MARIE-THÉKÈSE DE FRANCE
duchesse d'Angoulême. »
Memel, le 22 février 1801.
Madame ayant quitté Memel après la rédaction de cette lettre, ainsi que le Koi, je demeurai pen
liant quelques jours en arrière, étant préposé par le Roi à la direction de ses équipages '. Gomme on l'a vu, par la note citée plus haut, je fus chargé de négocier les conditions de celte affaire avec M. Lorck à condition, me dit M. le comte d'Avaray, d'y apporter beaucoup de discrétion et de mesure. J'obtins de M. Lorck une avance de 2 300 ducats à 1 pour 100 d'intérêts qui firent face aux dépenses les plus urgentes. Sa Majesté la remboursa par la suite et je la rejoignis bientôt à Varsovie où je me rendis malgré le mauvais état de ma santé.
Je trouvai le Roi et sa suite installés à Varsovie, dans les premiers jours du printemps de l'année 1801. Sa Majesté occupait dans cette ville l'hôtel de la famille Vassilievitch. C'était une demeure modeste bien peu digne de recevoir l'héritier des Bourbons. Cependant la situation de mon malheureux maître et des quelques seigneurs de sa suite était telle qu'il dût établir dans sa maison un ordre et une économie sévères qu'il entendit cependant concilier avec la dignité due à son rang. Ce règlement dont il me donna
1. Hiie ne nous dit pas si madaiiie de l'alilen répondit ;\ madame de Sérent. Il est permis d'en douter, car elle dut recevoir sa lettre au moment de l'assassinat de l'Empereur.
le soin est une preuve de l'état auquel les horreurs de l'exil avaient réduit la famille royale :
Règlement du Roi pour le service de sa maison.
a Le Roi voulant établir dans sa maison un ordre et une économie sévères, entendant toutefois les concilier avec la dignité convenable, ordonne ce qui suit :
» I. — L'éclairage en nature étant, d'après l'expérience acquise lors du séjour du Roi à Mittau, une source d'abus qu'il est impossible d'arrêter, Sa Majesté veut qu'à partir du i" octobre prochain, jusqu'au l" avril suivant, il ne soit fourni de sa maison, à chaque maître et domestique, ni bougie ni chandelle et pour remplacement de cet éclairage, elle autorise M. Ilûe, son commissaire général, à payer, des fonds de la caisse qui lui sera confiée, la valeur de 10 livres de chandelle pour un maître et 3 pour son domestique, le tout chacun des six mois à parcourir jusqu'au 1" avril prochain. Il se réglera sur le prix moyen du pays de la résidence actuelle du Roi.
» Les gens de Sa Majesté, ceux de ses cuisines et de son office seront éclairés comme précédemment, mais avec l'économie convenable. Le Roi
se réserve, à l'égard des six mois qui suivent le 1" avril prochain, de fixer la quotité de chandelle qui sera payée à chaque maître et domestique.
«II. — L'abus énorme occasionné par la fourniture du chaufiTage aux personnes de la maison de Sa Majesté n'a point échappé à son attention. Elle se réserve, quand le local le permettra, d'aviser aux moyens qui lui paraîtront les plus économiques.
» III. — Lorsque le linge qui appartient au Roi arrivera dans le lieu de sa résidence actuelle, il sera délivré à chaque maître, sous sa responsabilité, deux paires de draps, deux taies d'oreillers, douze serviettes de toilette, deux paires de draps de domestiques et six torchons. Cette fourniture faite, le Roi veut que chaque maître paye de ses deniers le blanchissage de linge qui lui est prêté.
» IV. — Le Roi supprime, à partir du 1" octobre prochain, le payement de tout médicament à fournir aux personnes de sa maison. Sa Majesté se réserve le soin de venir, s'il lui plaît, au secours de ceux dont une maladie grave exigerait beaucoup de drogues. Et, dans ce cas, l'état de fournitures en serait arrêté par son médecin et payé sur les deniers de la caisse de l'administration.
