‹ Souvenirs du baron HüeChapitre 28 sur 83 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

(11 août 1792.)

La nuit du 10 août. — Sécurité de la Reine. — Son entrelien avec le marquis de Clermonl-Gallerande. — Louis XVI apprend la mort de Mandat. — Jugement porté par Hue sur cet officier. — Le commandement du palais donné au maréchal de Mailly. — Réflexions du Dauphin. — Le Roi dans la cour des Tuileries. — On pointe les canons sur le château. — Adieux du Roi à son entourage. — Entretien de Hue et de Roederer. — Départ de la famille royale. — Massacre des Suisses. — Hiie est sauvé par un batelier.

Je passai aux Tuileries toute la nuit de la fatale journée du 10 août et j'assistai à la plupart des douloureuses scènes qui s'y déroulèrent. M. de Clermont ' voulut bien me renseigner sur celles dont il avait été témoin.

La Reine, Madame Elisabeth et madame la princesse de Lamballe tenaient compagnie à Sa

1. Charles-Georges, chevalier, puis marquis de Clermont- Gallerande, officier général, auteur de Mémoires qui s'arrêtent au 10 août 1792.

Majesté dans le cabinet du Roi ainsi que les ministres au pouvoir ; Messieurs du Bouchage, Joly d'Abancourt, Bigot de Sainte-Croix, Champion et le Roulx de la Ville, et M. de Clermont- Gallerande.

De quart d'heure en quart d'heure, il arrivait des nouvelles du faubourg Saint-Antoine et des autres quartiers de Paris. Elles se contredisaient toutes. Les unes annonçaient la tranquillité, les autres, des commencements de rassemblements, mais faibles et aisés à dissiper.

Un officier municipal fut introduit dans le cabinet du Roi et, après avoir rempli sa mission, frappé de la sécurité apparente qu'il avait trouvée dans les appartements du château, il dit à M. de Clermont qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour prendre des mesures de défense, car il était sûr que les sections allaient s'armer et marcher sur le château, décidées à l'attaquer, M. de Clermont le dit aussitôt à la Reine qui s'écria :

— Est-ce que vous pouvez croire, monsieur de Clermont, qu'ils osent venir attaquer le château? Quelle folie! cela est impossible.

— Tout me porte à le croire et à le craindre, lui répondit M. de Clermont.

— Ils n'oseront pas; répliqua la Reine, d'un ton ferme et fier, qui imposa silence à son interlocuteur.

Les nouvelles, cependant, devenaient de moment en moment plus alarmantes. On commença donc à prendre de l'inquiétude. Trois ou quatre fois, dans le courant de la nuit, la Reine, doutant toujours de l'audace du peuple, questionna M. de Clermont pour connaître son opinion personnelle à cet égard. Pressé de questions, M. de Clermont lui avoua qu'il craignait les événements et ne doutait pas que le peuple ne se portât aux plus grands excès. Elle eut l'air de n'y pas croire et de trouver ses craintes puériles et ridicules, mais Madame Elisabeth parut plus persuadée.

Vers minuit, on entendit battre le rappel dans toutes les sections, et enfin le tocsin sonna aux Cordeliers. C'était l'annonce officielle de l'insurrection, puisqu'il avait été déclaré, la veille, que si la déchéance du Roi n'était pas prononcée à minuit à l'Assemblée nationale, on réunirait le peuple au son du tocsin dans les quarante-huit sections, pour marcher vers l'Assemblée et le château. Répété par tous les clochers de Paris, le son lugubre et sinistre, mêlé au

bruit sourd et confus de la populace qui s'agitait dans tous les quartiers, imprimaient l'effroi dans les âmes.

Dès lors, tout chang^ea dans l'intérieur du château. Le calme apparent qui y régnait dégénéra en agitation. La Reine, elle-même, commença à craindre que les inquiétudes qu'on lui avait confiées pendant la première partie de la nuit ne fussent vraiment fondées.

On allait, on venait et l'on pensait enfin à prendre quelques mesures de défense. Le Roi, il est vrai, avait consenti, quelques heures plus tôt, à faire occuper les Tuileries et le Pont-Tournant par seize détachements de la garde nationale et à faire retrancher dans le palais le régiment des gardes suisses, tandis que les abords en étaient gardés par la gendarmerie.

Ce fut dans ce moment que la Reine, sortant de la chambre du Roi, où tous deux s'étaient enfermés quelques instants, fit appeler le baron de Viomesnil * et M. de Glermont et, les faisant asseoir à ses côtés dans l'angle du cabinet du conseil, leur dit ces mots :

— Écoutez... Vous êtes deux honnêtes gens

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