II
Non, sur l'honneur; il y a entre M. Ponsard et nous une telle diiférence d'invention, de forme et d'exécution, que, de même qu'il serait impossible à M. Ponsard de faire Antony et Mademoiselle de Belle-lsle, il nous serait impossible à nous de faire Lucrèce et rHonr neur et r Argent.
En admettant que nous soyons placés sur la même ligne, nous sommes du moins placés chacun à l'une de ses limites, et nous avons entre nous un abîme que M. Ponsard ne franchira jamais pour venir à nous, que nous ne franchirons jamais pour aller à lui; cet abîme, c'est le génie de Shakspeare, dont toute Tambition de l'auteur de Lucrèce est de s'écarter, dont toute la nôtre est de nous rapprocher.
Prenons donc Ulysse au point de vue de V étude sérieuse et non de la critique légère; nous en serons moins amusant, mais nous en serons plus consciencieuXi
Puis, quand nous l'aurons étudié Comme Alexandre Dumas doit étudier M. Ponsard, peut-être nous amuserons-nous — mais nous demandons à ce que cels soit sans conséquence aucune — à le critiquer comme Hotfmann critiquait Victor Hugo; Duvicquetj Lamartine, et l'abbé Féletz, Chateaubriand.
Le choix du sujet est pour beaucoup dans une œuvre dramatique; dans le choix même du sujet se révèle déjéî le génie du poëte. Si le poëte sent sa force, il s'isole s*il craint sa faiblesse, il s'appuie.
Prendre un sujet dans Homère, c'est emprunter, poui soutenir ses pas chancelants, le bâton du divin aveugle
Puis il y a encore deux façons de choisir son suje dans Homère :
l'ulvsse De PONSARb ^ :?63
Celle de Luce de Lancival choisissant Hector ;
Celle de M. Ponsard choisissant Ulysse.
Luce de Lancival choisissant Hector avait encore l'orgueil de se faire créateur à côté du père de toutes les créations.
M. Ponsard choisissant Ulysse a Thumilité de se faire purement et simplement copiste, pas même traducteur, car, nous en appelons à sa propre conscience, M. Ponsard est comme nous, il ne sait pas ou sait mal le grec. En toiU cas, il ne le sait pas assez pour lire V Odyssée dans l'original.
Si la chose méritait d'être prouvée, nous la prouverions.
Prendre le sujet d'Ulysse dans madame Dacier ou lans Mi Giguet, ce n'est donc pas même traduire du ^rec en français ; c'est traduire de la prose française en i^ers français, ou plutôt, c'est copier et non traduire.
C'est d'autant mieux copier, que, dans le prologue et es trois actes de la tragédie de M. Ponsard, lesquels embrassent dix chants de VOdyssée, M. Ponsard l'invente absolument rien.
Peut-être me dira-t-on que c'est par modestie ; que îe serait un sacrilège que d'essayer d'inventef après lomère et près d'Homère. Ce à quoi je répondrai :
Quand on ne veut rien inventer, il ne faut pas faire me tragédie, c'est-à-dire une œuvre dont le principal nérite est dans l'invention.
Quand on ne veut pas inventer, il faut se résoudre à Xte traducteur ; et, quand on n'est pas assez familier vec la langue où l'on puise son sujet pour boire à la ma- ^îélle même de l'original, il faut se décider à être copiste.
36 'l h 0 U V E iN 1RS D 11 A M A T 1 Q L L S
Or, cela vaut-il la peine de copier Homère d'après une traduction; et cela ne ressemble-t-il pas fort à un peintre qui fait un portrait d'après un portrait?
C'est donc déjà, à notre avis, une chose fatale pour un poète d'avoir choisi un sujet comme Ulysse.
Voyons maintenant, le sujet choisi, de quelle façon le poète l'a mis en œuvre.
La scène s'ouvre au milieu du treizième chant d'Homère, au moment où le divin Ulysse, abandonné par les Phéaciens, se réveille couché au bord de la mer, dans le port même de Phorcys.
Suivons la marche de l'action ; elle sera bien simple; si simple, qu'il faut tout le luxe de l'imagination de détail qui abonde dans Homère pour en faire dix chants de V Odyssée f et non pas une ou deux pages de simple récit.