» V. — Les déjeuners particuliers, donnant lieu à beaucoup d'abus, le Roi défend au chef de l'of-
fice, SOUS peine d'en être responsable, de fournir pour le déjeuner, ailleurs que sur la table de Sa Majesté, sauf le cas d'indisposition, tout café ou boisson quelconque d'agrément.
» YI. — L'économie, si nécessaire dans les cuisines du Roi, ne doit point échapper à la surveillance de son commissaire général. Sa Majesté lui ordonne de soigner très attentivement cette partie, dans laquelle il existe, depuis très longtemps, une grande dilapidation. Et, pour commencer à arrêter les abus. Sa Majesté défend très expressément au chef de ses cuisines de fournir dans toute chambre, si ce n'est en cas d'indisposition marquée et en vertu d'un ordre exprès, tout repas quelconque.
» VII. — La table dite aujourd'hui 2* table, anciennement table des maîtres, sera composée de MM.Perronet, Hiie, sa femme et mademoiselle Bazire. Elle sera servie de la desserte du Roi, mais avec les égards que méritent les personnes qui y mangent.
» VIII. — Il y aura — outre cette 2" table — une table d'office. Elle sera composée des sieurs Baiier, l'Hôpital et des femmes de chambre de madame la duchesse de Sérent, madame la comtesse de Damas et de mademoiselle de Choisy.
» {De récriture de Louis XVIIl) : J'ordonne à M. Hue, mon commissaire général, de faire exécuter le présent règlement, je le charge de tous les objets faisant partie de ma maison tels que bouche, office, approvisionnement et ameublements quelconques , réparations locatives et autres , entretien ou acquisition de voitures pour mon service, payement de la nourriture de mes chevaux, sauf à remettre à mon écuyer lorsque je le rappellerai près de moi, ceux des objets qui concernent sa place.
» J'autorise M. Hue à demander et à recevoir directement mes ordres, toutes les fois que le service de ma maison l'exigera.
» LOUIS
A Varsovie, le 28 septembre 1801.
Le Roi manquait de tout dans la ville de Varsovie et il était difficile pour moi de concilier la dignité de sa maison avec les nécessités de la vie. Le chauITace était insuffisant. Madame, la comtesse de Choisy ' et mademoiselle Bazire souffraient du grand froid dans leurs chambres. Les meubles
1. La comlesse Henriette de Choisy, chanoinesse de Sainte- Anne, (lame d'honneur de Madame, et plus tard vicomtesse d'Argoult
les plus utiles faisaient défaut. Je dus, un jour, présenter à Sa Majesté la requête de M. l'abbé Edgeworth, si modéré dans ses demandes, qui n'avait pu obtenir un lit qui lui convînt et occupait une couche trop étroite que lui avait prêtée M. le comte d'Avaray.
L'éclairag-e lui-même était insuffisant et je dus obtenir du Roi une aug-mentation de luminaire pour le personnel de la Maison K
1. Les registres de Hue, soigneusement revus par le prince en exil, dont on reconnaît en marges l'écrilure si caractéristique, nous renseignent exactement sur les ressources et les dépenses de Louis XVIII, pendant son séjour en Pologne.
Les revenus oscillent entre 250 et 300 000 livres par an. Les dépenses mensuelles sont d'environ 20 à 'JoOûO livres, comme il parait par ce compte, pris au hasard au milieu de tant d'autres, des dépenses du mois de septembre 1803.
Le Roi possède alors en caisse 410 ducats 12 318 florins.
Ducats. Florins.
Traitements 120 6^8
Habillement 50
Pharmacie 1 113
Lingerie "34
Bouche-office 3610
Bouche-cave 2oT
Bouche-cuisine 3 316
ÇhaufTage I ÛOO
Eclairage en argent 304
Eclairage en nature 35
Loyers et maison 2 120
Ameublement 941
Réparations 4 "32
Écuries 10 224
Diverses 819
Soit 120 30 643
Ce qui, d'après le calcul de Hiie, égale environ 20 000 livres
Pendant les étés que nous passâmes en Pologne, Sa Majesté s'était établie dans un château de la banlieue de Varsovie.
