VISITE A SAINTE-CLAIRE
« Dans toute l'histoire évangélique les femmes jouent un rôle très remarquable, a dit le comte de Maistre, et dans toutes les conquêtes célèbres du christianisme, faites tant sur les individus que sur les nations, toujours on voit figurer une femme ^ »
Depuis le Calvaire, nous la voyons, en effet, à côté des saints, et à l'origine des grandes choses.
Il semble que Dieu a voulu que, de même qu'elle a coopéré à la chute du genre humain, de même elle coopère à son relèvement. Et, comme preuve de celte vérité historique et religieuse , nous n'avons qu'à citer quelques noms des plus connus :
Ne sont- ils pas inséparables, en effet, les noms de Macrine et saint Basile, et saint Grégoire de Nysse, ses frères? Sainte Hélène et Constantin; saintes Pauleet Eustochie et saint Jérôme, qui leur dédia sa Vulgate; sainte Scholastique et saint Benoit, l'illustre patriarche des moines d'Occident. La comtesse Mathilde, soutenant de ses puissantes et chastes mains le trône si éprouvé et branlant du grand pape saint Grégoire VII. La reine Blanche, qui domina si bien le règne de son illustre fils, notre saint Louis.
Jeanne d'Arc, envoyée de Dieu pour relever le courage du faible Charles VII et sauver la France aux abois ; Isabelle de Castille , pro-
' Soirées de Saint-Pétersbourg , t. II, sur les sacrifices.
tégeant, encourageant Christophe Colomb dans sa découverte du nouveau monde ; sainte Thérèse , appuyant si fortement les évéques, les docteurs de son temps, les fondateurs d'ordres, pour réformer non seulement le Carmel, mais toute la société chrétienne; sainte Jeanne de Chantai , appui toujours si intelligent et dévoué de saint François de Sales. Et enfin, plus près de nous encore, la vénérable Louise Marillac, donnant un si précieux concours à saint Vincent de Paul pour la fondation de l'admirable institut des Filles de la Charité.
Eh bien ! ce fut aussi par une volonté toute providentielle que saint François d'Assise eut à côté de lui une âme d'élite pour l'aider à réformer la société de son temps. Car il voulait que ce relèvement social, au xiif siècle, ne s'étendît point seulement aux hommes, par la fondation de l'Ordre franciscain, mais encore aux femmes par l'institution de l'Ordre similaire des Clarisses.
Et il choisit pour instrument de cette œuvre, la très douce, très pure et très illustre vierge sainte Claire, d'Assise, elle aussi, comme saint François qui allait être son guide, son directeur et le parfait confident de son âme. Elle se fit donc avec une humilité et une obéissance admirables la fille spirituelle de saint François.
C'est une belle figure assurément; elle ressemble à son glorieux père, comme nous le verrons.
Le merveilleux ne manque point dans sa vie, pas même une aimable et suave poésie , car cette âme était un ange sur la terre.
Par une infinité de côtés elle est l'image du saint patriarche, et reproduisit ce type admirable. Comme lui, belle intelligence, cœur de séraphin , amoureuse de pauvreté au dernier point, assoiffée de souffrances et de mortifications; thaumaturge dont les miracles et les prodiges de tout genre étaient presque continuels, enfin fondatrice d'une innombrable famille de vierges, qui sont un des fleurons de la divine couronne de notre mère la sainte Église, sa joie et son secours pour le bien des âmes : voilà quelle fut celle que nous allons vénérer dans son tombeau glorieux.
Parcourons un peu son histoire; elle nous dira le mérite et la grandeur de son sacrifice.
Issue d'une famille noble, riche et puissante, Claire vint au monde en l'an de Notre -Seigneur 1193, à Assise même; elle était donc plus
jeune que saint François de onze ans. C'était une enfant d'une ravissante beauté.
Dieu, qui la destinait à de grandes choses, se plut à enricliir son cœur de ses dons les plus précieux. Il faut citer surtout, parmi les largesses divines, le don d'une mère éminemment pieuse. Grâce inappréciable dont un enfant ne saurait jamais assez remercier le ciel.
Hortulane, c'était son nom, mit tous ses soins à l'éducation de l'âme de ses filles. Elle comprenait, cette femme sérieuse, qu'une enfant n'est pas une petite idole, que l'on pare et dont on s'amuse ; qu'il y a une âme faite à l'image de Dieu, et que sa formation doit être la plus grande des préoccupations d'une mère, comme aussi ce n'est point l'affaire d'un jour.