Nous allons faire l'analyse de l'œuvre de M. Ponsard. Et, comme M . Ponsard n'invente pas, mais intervertit parfois, voilà tout, on verra dans le prologue et les trois actes à! Ulysse les dix chants de V Odyssée au daguerréotype.
Ulysse, abandonné par les Phéaciens, se réveille. H ne reconnaît pas cette terre sur laquelle il est abandonné. H ignore quels peuples l'habitent. Par bonheur, les Phéaciens, qui l'ont jeté sur cette côte ignorée, oni déposé près de lui ses trésors.
Minerve paraît sous la ligure d'un jeune berger véti d'une riche tunique et d'un manteau fait de la peai d'une panthère; elle tient à la main un long javelot.
Elle s'approche d'Ulysse pour lui demander s'il n'i pas rencontré un de ses chevreaux perdus. Ulysse n'.' pas vu un seul chevreau et lui demande de son c6t<
si elle peut lui dire dans quel lieu du monde il se trouve.
Minerve alors lui apprend qu'il est à Ithaque.
Le premier mouvement d'Ulysse est d'embrasser les rochers de son île bien-airaée , qui si longtemps a semblé fuir devant lui ; mais il comprend que le premier mouvement de joie peut le trahir, et il essaye de tromper Minerve.
Minerve se fait reconnaître à lui, se nomme, lui fait reconnaître et lui nomme les lieux au m.ilieu desquels il se trouve.
Ainsi la pièce commence par une immense invraisemblance.
Ulysse était né à Ithaque; Ulysse y avait été élevé; Ulysse s'y était marié, y avait régné ; Ulysse adorait tellement son Ithaque, qu'il feignit la folie pour ne pas la quitter et pour ne pas suivre les Grecs au siège de Troie ; et voilà Ulysse qui, en se réveillant,.ne reconnaît pas son île, une île où il est resté trente ans, dont il n'a été absent que pendant douze ans; une île qui a sept lieues de long et deux de large; voilà qu'il ne reconnaît pas le port de Phorcys, le seul de l'île; voilà qu'il ne reconnaît pas l'olivier
Où souvent, vers midi, vient s'asseoir le bonvie». On lui-même, souvent, il venait cherclier l'ombre.
Cela n'est pas possible.
Mais, me direz-vous. dans Homère, Ulysse ne reconnaît pas plus Ithaque que dans M. Ponsard.
Oh! oui; mais Homère prend une petite précaution, une précaution qui, pour n'occuper que dix vers, mérite cependant de ne pas être oubliée :
Mais le divin Ulysse, couché sur la terre paternelle, rouvre les yeux, et il ne la reconnaît pas, d'abord à cause de sa longue absence, et ensuite parce que la déesse Pallas Athénè, fille de Jupiter, a répandu autour de lui un nuage, afin de le rendre inconnu, de peur que sa femme, ses concitoyens, ses amis ne le reconnussent, avant que ceux qui lui avaient fait outrage ne l'eussent expié; c'est pourquoi tous les objets apparaissaient au roi sous une autre forme, et les longues routes, et les ports ouverts aux stations des navires, et les rochers ardus, et les arbres verdoyants.
Vous le voyez, le grand poëte, le poëte sublime, éternel, prend les mêmes précautions, pour expliquer Terreur d'Ulysse, que prennent Scribe et Mélesville pour nous apprendre que Valérie est aveugle.
Que nous soyons poëte épique, poëte tragique, poëte comique ou même singe montrant la lanterne magique, éclairons d'abord notre lanterne, c'est de toute nécessité pour que le spectateur y voie quelque chose.
Et le vieil Homère juge la chose si nécessaire, qu'il y revient à deux fois.
— Maintenant, dit Minerve à Ulysse, je vais te montrer les sites d'Ithaque, et tes doutes s'effaceront. Voici le port do Phorcys, vieillard de la mer; voici, à l'extrémité du port, l'olivier touifu, et sous son ombrage une grotte délicieuse, séjour sombre et sacré des naïades; c'est cette large et vaste grotte où souvent tu sacrifias aux nymphes d'entières hécatombes; voici le mont Nérite ombragé par les forêts.
