harel en 1830 n'est plus composable (qu'on me pardonne le mot) ; Ligier, Lockroy, Duparay et mademoiselle Noblet sont liés à la rue de Richelieu, Frederick a des engagements pris avec le directeur du second Théâtre-Français, et mademoiselle Georges est à la Porte-Saint-Martin, où elle soutient à elle seule le fardeau d'un répertoire vieilli et d'un théâtre chancelant. D'ailleurs, cette troupe pût-elle être réformée, il faudrait encore que son directeur, comme l'avait obtenue M. Harel, obtînt une subvention sans laquelle nous croyons toute exploitation impossible.

Dans cette conjecture, pressé qu'il est par les maires des arrondissements d'outre-Seine, et mis à sec par les subventions qu'il accorde aux autres théâtres, le ministère, pris entre l'instance et l'impossibilité, n'a qu'un moyen, à notre avis, de se tirer d'affaire et de répondre à l'art, qui, lorsqu'il cesse diétre son protégé, devient son juge : c'est de donner momentanément^ et en attendant un surcroît de subvention, le privilège provisoire do l'Odéon au directeur du Théâtre-Françaif en lui imposant certaines conditions qui assureraient au quartier huit Ixjns spectacles par mois. De cette ma-

nière,rOdéon ne serait pas une affaire de fortune comme l'Opéra, ou les Bouffes, mais il parviendrait à se frayer, ce qui présenterait, à tout prendre, le résultat désiré par les auteurs et par les artistes.

Voici comment nous croyons la chose possible. La troupe de la rue de Richelieu, qui se compose de soixante-six personnes, engagées les unes pour leur talent, les autres pour leur crédit, est, à cette heure, trop considérable pour un seul théâtre, qui peut, dans tous les cas donnés, et en jouant un jour le drame et l'autre jour la comédie, fonctionner largement avec quarantecinq sujets ; il lui reste, en conséquence, une vingtaine d'artistes dont il peut parfaitement disposer, concurremment avec les quarante-cinq que son rouage quotidien met en mouvement. M. Vedel n'aura donc à engager que huit ou dix acteurs, en supposant qu'on traite avec eux moyennant 5,000 francs l'un dans l'autre, ils présentent par an une dépense de cinquante mille

francs ; ci 50,000 fr.

Supposons que le contrôle et l'administration, depuis l'inspecteur jusqu'au portier, lui coûtent vingt mille francs; ci 20,000

Et ajoutons à ces vingt mille francs : L'éclairage, qui doit être de trente-huit

mille; ci 38,000

La mise en scène, de trente-cinq mille ; ci. 35,000

L'orchestre, de dix-huit mille; ci 18,000

Les gardes et pompiers^ qui peuvent en coûter quinze mille; ci 15,000

A reporter 176,000

Report.... 176,000

Les machinistes, hait mille; ci 8,000

Les affiches, six mille; ci 6,000

Les réparations aux machines, quatre mille; ci 4,000

Le balayage et le frottage, quinze cents francs; ci j,500

Les impôts, mille francs; ci 1,000

Et le renouvellement des cartons, lettres, mille autres francs; ci 1 ,000

Les appointements des tailleurs, des perruquiers et des couturières, qui doivent s'élever à trois mille francs ; ci 3,000

Puis ajoutez à cela dix mille francs de frais imprévus; ci 10,000

Et le directeur aura un total de dépenses qui montera, par année, à la somme de deux cent dix mille cinq cents

francs; ci 210,500 fr.

C'est-à-dire environ 600 francs de frais par jour.

Maintenant, il y a une chose connue de tous ceux qui ont exploité le théâtre de l'Odéon, c'est que le dimanche y est sûr. Pour peu que le spectacle y soit choisi, la recette doit toujours s'élever à 1,800 francs. Or, comme il y a cinquante-quatre dimanches dans l'année, grâce aux moyens que le futur directeur aura

à sa disposition, il peut compter, rien que pour ce jour, sur une rentrée de quatre-vingt-dix-sept mille

deux cents francs ; ci 97,200

Un autre spectacle bienfait, le jeudi, et mis sous la protection de mademoiselle Mars ou de Ligier, doit produire quinze cents francs, terme moyen, été et hiver combinés, c'est-à-dire quatre-vingt-un mille francs par an ; ci 81 ,000

Total 178,200

11 ne restera donc à réaliser, pendant les deux cent cinquante-sept jours qui se présentent en dehors de ceux que nous venons de porter en compte, que soixante ou soixante et dix mille francs pour que les frais de rOdéon soient couverts et qu'il reste à son directeur une vingtaine de mille francs de bénéfice, ce qui n'est assurément pas trop pour la peine et le travail que nécessiterait cette double exploitation.