Oh! combien se trouva-t-elle heureuse quand elle vit sa Claire bien -aimée répondre admirablement à ses soins, et en même temps qu'elle montrait une intelligence remarquable, se signaler par une angélique innocence et par une très grande piété. Dans ce petit cœur prirent place , à bonne heure , trois amours qu'on rencontre presque toujours dans l'âme des grands saints : un amour ardent pour Dieu, l'amour de la pauvreté et l'amour de leur mère.
Telle fut l'enfance de sainte Claire, un petit ange égaré sur la terre pour faire aimer le ciel ; grandissant sans cesse dans une atmosphère de haute piété , et, sous les effluves de la grâce, se préparant, à son insu, à la grande mission que Dieu lui confierait. Cette mission, on sait quelle elle fut et combien elle y resta fidèle.
Une chose digne de remarque , c'est que lorsqu'on a lu la vie de cette illustre servante de Dieu et celle de saint François, on est étonné de l'analogie parfaite qui existe entre les dei x. On dirait que Dieu les^a calquées l'une sur l'autre : les grâces qu'il leur accorda si largement sont les mêmes ;]leurs vertus, les mêmes et à un degré qui semble pareil.. .;^De ces^deux^^âmes , Dieu seul sait quelle fut la plus parfaite.
wîGomme,les séraphins^du ciel reflètent dans leur nature admirable les diverses'perfections du Très-Haut, ainsi ces deux séraphins de la terre ont>eproduit, avec toute l'ardeur de leur cœur embrasé, tous les traits du divin modèle, Notre- Seigneur Jésus -Christ, auquel ils s'efl'orçaient de ressembler toujours de plus en plus.
Glaire quitta le monde malgré les répugnances de son père, qui la destinait à une riche et brillante union. Depuis longtemps elle avait confié la direction de son âme à saint François, qu'elle visitait fréquemment dans son couvent de la Portioncule.
Un jour enfin, c'était le 12 mars 1212, lundi des Rameaux (elle n'avait pas fini dix-neuf ans), toute parée encore des riches habits du monde, elle quitta la maison paternelle de bon matin avec quelques amies et se rendit à la Portioncule. Le saint, prévenu, les attendait. Accompagné de ses religieux, qui portaient tous un cierge à la main, il les reçut à l'entrée de l'église, au chant du Veni Creator. Arrivée devant l'autel, Claire se dépouille de ses luxueux vêtements, et demande à son vénéré père l'habit de la pénitence pour elle et ses compagnes.
Saint François, après leur avoir adressé une pieuse allocution, accéda à leur désir, les fit revêtir d'un costume pauvre et grossier, qui ressemblait à un sac attaché autour des reins par une corde ; puis il coupa leur abondante chevelure, ornement de la vanité du siècle, et les consacra au Seigneur.
Ne pouvant ni ne voulant les garder près de lui, il les envoya dans un monastère des Bénédictines de Saint -Paul, d'où peu après elles passèrent dans un autre à Sainte- Agnès de Pauso, appartenant à l'ordre de Saint -Benoît, dans le voisinage même d'Assise.
Bientôt les représailles du démon arrivèrent. Reproches, mauvais traitements, violences de tout genre, rien ne leur fut épargné de la part des parents pour les faire rentrer dans le monde. Glaire surtout eut à subir des assauts terribles; mais tout fut inutile. Elles s'étaient données à Dieu, à Dieu elles resteront.
Quand la tempête eut passé, ce fut un bonheur ineffable dont le Seigneur inonda le cœur de ces pieuses vierges dans cette nouvelle résidence de Saint- Damien.
Ge bonheur s'accrut d'une manière plus complète encore pour Glaire par l'arrivée de sa petite et bien-aimée sœur Agnès, qui vint partager sa vie du cloître. Il faut dire que ce ne fut pas sans des difficultés extrêmes qu'elle put réussir à la garder auprès d'elle.
Leur père, en effet, irrité au dernier point de voir encore sa seconde fille le quitter, mit tout en œuvre, même les moyens les plus violents, pour la reprendre.
Avec quelques hommes résolus il envahit leur saint asile, et la poursuivant jusqu'au pied de l'autel il essaya de l'en arracher. Heureusement que Dieu intervint par un miracle sur les instantes prières de Claire. Ce fut alors enfin la tranquillité et la paix, même bientôt avec leur propre famille. Un autre événement vint mettre le comble à leur félicité. Quelque temps après, leur père toujours chéri quand même, et qui avait enfin trouvé dans la foi la résignation du départ de ses filles, mourut pieusement et pleinement consolé. Hortulane, désolée de la perte de son mari qu'elle aimait tendrement, passa dans les prières et dans les larmes les premiers jours de son veuvage. Puis, poussée elle aussi par la grâce de Dieu, elle confia sa troisième et plus jeune fille Béatrix à son beau -frère, qui consentit à se charger et de l'enfant et de l'administration des biens qui lui revenaient; ensuite, ayant distribué aux pauvres une grande partie de sa fortune personnelle, elle vint demander le voile de la vie religieuse à Glaire sa fille chérie, en son monastère de Saint- Damien. Saint François s'y rendit pour recevoir ses vœux. Elle y vécut d'une ferveur exemplaire et y mourut saintement. Plus tard, on exhuma son corps pour le placer dans le même tombeau que ses deux filles Glaire et Agnès.