En disant ces mots, la déesse dissipe le brouillard, et la terre apparaît sous son véritable aspect ; le divin et patient Ulysse est pénétré de joie, il contemple avec transport le sol de sa patrie ; il baise les sillons fertiles
et soudain, les mains étendues, il adresse ces vœux aux nymphes :
— Naïades, filles de Jupiter! hélas! je n'espérais plus vous revoir; je vous salue; agréez ma joyeuse prière; je vous offrirai, comme jadis, de nobles présents, si la fille de Jupiter veut que je conserve la vie et que mon fils croisse en âge,
ULYSSE
Au nom de Jupiter, roi des dieux immortels, Dites-moi si je suis dans les champs paternels. Ce qu'on désire tant, on ose à peine y croire ; Ne me flattez-vous pas d'un espoir illusoire; Est-ce vraiment Ithaque?
MINERVE
Oui, mortel soupçonneux, C'est Ithaque.
ULYSSE
O patrie ! ô soleil lumineux !
MINERVE
Cette rade profonde est le port de Phorcyne.
ULYSSE
o port trois fois heureux !
MINERVE
Sur la roche voisine, Cet arbre aux longs rameaux, c'est l'antique olivier Où souvent vers midi vient s'asseoir le bouvier.
ULYSSE
Où moi-môme, souvent, je venais chercher lon^jre.
MINERVE
Voici le mont Nérite; et cette grotte sombre
Est l'asile sacré des déesses des eaux;
Là, les nymphes, teignant en pourpre leurs fuseaux,
Se plaisent à tisser leurs belles robes neuves;
Là, tu sacrifiais aux naïades des fleuves.
ULYSSE
0 montagnes ! forêts ! rochers ! antre sacré !
Je vous retrouve donc, vous que j'ai tant pleuré.
3r)S SOUVENIRS D R A ÎSr A T I Q II R S
Salut, terre d'Ithaque, ô ma bonne nourrice ! Salut, vieil olivier, c'est vous, c'est votre Ulysse.
(Allant vers la grottf . ^ Fit vous, nymphes des eaux, filles de Jupiter! Autant qu'aux jours passés votre asile m'est cher; Qontentez-vous d'abord d'une simple prière. Mais, si, parle secours de Minerve guerrière, Je recouvre mes biens et rentre en ma maison, Le sang de mes chevreaux teindra votre gazon.
Jusqu'ici, excepté au moment où il oublie de prévenir le spectateur que Minerve a troublé la vue d'Ulysse, M. Ponsard a suivi à peu près textuellement la même traduction à laquelle nous empruntons les citations que nous venons de faire, se contenant d'ébrancher ce chêne touffu qu'on appelle Homère ; mais, en échange de ce qu'il lui a ôté, il ajoute une scène.
Les nymphes invoquées par Ulysse sortent de la grotte et chantent les vers suivants.
Nous ne nous plaindrons pas de cette apparition. Les vers sont charmants.
DEMI-CHOKUR DE AAÏADES A AMNKRVn.
Déesse qui portos l'égide, Toi qui do l'Olympe splendide Descends vers ma retraite humide.
Sois hienvonne en mon séjour.
DEMI-CHOEUR A ULYSSF.
Salut, ô magnanime Ulysse, (^ae défend Min«M-vo ])ropice.
Toi (jui m'oIVris maint sacrilice, Je m'applaudis de ton retour.
DKMI-CHOEllR.
Pour couronner ma chovoiure blondi% .1 ciitrolacais les jonos oi (rosçais les ro=panx.
l' ULYSSE riE PONs\?. n 369
DEMI-CHOEUR
Je travaillais dans la grotte profonde, Et sous mes doifîts tournaient les rapides fuseaux.
DEMI-CHORUR.
.l'ai laissé tomber ma couronne Et mes roseaux éparpillés.
DEMI-CHOEDR,
Aux quenouilles que j'abandonne Pendent mes fuseaux embrouillés.
LE CHOEUR
J'ai quitté l'œuvre commencée ; Et suis accourue, empressée De revoir un ancien ami.