C'est là que se produit un incident dont les conséquences auraient pu être très graves et qui enleva à Sa Majesté tout regret de quitter la Pologne : En 1804, pendant la quatrième année que Louis XVIII passa à Varsovie, il prit la résolution de se rendre en Suède, où Monsieur devait se réunir à lui dans la ville de Calmar; le départ de Sa Majesté était fixé après la fête de la Saint Louis, et l'on était à la veille de cette fête, lorsque le bruit se répandit que la famille royale et toutes les personnes attachées à sa maison avaient couru le danger d'être empoisonnées par des carottes remplies d'arsenic qui avaient dû être jetées dans la marmite destinée à composer les soupes et ragoûts du dîner.
L'effroi fut général. Je l'ai éprouvé et ne pourrai le peindre.
Voici les détails qui circulèrent dans le relais
françaises. En octobre, la dépense est de 2(3 186 livres, en novembre, de 22 795 livres; en décembre, de 24 355 livres; à la fin du mois, la caisse est parfois vide. 11 est temps que le premier jour du mois suivant arrive, apportant ia pension mensuelle d'environ 20 000 livres, servie, croyons-nous, par la Prusse et le Brésil et augmentée de quelque milliers de livres dont l'origine nous est inconnue.
(le la Lazenski où tous les Français étaient alors réunis.
Un Italien, le nommé H. Coulon, domestique de M. le baron de Milleville, écuyer de la Reine, lui rapporta que des hommes l'avaient suivi, accosté et mené dans une maison secrète pour lui proposer d'entrer dans un projet qui lui vaudrait beaucoup d'argent si le secret était gardé et le succès assuré. Il confia cette proposition à son maître qui en fit le rapport à M. le duc d'Aumont, chevalier d'honneur, celui-ci à M. le comte d'Avaray qui, d'après la volonté du Roi, chargea M. de Milleville d'ordonner à Coulon de se rendre à un rendez-vous qui lui avait été assigné et de s'engager à seconder les vues de ces hommes.
Il les joignit donc, monta en voiture avec eux et circula dans toutes les rues de Varsovie assez longtemps pour être dépaysé, il entra dans un logement bien meublé, et là, les hommes lui présentèrent un paquet de plusieurs grosses carottes, lui firent jurer quil le jetterait dans la marmite du Roi etluidirentqu'ils lui donneraient encore une demi-bouteille de liqueur qu'il devait boire sur-lechamp pour se remettre du trouble qu'il aurait éprouvé. Il devait ensuite se placer dans une partie
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du jardin à la vue d'une élévation nommée Belvédère où est située l'église, et agiter un mouchoir blanc en signe de victoire. Il avait déposé les carottes et la bouteille chez M. le comte d'Avaray et le soir même il rentra chez lui dans la rue de Gracovie oii il logeait avec sa femme et ses enfants et tenait un billard. Il rapporta le lendemain à son maître que les hommes s'étaient approchés de sa chambre et que n'ayant rien à attendre d'eux, il avait couru mettre le verrau à la porte et entendu prononcer très distinctement :
— Le coup est manqué. Que dira Galon-Boyer'?
Peu de temps après cet événement auquel, malgré les réclamations du Roi, la police prussienne ne voulut donner aucune suite, Sa Majesté partit pour Calmar où elle ne séjourna que peu de temps car elle obtint du successeur de Paul I" l'autorisation de rentrer dans ses États, au mois de janvier 1805. J'étais demeuré à Varsovie à cause du délabrement de ma santé quand le Roi me rappela par une lettre du mois de décembre 1804 :
« En vous appelant aujourd'hui })rès de moi, mon cher Iliie, j'éprouve un vériluble plaisir,
1. G:ilon-Boyer était un aventurier français qni rôdait depuis quelques temps aux enlours de Varsovie. — Cf. Beauchamps, Histoire de Louis XVIII.
