HIPPOLYTE
Et tu fuiras ces lieux que je ne puis plus voir.
théramènî:.
Et depuis quand, seigneur, craignez-vous la présence De ces aimables lieux si chers à votre enfance, I^^t dont je vous ai vu préférer le séjour Au tumulte pompeux d'Athène et de la cour?
Ces aimables lieux dont on préférait le séjour^ déplaisaient fort à d'Olivet. Il en voulait aussi à ce vers ii'Œnone :
Votre flamme devient une flamme ordinaire ;
^ il découvrait dans Racine une foule de ver^qui ne riment pas, tels que ceux-ci :
Depuis que sur ces bords les dieux m'ont envoyé La fille de Minos et de Pasiphaë.
Lorsque d'Ochosias, le trépas imprévu Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu.
J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils Trainé par les chevaux que sa main a nourris.
Etc., etc.
La Beaumelle a disséqué ainsi toute la Henriade.
« Je connais un Grec, disait-il, qui s'est écrié, en li sant le début de la Henriade : Je suis du pays d'Homère il ne commençait jamais ses poèmes par une énigme! »
En effet, la Henriade commence par une énigme :
Je chante ce héros qui régna sur la France,
Et par droit de conquête et par droit de naissance;
Qui, par le malheur même, apprit à gouverner;
Persécuté longtemps, sut vaincre et pardonner,
Confondit et Mayenne et la Ligue et l'Ibère,
Et fut de ses sujets le vainqueur et le père.
Pour donner une idée de toutes les critiques de dé tail faites par la Beaumelle, nous citerons celle-ci :
« V Amour, dit Voltaire, s'envole sur les ailes du Zé phir ! y> — Qu'avait-il fait des siennes ? remarque le cri tique en riant aux éclats.
Le grand poëte Gilbert résume ainsi toutes ses cri tiques de détail sur les tragédies de Voltaire :■
Ces vers sans art.
D'une moitié de rime habillés au hasard.
Au commencement de ce siècle, la critique de déta exagéra l'œuvre des siècles derniers; elle donna de î grands accès de colère à Chateaubriand, qu'un jou l'illustre écrivain, poussé à bout, s' écrisi {voir le G én< du Christianisme) : « Si mes critiques m'y obligent, j descendrai |dans la lice avec des armes qu'on ne m soupçonne pas ! »
L'abbé Féletz, Duvicquet, Morellet, Iloirmann, toi
l' ULYSSE DE PONSARD 35Ô
3S redresseurs du Journal des Débais riaient à gorge éployée d'Atala et de Ghactas. On éleva des colonnes e plaisanteries sur le nez du père Aubry, ce fameux ez, qui avait quelque chose d'aspirant vers la tombe. Le 'ournal des Débats a vécu six mois sur ce nez.
« Je répandis la terre antique sur un front de dix-huit rrintemps! dit Ghactas. Et Morellet rit beaucoup et •irait encore, s'il n'était pas mort.
Les petits crocodiles qui s embarquent passagers sur des )aisseaux de fleurs donnaient une hilarité sans fm à Duvicquet. Orages du cœur, est-ce une goutte de votre oluie? faisait pleurer de joie l'abbé Féletz.
Un peu plus tard, Hofîmann prenait Victor Hugo, ians le Journal des Débats, et lui niait tout avenir poétique à cause de cet hémistiche :
Il traîne son corps bleu!
({ Corbleu! s'écrie Hoffmann, ceci est trop fort! M. Victor Hugo n'ira pas loin ! »
Il faut conclure de ceci que la critique de détail a son bon et son mauvais côté, comme tous les genres de critique; exercée avec goût et discernement, elle peut rendre un immense service aux lettres et aux lettrés*
Nous faisions ces réflexions Tautre jour, à propos du retour àVlysse dans les foyers du Théâtre-Français, et nous disions que personne plus que M. Ponsard n'a gagné à la révolution opérée par le Globe en 1826.
Nous allons donc essayer de faire de la critique rétrospective, non point pour donner une leçon pédantesque à un poëte d'un grand talent, mais pour montrer
ce qui aurait été dit, à tort ou à raison, sur les ver; à:Ultjsse en 1825.
M. Ponsard a un talent incontestable et un bonheu aussi incontestable que le talent ; il lui a été donné, daii; le plus laborieux des siècles littéraires, de conquérir une belle illustration avec deux succès dramatiques e sa place est déjà si éminente, qu'au premier fauteui académique vacant, il est menacé du voisinage d{ M. Brifaut , auteur de la tragédie de Ninus If, la. Lucrèce de 1812. En tout temps, une tragédie a fait un aca démicien : Qiiœ cum ita sinty cela étant ainsi, la critiqua de détail ne peut porter aucun dommage aux voiles di navire ù! Ulysse; il est arrivé au port...
Nous voulions faire une série d^études sur le; œuvres de Ponsard; nous avions même ajouté qu( nous ferions ces études au point de vue de la critiqui de détail; et, à l'allure qu'avait prise noire premier article, on pouvait croire que ce serait avec la légèreti ordinaire de ce genre de critique que nous commen cerions, poursuivrions et accomplirions cette tâche C'était, en effet, notre intention; nous sommes parti le chapeau sur l'oreille, le lorgnon à l'œil, les main; dans les poches, pour examiner superiiciellement Tau leur d'Ulysse y de l'Honneur et l'Argent y de Charlotte Cor day^ d^ Agnès de Méranie et de Lucrèce. Mais, arrivé ei face de lui, après en avoir fait le tour, après l'avoii mesuré au moment de prendre la plume, nous avom
laissé tomber notre lorgnon et nous avons levé notre chapeau en disant : « Salut, poëte ! »
Eu elï'et, M. Ponsard est de cette grande famille des poètes qui à tout poëte inspire un certain respect; on peut ne pas aimer sa forme; on peut lui nier l'invention ; on peut lui contester le génie; mais, malgré la haine, malgré la raillerie, malgré même l'impartialité, il est t;t restera poëte; défense est faite aux hommes de détruire l'œuvre de Dieu.
Reste à savoir, si nous avions encore un Parnasse comme au temps de M. Titon du Tillet, à quelle hauteur de la montagne sacrée prendrait place M. Ponsard.
Nous allons donc aujourd'hui étudier M. Ponsard, non pas comme l'abbé Féletz étudiait Chateaubriand, non pas comme Duvicquet étudiait Lamartine, non pas comme Hoffmann étudiait Victor Hugo, mais comme un poëte doit étudier un poëte.
Bien entendu que tout ce que nous allons dire de M. Ponsard est au point de vue de notre appréciation personnelle, de notre sympathie littéraire, de notre tempérament physique et moral, que nous ne demandions pas, que nous ne désirons pas que notre opinion intlue le moins du monde sur l'opinion des autres.
Et même nous ajoutons :
Chers lecteurs, défiez-vous de cette opinion; nous ne sommes pas un critique jugeant froidement un poëte, nous sommes un poëte jugeant son rival, c'est-à-dire le jugeant, malgré nous peut-être, avec cette partialité dont ne se dépouille jamais entièrement l'orgueil froissé.
Maintenant, notre orgueil a-t-il jamais été froissé par les succès de M. Ponsard?