Ta voix est douce à mon oreille, Ulysse, ta voix qui réveille Mon écho longtemps endormi.
Nul depuis toi, fils de Laërte, Dans ma grotte, aujourd'hui déserte, N'immola le chevreau naissant; Mais tu reviens, je puis attendre Et des fruits et le chevreau tendre Sur mon autel reconnaissant.
ULYSSE
Nymphes, sur votre autel, je jure de répandre Le sang quotidien d'un chevreau bondissant.
Ce devoir accompli, Ulysse demande desénoiivelles de son fils et de sa femme.
Minerve, dans Homère, apprend à l'instant mémo à Ulysse la pom'suite des prétendants, et les dangers que court Télémaque.
Minerve, dans M. Ponsard, renvoie Ulysse au ûdèle Enmée, le chef de ses porchers. — C'est lui! dit-elle.
C'est lui qui te dira ce que tu veux apprendre.
370 SOUVENIRS dramatique: S
Mais, dans l'Odyssée comme dans la tragédie, Minerve prend la précaution de déguiser Ulysse.
— Oui, continue Minerve dans le poëme, oui, je serai près de toi, et tu n'échapperas point à mes regards lorsque nous exécuterons le grand dessein. Je le prévois, plus d'un de ces prétendants qui dévorent tes richesses souillera de son sang et de sa cervelle le vaste pavé de ton palais. Mais il faut que je te rende méconnaissable à tous les mortels. Je vais rider ta peau délicate sur tes membres courbés; je vais détruire la chevelure blonde qui orne ta tête ; je vais te revêtir de ces lambeaux qui rendent odieux l'aspect de Thomme qui les porte ; je vais ternir l'éclat de tes yeux si brillants et si beaux, et alors tu apparaîtras comme un vil mendiant aux prétendants, à ta femme, au fils que tu as laissé dans ton palais.
— Et maintenant, dit Minerve dans la tragédie :
Et maintenant, je vais éteindre ton regard
Et dessécher tes traits comme ceux d'un vieillard.
Tes beaux cheveux bouclés vont choir de ton front chauve,
Et, vêtu de haillons et d'un vieux manteau fauve,
Un bâton à la main, une besace au dos.
Serrée autour du corps par de méchants cordeaux,
Tu paraîtras à tous un mendiant vulgaire.
Et tromperas ainsi ceux qui te font la guerre.
Car tu seras difforme et misérable, au point
Que tes meilleurs amis ne te connaîtront point.
Cette tranformation accomplie, Minerve, dans le poëme, vole vers la grande Lacédémone, près du fils d'Ulysse, tandis que, dans la tragédie , elle accom- ])agne son héros.
Suivons-les tous deux chez Eumée; le chien Argos nous attend à la porte.
Nous avons dit qu'un prologue et trois actes étaient
l/iTLYSSE DE PONSARD 371
insuffisants, non-seulement à rendre, mais à faire entrevoir même les beautés d'Homère. Nous rencontrons sur notre chemin, et à la porte des étables que le porcher Eumée s'es^t bâties avec des pierres brutes^ qu'il a encloses de haies d'épine et qu'il a forfi/îees à l'aide de palissades de cœur de chêne y — nous rencontrons la preuve de ce que nous avançons.
Le chien Argos, qui depuis vingt ans, dans le poème, attend à la porte du palais le maître qui l'a élevé ; lé chien Argos, dans la tragédie, a été recueilli vaguant par Eumée, qui lui a donné l'hospitalité.
Cette différence dans le sort du chien, dont la mort fait un des épisodes les plus touchants de VOdi/ssée^ n'est qu'un détail; mais ce détail ne fait honneur ni aux regrets conjugaux de Pénélope, ni à la religion filiale de Télémaque.
Un chef de porchers a recueilli le chien élevé par Ulysse , ce chien qui eût dû être un souvenir vivant, pour Télémaque et Pénélope, d'un fils et d'un époux.
Il a senti si bien cette nuance, le vieil Homère, que, pour excuser la mère et le fils de laisser ainsi le chien négligé et couché à la porte du palais sur un, tas de fumier, il dit : a Les femmes insouciantes le laissent là sans soin. » Donc, Pénélope avait confié Argos aux femmes; donc, ce n'est point la faute de Pénélope, mais des femmes , si Argos est à la porte du palais, couché sur un tas de fumier et dévoré par la vermine.
