Garde du corps du Roi
Les troupes destinées à défendre le château étaient sous les armes. Le Roi les passa en revue, il entra dans les rangs : son maintien décelait le chagrin qui l'oppressait; mais l'air de Lonlé dont son visage portait habituellement l'empreinte n'en était point altéré...
— Eh bien, disait-il, on assure qu'ils viennent. . . Que veulent-ils? Je ne me séparerai pas des bons citoyens : ma cause est la leur.
De toutes parts, sur le Carrousel, à la place Louis XV, sur le quai des Tuileries, les cris menaçants redoublaient, et le tumulte augmentait. Les assaillants débouchèrent en plusieurs colonnes traînant avec eux des canons et des munitions de guerre *. La place du Carrousel se remplit de peuple. Le cri général était : « Déchéance! déchéance! » Les canons furent
1. Pendant une partie de la nuit le lumulle se borna hors des Tuileries, où il arrivait successivement de nouveaux renforts de garde nationale; mais malheureusement il en vint beaucoup trop, car la plupart était déjà séduite et dans de perfides dispositions. A neuf heures du malin, on suggéra à mon père de faire le tour de tous les postes pour encourager les troupes à le défendre, mais on n'entendit dans les cours du château que très peu de cris de - Vive le Roi! » Et ce qui fut pis encore, c'est lorsqu'il voulut entrer dans le jardin, les canonniers, les plus pervers de tous, osèrent tourner leurs canons contre le Roi, chose incroyable, si je ne pouvais attester l'avoir vu de mes propres yeux (Extrait des Mémoires de madame la duchesse d'Angouléme donnés par elle à madame François Hue).
pointés sur les portes extérieures du château. Il était dès lors facile de prévoir le résultat de cette journée. Si le Corps législatif ne trempait pas dans la conspiration, du moins ne voulait-il rien faire pour l'arrêter. Quelle que fût la faction victorieuse, celle des orléanistes ou des républicains, il savait que les dangers étaient à peu près égaux pour lui. D'un autre côté, il croyait voir dans le triomphe du Roi la constitution renversée, et tout le fruit de la révolution perdu sans retour.
Un député de l'Assemblée nationale, du nombre de ceux que l'on appelait constitutionnels, a dit en ma présence, en parlant de la conduite du Corps législatif dans la nuit du 9 au 40 août : « Si par notre secours, le Roi eût triomphé, il aurait aussitôt renversé le parti constitutionnel. »
A peine remonté dans ses appartements, le Roi se montra un instant aux grenadiers, rangés en haie dans la galerie intérieure, appelée galerie de Carrache. Ses regards attristés semblaient leur dire : « Recevez les adieux de votre Roi. » Les cœurs de ces braves gens furent émus, des larmes roulèrent dans leurs yeux. Par un mouvement spontané, plus éloquent que la parole, les grenadiers chargèrent leurs armes en présence de Sa Majesté; mais le Roi ne se dissimulait pas
que le sacrifice auquel ces clignes Français étaient résignés ne pouvait sauver ses jours
Un peu plus tard, la Reine, qui s'était avancée jusqu'à la porte du Conseil, apercevant les grenadiers et les gentilshommes réunis, leur dit, avec autant de sensibilité que de noblesse :
— Messieurs, nous avons tous le même intérêt. De votre existence dépend aujourd'hui ce que vous avez de plus cher, la conservation de vos femmes, de vos enfants, de vos propriétés. Ces généreux serviteurs, ajouta-t-elle en montrant les gentilshommes aux grenadiers, partageront vos dangers et combattront avec vous et pour vous, jusqu'à la dernière extrémité...
Dès sept heures du matin, le peuple s'était attroupé sur la place Vendôme et dans la cour des Feuillants. Pour calmer son efTervescence, un officier municipal harangua la multitude et l'engagea à se retirer. Cet acte de dévouement exposa l'officier municipal au plus grand danger. La multitude l'insulta et lui cria de descendre du tréteau sur lequel il était monté. Théroigne de Méricourt le remplaça. Cette fille, vêtue en amazone, portait l'uniforme national : un sabre pendait à sa ceinture. Ses yeux, ses gestes, sa parole, tout en elle exprimait la fureur.
Entre sept et huit heures un officier municipal entra dans le cabinet du conseil, où la famille royale était réunie. « Que veulent les séditieux? lui dit avec vivacité l'un des ministres. — La déchéance, répondit le municipal. — Que l'assemblée prononce donc, répliqua le ministre. — Mais, demanda la Reine, que deviendra le Roi? » L'officier municipal garda un morne silence et se retira. Alors, parut à la tête du directoire du département le procureur général Rœderer*, revêtu de son écharpe.
« Tout est perdu », me dit, les larmes aux yeux, un des membres de cette députation. Le Roi s'était retiré dans sa chambre à coucher : sa famille l'entourait. Rœderer ayant demandé à parler au Roi, je l'introduisis : « Le danger, dit-il à Sa Majesté, est au-dessus de toute expression, la défense est impossible. Dans la garde nationale, il n'est qu'un petit nombre sur qui l'on puisse compter; le reste, intimidé ou corrompu, se réunira, dès le premier choc, aux assaillants. Réfugiez-vous, Sire, réfugiez -vous promptement
1. Louis Rœderer, 1751-1835, ancien conseiller au Parlement de Metz, député du Tiers aux États Généraux, procureur à l'Assemblée nationale, rédacteur du Journal de Paris, où il défendit la cause de Louis XVI après le 10 août.
au sein du Corps législatif. Les jours de Votre Majesté, ceux de la famille royale, ne peuvent être en sûreté qu'au milieu des représentants du peuple. Sortez de ce palais, il n'y a pas un instant à perdre ! »
Le Roi différait de prononcer, la Reine témoignait la plus grande répugnance à se rendre auprès de l'Assemblée nationale. Quelques instants auparavant Sa Majesté avait dit à deux gentilshommes qu'elle honorait de sa confiance, le marquis de Eriges * et le vicomte de Saint-Priest :
— Oui, j'aimerais mieux me faire clouer aux murs du château que de nous réfugier à l'Assemblée!
— Quoi, monsieur, dit-elle à Rœderer, sommesnous totalement abandonnés? Personne n'agirat-il en notre faveur?
— Madame, je le répète, la résistance est impossible. Voulez-vous donc vous rendre responsable du massacre du Roi, de vos enfants, de vous-même, en un mot des fidèles serviteurs qui vous environnent?
— A Dieu ne plaise! répondit la Reine. Que ne puis-je, au contraire, être la seule victime!