Et maintenant il nous semble inutile de raconter la vie tout angélique de sainte Glaire, de dire son ardeur si connue pour la pénitence, son amour de séraphin pour Notre -Seigneur, amour qui augmentait sans cesse, et aussi son absolu détachement de tout ce que le monde estime.
Sa sainteté devint telle que Dieu n'attendit point sa mort pour la révéler par des miracles. On peut dire que chez elle comme chez saint François le miracle était à l'éclat continu ; et comme ceux de son vénéré père, ils avaient tous le cachet d'une foi naïve et d'une simplicité admirable. Leur multiplicité étonnante, l'enthousiasme qu'ils occasionnaient ne servaient qu'à l'humilier davantage au point de lui arracher des larmes.
Un jour, le pape accompagné des princes ecclésiastiques de sa cour, étant venu la visiter, entra dans le pauvre réfectoire au moment où ses pieuses filles allaient prendre leur frugal repas. Prié de bénir ces pains de l'aumône qu'on venait d'apporter, le saint- père commande à Claire de les bénir elle-même en son nom. Épouvantée, elle s'y refuse humblement.
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Sainte Elisabeth et sainte Claire, par Simone Memmi. (École italienne, xrv* siècle.)
DE SAIxNT FRANÇOIS D'ASSISE 129
Le pape ordonne; elle obéit. Et voilà que sous sa main qui, tremblante, forme sur eux le signe de la croix, ces pains se changent subitement en roses d'une admirable beauté qui embaument le réfectoire d'un merveilleux parfum.
Éperdue et humiliée au dernier point, elle se jette à genoux aux pieds du pape qui la relève avec bonté.
Voici un autre prodige, et celui-ci si éclatant, si public que la sainte Église l'a consigné dans le bréviaire romain. Il met en lumière, d'une manière charmante , l'amour si plein de confiance de Claire pour Jésus au saint Sacrement, ainsi que la bonté ineffable de Notre- Seigneur qui ne savait rien lui refuser.
Pendant que l'impie Frédéric II faisait la guerre au saint- siège et ravageait la vallée de Spolète, sur son ordre vingt mille Sarrasins, qu'il n'avait pas eu honte d'incorporer dans son armée, furent chargés de s'emparer d'Assise et de la noyer dans le sang. Ils se présentèrent donc devant la ville, animés d'ailleurs du plus cruel fanatisme.
Aussitôt la stupeur s'empare de tous les habitants, qui n'ignoraient certes point quel sort affreux leur était réservé si ces infidèles réussissaient à prendre leur ville.
Grande fut aussi l'épouvante de sainte Claire , qui craignait avec raison pour la vie de ses filles, mais surtout pour leurangélique vertu.
Or son monastère, dont elle était la prieure, situé à l'extrémité de la ville sur une petite hauteur dominant la vallée, fut précisément le point dont les barbares voulurent s'emparer pour entrer de là plus facilement dans la cité.
Que faire dans une circonstance aussi redoutable, aussi menaçante? Privée de tout secours humain, Claire eut selon sa coutume recours à Dieu.
Quoique malade en ce moment, elle se rendit dans la chapelle où étaient depuis longtemps déjà ses religieuses devant le très saint Sacrement exposé. Toutes suppliaient avec larmes Notre -Seigneur d'avoir pitié d'elles quand on vint annoncer que ces païens commençaient à appliquer leurs échelles aux murailles et s'apprêtaient à les escalader.
Alors, saisie d'une inspiration divine, Claire se lève; elle va droit à l'autel , et prenant dans ses mains si pures la monstrance sacrée qui contenait l'hostie sainte, elle accourt. Elle fait ouvrir la porte
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élevée du monastère qui dominait la vallée , et ses yeux voient avec épouvante la masse compacte des assiégeants. Elle entend leurs horribles clameurs et leurs menaces. C'en est fait d'elles, si Dieu n'intervient.
Un certain nombre d'entre eux gravissaient déjà les échelles; encore quelques instants et ce sera terrible.