Voilà le malheur des traductions; il est impossible que le traducteur entre assez profondément dans le génie, et surtout dans le cœur du poète qu'il traduit,
3 / ^' ?^ 0 TJ Y E N I R s n R A l\r A T 1 0 Tl K S
pour en rendre, ou toutes les beautés, ou toutes les tendresses.
Homère n'eut pas mis le chien d'Ulysse à la porte d'Eiimée ; M. Ponsard s'est dit : « Une porte est une porte, et, pourvu qu'Argos soit sur un tas de fumier, rongé par la vermine, à une porte où puisse le rencontrer le divin voyageur, comme l'appelle Homère, c'est tout ce qu'il me faut. »
C'était, en effet, tout ce qu'il fallait à M. Ponsard; mais ce n'était point tout ce qu'il fallait à Homère.
Maintenant, comparons le récit du poëte, à propos de ce même chien, au récit de son traducteur, et voyons si cet admirable épisode, réduit aux proportions que lui donne M. Ponsard, eût traversé les siècles et hU venu jusqu'à nous.
Nous ne le croyons pas.
Voici le récit d'Homère, traduit cette fois non pas d'après madame Dacier, non pas d'après M. Bitaubé, non pas d'après M. Giguet, mais du grec même :
C'est ainsi qu'ils parlaient entre eux, et Argos, le chion d'Ulysse à l'âme audacieuse, releva la tête et les oreilles. Ulysse l'avait autrefois nourri et n'avait pas eu le temps do s'en servir, car auparavant il était parti pour la sainto Ilion. Les jeunes gens avaient coutume de conduire Argos à la chasse, lorsqu'ils poursuivaient les chèvres sauvages, les cerfs et les lièvres; mais maintenant, abandonné, il demeurait, en l'alisence du prince, gisant sur un tas de fumier répandu abondamment devant les j)ortes des étables des bœufs et des mulos, vl qui devait être enlevé de là plus tard par les serviteurs d'Ulysse, pour engraisser ses vastes domaines. Là donc était couché Argos, tout rongé de vermine; mais, dès qu'il reconnut Ulysse debout près de lui, il commença de le flatter
t/îjlyssr de ponsard 373
en remuant la queue et en inclinant les deux oreiller. Mais il ne put se rapprocher davantaf^e de son maître.
Ulysse, alors, tournant son regard vers Eumée, essuya furtivement une larme et l'interrogea en ces termes :
— Eumée, chose vraiment extraordinaire, ce chien est là sur le fumier, et cependant, il est beau de corps; il est vrai que peut-être à cette beauté ne réunissait-il pas la rapidité, et qu'il ressemblait à ces chiens qui rôdent autour des tables des hommes riches, et que leurs maîtres nourrissent seulement pour le plaisir de la vue.
Et toi, Eumée, en lui répondant, tu parlas ainsi :
— Ce chien appartient à un homme mort loin de cette île. Si maintenant il eût conservé les formes et les qualités qu'il avait lorsqu'Ulysse le laissa à son départ pour Troie, tu l'admirerais bien vite en voyant son énergie et sa rapidité, car jamais la bête fauve qu'il avait lancée ne parvenait à lui échapper dans les profondeurs de l'épaisse forêt, car il connaissait toutes les pistes. Maintenant, il est dévoré par la maladie, et son maître a succombé lui-même loin de la patrie. Les femmes négligentes in! ont aucun soin du pauvre animal, car, dès que les m.aîtres ne commandent plus, les esclaves cessent de faire leur devoir. Jupiter, qui tonne aux horizons, enlève à l'homme esclave la moitié de sa vertu.
Et, ayant ainsi parlé, il entra dans le spacieux palais, et il alla droit à travers la maison, vers les illustres prétendants, et, pendant ce temps, la noire mort s'emparait d'Argos, expirant dès qu'il eut revu son maître, après vingt ans d'absence. •
Voyons maintenant la version de M. Ponsard.