2o0 SOUVENIRS DU BARON HUE.
mais il n'est pas sans quelque regret : je connais vos forces. Je sais qu'elles répondent mal à ce courage qui, dans un terrible moment, vous a mérité la plus noble récompense pour un véritable Français. Je crains donc que votre santé ne souffre du voyage que vous allez faire, mais vous m'êtes nécessaire et je me flatte qu'à l'ordinaire le moral soutiendra chez vous le physique. Vous n'avez pas besoin d'exemple. Autrement je vous dirais : voyez auprès de moi. Rendez-vous donc sans délai à Mitlau. Je me réfère pour le détail aux ordres que je vous fais passer aujourd'hui.
» Adieu, mon cher Ilûe,
» LOUIS
En rentrant dans les Etats d'Alexandre I", le Roi prit de minutieuses précautions pour ne pas déplaire à son hôte. Pour répondre à la confiance que l'Empereur lui accordait relativement à l'introduction de ses effets dans l'Empire, Sa Majesté m'ordonna, dès qu'ayant obéi à ses ordres je l'eus rejointe àMittau, de faire moi-même la visite de tous les ballots lui appartenant, ainsi que ceux des princes arrivant en Russie par voie de mer ou de terre, afin d'être bien certain qu'il ne s'en ren-
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contrerait aucun qui fût prohibé et de nature à déplaire à Sa Majesté Impériale.
Alexandre I" répondit à ces égards par une conduite généreuse et reçut le fils des Bourbons de manière à lui faire oublier les outrages dont l'avait abreuvés l'Empereur son père '.
Dès mon arrivée à Mittau, je repris mes fonctions de commissaire général et je fus chargé des dépenses de la maison, plus considérables qu'à Varsovie. La suite de Sa Majesté comprenait alors quarante-trois personnes, tant maîtres que domestiques dont je dressai l'état.
1. Nous apprenons par les comptes de Hue que le tsar servit au comte de Provence une pension d'environ 200 000 roubles. Malgré tout, le Prince avait grand'peine à suffire à ses dépenses mensuelles qui variaient entre 10 et 20 000 roubles. En janvier 1805, il possédait en caisse 25 000 roubles 13 "51 florins. Les dépenses du mois, qui se reproduisent sans grandes variantes pour les mois suivants, sont celles-ci :
Roubles.
Pharmacie 259
Lingerie 196
Bouche-oflice 771
Éclairage 906
Dépenses diverses 60
Soit 9 994
La situation s'aggrave encore, quand, à partir de juillet 1805, les libéralités du tsar se resserrent, qu'il faut louer une « maison >• 24 000 francs par an, payer les frais d'ameublement et d'écurie. On en est réduit à économiser sur la boucheoffice et la bouche-cuisine. C'est un problème que l'entretien de la petite Cour!
Celaient :
M. le duc de Gramont' et son domestique.
M. le duc de Piennes et son domestique.
M. le duc d'Havre -et deux domestiques.
M. le comte de la Chapelle^ et son domestique.
M. le marquis de Bonnay* et son domestique.
M. Tabbé Edgeworth de Firmont^et son domestique.
M. Le Fèvre*"' et son domestique.
M. Gilles et son domestique.
M. l'abbé Fleuriel \
Madame la comtesse de Narbonne" et sa femme de chambre.
1. Le duc de Gramont, capitaine des gardes, devint, après 1815, pair de France, lieutenant général et reçut le commandement d'une compagnie des gardes du corps qui prit son nom.
2. Le duc d'Havre, également capitaine des gardes, de la maison de Croy, grand d'Espagne de \'° classe, lieutenant général et commandant de la Compagnie d'Havre aux gardes du corps du roi après ISlo.
3. Alexandre Le Filleul, comte de la Chapelle, maréchal de de camp.
i. Pair de France, ministre d'État, membre du Conseil privé sous la Restauration.
5. Le célèbre confesseur de Louis XVI, dont il sera question plus loin.