Alors, élevant au-dessus de sa tête la divine Victime, elle trace avec elle sur ces barbares le signe sacré de la croix, et s'écrie :
« 0 mon Jésus! de grâce, ne livrez pas à ces bêtes féroces les âmes de vos filles qui n'espèrent qu'en vous ^ »
Et une voix sortit de l'hostie sainte, qui lui répondit :
« Ne crains point, ma fille, je vous protégerai toujours. »
Au même instant ceux qui étaient sur les échelles furent frappés de cécité et de vertige. Ils tombent en poussant des cris affreux; la panique s'empare du reste de l'armée ; tous s'enfuient éperdus , la plupart jetant même leurs armes afin de s'échapper plus vite. Ainsi, par l'Eucharistie, Claire sauva ses filles et sa patrie.
En écrivant ces lignes nous ne pouvons nous défendre d'un rapprochement qui n'a, hélas! que trop d'opportunité à l'heure présente.
Oui, en effet, nous ne le voyons que trop, la race des Sarrasins dure toujours, car le démon qui les conduit ne meurt pas. Ses suppôts se perpétuent sans cesse.
Et qu'importe qu'ils ne viennent plus du fond de l'Espagne, comme ceux de Frédéric II, mais des antres des sociétés secrètes? C'est toujours la même liaine de Dieu, toujours la même guerre implacable aux âmes baptisées.
Aidés des cupides fils d'Israël, ils montent à l'assaut de la société chrétienne. Les voilà appliquant sans vergogne leurs échelles sacrilèges aux murs bénis de nos monastères.
Nos pures et angéliques vierges ont même, comme à Assise, le privilège de recevoir le principal assaut. C'est d'ailleurs ainsi que le diable a comniencé toujours; il veut, ange du mal, que ses premières victimes soient les plus pures.
Réussiront-ils dans leur infernale besogne? C'est le secret de Dieu. Espérons cependant que non, car la sainte Église en a besoin. Elle
• ft Domine, Domine, ne tradas besliis animas confitenles tibi. » (Ps. Lxxiii, 19.)
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aussi ne meurt point. Elle en a usé bien d'autres , et certes de plus haute taille K
Nos empiriques de l'heure présente préconisent bien des moyens humains de salut social. Leurs moyens valent ce qu'ils valent. Sans les repousser, sachons cependant que le premier devoir serait de ne point faiblir, de résister avec cette fermeté chrétienne que l'Esprit- Saint appelle la vertu de force, une vertu cardinale après tout, et puis d'employer la prière, comme la vierge d'Assise , mais la prière avec l'humilité, avec la pureté de la conscience et avec la confiance en la bonté de Dieu. « Aide-toi, dit le vieil adage chrétien, et le Ciel t'aidera. » Ce n'est pas la coutume de la Providence de nous sauver sans nous. Dieu le pourrait, mais il ne le fait guère.
La porte historique où se passa ce prodige que nous venons de raconter existe toujours. Quoique murée, elle est cependant assez apparente pour qu'on la voie très bien. Et c'est avec un véritable plaisir qu'on la regarde.
L'Ordre religieux que fonda sainte Claire, à l'image de saint François et sous sa direction, se répandit avec la même rapidité et fut béni de Dieu avec une égale tendresse.
Ces pieuses filles sont partout, édifiant, souffrant pour les pécheurs et aidant l'Église à sauver les âmes.
Cet Arbre séraphique a, comme l'autre, poussé des branches fort nombreuses et d'une sève abondante. On peut en lire encore, dans Godescard, une intéressante énumération.
Sainte Claire mourut en 1253, le il du mois d'août. Elle avait par conséquent soixante ans, dont quarante-deux depuis que saint François lui avait donné le voile et lavait placée à la tête du monastère
1 Le meilleur serait de ne pas les craindre, car l'audace des méchants est faite en grande partie de la faiblesse des bons. Il y a quelque temps, alors qu'on annonçait bruyamment de prétendues représailles contre l'Église et qu'on parlait hautement de persécutions prochaines, un homme qui a fait beaucoup de bruit dit un jour dans les couloirs de la Chambre au grand évêque d'Angers, Ms"- Freppel :
« Eh bien, monsieur l'évêque, nous y sommes ! ne dirait- on pas que les lions sont déjà dans l'arène ?
— Des hons ! mon cher collègue , répondit le spirituel prélat ; non , pas précisément, il n'y en a plus; mais des renards..., quelque peu embarrassés de leur queue, animal dangereu.\ lui aussi, je ne dis pas le contraire, surtout pour les poules qui se laissent, effrayer; mais enfin avec lequel on peut lutter, sans être un héros, ni même beaucoup risquer de devenir martyr. » {Extrait d'une allocution de JV/fl'' Frexjpel aux ojuvres catholiques de son diocèse.)
de Saint-Damien, qui devint le berceau de l'Ordre franciscain des Pauvres Dames de Sainte- Claire ou Clarisses.