Il ressortira de cette combinaison, non point un résultat parfait, mais au moins un provisoire tolérable. Le faubourg Saint-Germain aura un spectacle supérieur à celui que pourrait lui donner une direction particulière ; les ouvrages d'un ordre secondaire, et les acteurs qui auront besoin de se produire, trouveront un débouché suffisant; les amateurs de bonne comédie, qui ne voudront point l'aller chercher à la rue de Fiichelieu, la rencontreront deux fois par semaine au Luxembourg; le monument mort reprendra vie, et toute cette colonie d'ouvriers, de machinistes, d'où-

vreuses et de comparses, qui se monte à plus de quatre cents personnes, recommencera de bourdonner autour de cette immense ruche qu'on appelle un théâtre.

11 y avait autrefois une critique française qui procédait minutieusement par le détail ; son règne a duré depuis Pradon jusqu'à la fondation du Globe ^ en 1826. Le Globe arbora le drapeau de la synthèse; il fit la guerre à l'ensemble et laissa vivre en paix le détail.

Cette critique du premier âge avait du bon ; elle est morte, ne la réveillons pas; consacrons-lui pourtant un souvenir, dédié à la jeunesse d'à présent.

Pradon, qui était beaucoup moins Pradon qu'on ne croit, a publié une série d'articles sur les œuvres de Boileau.

Lorsque le célèbre législateur du Parn^^se appelait Virgile un auteur plein d'adresse^ à cause de la rime promesse^ Pradon trouvait que Virgile était mal défini.

Lorsque Boileau écrivait ces vers :

Revel le suit de près ; sous ce chef redouté, Marche des cuirassiers l'escadron indompté,

Pradon disait qu'on pouvait aisément intervertir les

deux rimes, dans ces vers qui rimaient quatre fois. Il critiquait aussi l'urne penchante du Rhin et l'abus excessif des rimes en épithètes, telles que celles-ci :

Mais la nuit, cependant, de ses ailes affreuses, Couvrait des Bourguignons les campagnes vineuses.

Puis il s'écriait : « Les ailes de la nuit ne sont pas affreuses. » Un peu plus tard, Fontenelle disait : Le jour est une beauté blonde et la nuit une beauté brune. On voit que Boileau avait des raisons secrètes pour ne pas être un amant de la nuit.

Aussi, Pradon, après une foule de critiques de détail, porta un coup terrible à Boileau. Le poëte avait écrit ces deux vers sur Alexandre le Grand :

Heureux si, de son temps, pour cent bonnes raisons, La Macédoine eût eu des Petites-Maisons!

et celui-ci, qui veut désigner un héros accompli :

Qu'il soit tel que César, Alexandre ou Louis!

«Ah! ah! quel étourdi vous êtes, monsieur Despréaux! s'écria Pradon; vous faites d'Alexandre un fou, et plus bas un sage, comme Louis ! Lequel des deux devons-nous accepter ? »

Boileau, sans nommer Pradon cette fois, avoue que la critique qui le surveille V empêche de broncher au bout du vers. Hommage rendu à la critique de détail.

L'abbé d'Olivet et la Beaumelle ont perfectionné la critique de détail : le premier s'est exercé sur Racine, le second sur Voltaire.

Au-dossus de leur gloire un naufrage élevé, Que Rome et quarante ans ont à peine achevé.

« Je ne comprends pas, dit d'Olivet, un naufrage élevé u~dessus d'une gloire^ et un naufrage que quarante ans lont pas achevé, »

Les cinq rimes consécutives à' Andromaque : voix, 'lioix, joj/e, Troije^ exploits, donnaient des crises ner- -eiises à d'Olivet, ainsi que le récit monorime de \Iithridate. Le critique citait aussi ce passage de Phèdre :

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