Peu de jours auparavant elle avait appris, dans une extase, qu'elle mourrait bientôt, mais non pas sans avoir été visitée par le Seigneur et ses disciples; elle l'annonça avec joie à ses religieuses.
Or le Seigneur, c'est-à-dire le pape Innocent IV, qui professait pour elle une grande estime et l'aimait tendrement, était à Pérouse, à peine de retour du concile de Lyon avec sa cour. Mais la maladie de Claire faisait cependant des progrès si rapides qu'à toute heure on pouvait en craindre le dénouement. Tout à coup, pressé par une Inspiration subite, le saint-père, sans se donner même le temps d'un peu de repos, annonce qu'il veut partir pour Assise; il y vient, en effet, et conduit avec lui ses cardinaux.
Grande fut la joie de sainte Claire, elle y reconnut immédiatement la réalisation de la promesse du Ciel . Elle demanda, avec la faveur de la bénédiction apostolique, une suprême absolution de toutes ses fautes, et la permission de baiser humblement, non seulement l'anneau du Pêcheur, mais aussi les pieds du pontife, comme Madeleine avait obtenu de baiser ceux du divin Maître.
Le pape se prêta avec une extrême bonté à tout ce qu'elle désirait. Quand ses illustres Visiteurs furent repartis, sentant que sa fin approchait, elle adressa à ses religieuses ses dernières recommandations, puis il se passa une scène toute céleste, dont, au reste, elle fit part à l'assistance avec une extrême joie.
Notre- Seigneur daigna aussi lui apparaître accompagné de nombreuses vierges couronnées de fleurs, qui répandirent dans la cellule un parfum délicieux. La promesse divine se complétait donc pour elle au delà de toute espérance et de toute prévision. Parmi ces vierges de la cité céleste, il y en avait une incomparablement plus belle que les autres, une dont le regard saisit délicieusement son âme : c'était la très sainte Mère de Dieu. Marie s'approcha de sa fille de prédilection et l'embrassa tendrement. Cet embrassement inonda son cœur d'une telle joie, que son âme quitta sa dépouille mortelle, et, laissant sur son visage un ineffable sourire, elle s'envola, avec cette angélique escorte, dans l'éternel séjour du bonheur. C'était le 11 du mois d'août 1253; l'émotion fut grande dans Assise, la ville entière accourut et les larmes coulaient des yeux de tous.
Sainte Claire, sainte Madeleine et saint Jérôme. (D"après Lucas Signorelli, musée de Berlin.)
On en porta aussitôt la nouvelle au saint-père , qui en fut vivement ému et tous les cardinaux avec lui. Suivi de toute sa cour, il revint immédiatement à Saint-Damien. Sur son ordre, les funérailles furent préparées pour le lendemain. Il voulut les présider lui-même, escorté de tout le sacré-collège et suivi d'une foule immense.
Déjà on commençait l'office des morts, quand il fit observer qu'il vaudrait mieux chanter celui des vierges, préludant ainsi à la canonisation avant même que le corps fût inhumé. Mais cependant, sur les respectueuses observations de l'évêque d'Ostie, chef du sacré-collège, faisant remarquer que cela ressemblait à une canonisation officielle, le pape laissa continuer l'office des morts.
Lorsqu'il fut terminé, le même cardinal prononça, en présence de l'immense assemblée, une magnifique oraison funèbre de la grande servante de Dieu.
Puis, au milieu des chants de fête, avec tout l'appareil d'un triomphe, au son éclatant des trompettes sacrées, le convoi se dirigea vers l'église Saint- Grégoire, située dans l'intérieur d'Assise , et le saint corps fut porté au lieu même où avait été déposé, vingt-sept ans auparavant, celui de son bienheureux père François, comme s'il devait initier à la tombe celle qui l'avait si admirablement initiée à la sainteté.
Deux ans après, Alexandre IV la canonisa (1255), et cinq ans après ses restes précieux furent de nouveau transférés solennellement à Saint-Damien, où on a le bonheur de les vénérer encore.
Cette église, devenue basilique, par la faveur des papes, a désormais porté son nom.
Peu de jours après sa mort, sa bien-aimée et pieuse Agnès, si bien sa sœur par la nature et par la religion, vint la rejoindre dans la même tombe, ou, pour parler plus exactement, alla la retrouver au ciel.