NOS PÈRES ET LE CULTE DES SAINTS — UTILITE SOCIALE DE CE CULTE
Un écrivain de talent a fait une remarque fort juste, c'est que la dévotion aux saints, aux patrons de la localité, de la profession, était un des traits marquants de la foi de nos ancêtres. Et comme elle est essentiellement moralisatrice, elle devenait, par conséquent, un bien vraiment social. Chacun honorait d'un culte particulier celui qu'il regardait comme son protecteur auprès de Dieu. La province, la cité, la corporation avaient leur saint, au patronage duquel on aimait à se confier.
C'est, en partie, à cette forme expansive de la piété publique, que . la France a dû de rester, pendant tant de siècles, la nation très chrétienne.
Il nous souvient d'avoir vu, encore aux jours de notre enfance, dans notre ville natale, chaque corps d'état formé en confrérie, ayant à l'église son banc d'œuvre, se ranger avec joie sous le patronage d'un saint.
Chacune d'elles, constituée en même temps en Secours- Mutuels, rendait de vrais services aux familles qui en faisaient partie. Au jour de la fête, tous les membres de ces précieuses associations regardaient comme un devoir d'assister à la sainte messe dite pour eux , et on y distribuait des pains bénits , — pieuse coutume qui rappelait les eulogies de la primitive Église; — et à l'issue du saint sacrifice ils participaient à un joyeux et fraternel banquet.
Les jours de grandes processions, ces diverses confréries suivaient avec recueillement, mêlant leurs voix aux chants sacrés, chacune sa bannière et le riche pavillon qui portait la statue ou les reliques de son saint vénéré.
Ces dévotions n'ajoutaient pas seulement un grand charme aux croyances, mais surtout elles soutenaient admirablement la foi, affermissaient l'esprit surnaturel dans les âmes auxquelles elles communiquaient cette force qui faisait de nos aïeux de fervents et vigoureux chrétiens.
Oui, comme l'a si bien écrit « une plume épiscopale des plus illustres de ce siècle, chérie non seulement des amis de l'Eglise, mais aussi de tous ceux qui ne sont pas insensibles aux charmes du style M) : (( Oui , l'apostolat des saints ne finit pas avec leur vie ; leurs reliques aussi ont une mission, elles ne voyagent que pour évangéliser ^. »
C'est le gracieux commentaire de cette magnifique parole de l'Esprit-Saint : La gloire des samts ne 'passera point; leur souvenir sera éternellement héni. Leurs ossements garderont , jusque dans la tombe, une divine fécondité ^.
Voilà la vraie physionomie des temps passés, bien passés, hélas! Eh bien ! maintenant chacun peut voir ce que nous avons gagné à la disparition, presque totale, de ces pieuses et si utiles associations.
Ah! combien il serait à souhaiter que tous les véritables amis du peuple prissent là un puissant exemple et adoptassent ces moyens que pratiquaient nos devanciers pour créer ou raviver dans les âmes l'esprit chrétien en péril, aujourd'hui surtout; moyens qui certes ont fait leur preuve. De l'aveu de tous nous sommes arrivés à une époque d'une exceptionnelle gravité, à ce qu'on est convenu d'appeler « un tournant de l'histoire ».
Voilà cent ans au moins qu'avec une ténacité et un zèle sataniques, la R.évolution souffle dans les cœurs son esprit d'impiété et de rébellion. A rencontre des droits de Dieu, bafoués et eff'rontément
1 Paroles du cardinal Pie.
2 Mg-- Gerbet.
^ « Permanens sanctorum virorum gloria; memoria illorum in henediclione, et ossa eorum pullulent in loco suo. » {Eccli., xlvi, 14.)
niés, elle prône et proclame bien haut les prétendus droits de Vhomme, qu'elle dénature d'ailleurs complètement.
On en est arrivé qu'à cette heure il court dans les masses profondes du peuple, malheureusement trop séduit, une effervescence qui peut, si la religion ne la transforme, devenir terrible. Sans elle nous allons à des catastr-ophes.
On appelle cela : le péril social, la question sociale. C'est, à bon droit, la grande préoccupation de tous les esprits sérieux.
Sans doute, comme nous l'a admirablement démontré par ses immortelles encycliques le grand pape qui gouverne aujourd'hui l'Église, sans doute la solution de ce redoutable problème est dans le décalogue, et rien que là.
Mais convenons aussi que si nous pouvions parvenir à faire revivre, jusque dans nos campagnes, ces chrétiennes et fraternelles collectivités dont nous venons de parler, où régnaient, sous la bannière d'un saint protecteur, un amour et un appui réciproques; grouper ainsi les diverses classes ouvrières, nous aurions fait un grand pas pour l'amélioration du peuple et la paix sociale.
La mode est aujourd'hui aux syndicats de toutes sortes et de tous noms pour la défense et l'utilité des intérêts matériels. Eh bien! syndiquons ainsi les âmes pour la défense et le recouvrement de la foi.
Il y a soixante ans que passèrent aussi sur la France ce même souffle de nouveauté et cette effervescence populaire, moins qu'aujourd'hui cependant. Aussitôt, sur tous les points du territoire, se levèrent des cœurs généreux, des hommes d'élite, à l'âme débordante d'amour fraternel. Ils se groupèrent sous le nom de confréries ou conférences, dont saint Vincent de Paul devint le patron. Leurs règlements furent fortement approuvés et encouragés par l'Église.
Ils allèrent au peuple qui s'égarait; et, l'enveloppant dans les plis divins du manteau d'une exquise charité, lui rendirent, avec les sentiments chrétiens oubliés, le calme et la paix. Mais il fallait assurer, compléter cette œuvre.
Aussi, comprenant toute l'influence salutaire des dévotions et associations pieuses dont nous parlions , inspirées par le culte des divers saints, les plus connus de ces hommes consacrèrent leur grand talent à raconter, dans des publications et des livres admirablement écrits, quels personnages aimables avaient été les saints. Alors bril-
lèrent d'un éclat tout nouveau, surtout dans notre France, les splendeurs de l'hagiographie chrétienne.
Nommons les plus célèbres seulement :
Montalembert, avec sa gracieuse Histoiï'e de sainte Elisabeth et son incomparable livre des Moines d'Occident.
Lacordaire, avec sa Vie de saint Dominique , si attrayante.
Dom Guéranger, de Solesmes, un des plus illustres personnages de l'Église de France au xix'' siècle, et sans contredit le plus grand moine des temps modernes, par sa suave Vie de sainte Cécile, comme aussi par tant de travaux si savants, si précieux, entrepris par lui ou sous son influence.
Léon Aubineau, dont les ouvrages sont éminemment pieux et érudits.
Et il nous plaît d'ajouter encore le nom de
Frédéric Ozanam, qui, dans ses Poètes franciscains, nous montre d'une façon merveilleuse un côté peu connu et tout aimable de l'âme de nos grands serviteurs de Dieu.
Tant d'autres enfin qu'il serait trop long d'énumérer.
Disons avec joie que cette tradition de ces écrivains de marque ne s'est certes pas perdue. Elle continue toujours grâces à Dieu. Il semble même qu'à l'heure présente il se produit, sur ce point, une recrudescence admirable. Que d'excellents écrits, que de livres du plus grand intérêt ont paru, depuis, sur les saints ou sur les personnages dignes d'être présentés comme de vrais modèles à nos contemporains! Rendons hommage, en passant, à la plume si féconde et si attrayante de Mê^"" Baunard, l'éminent recteur de l'Université catholique de Lille.
Oui, ces catholiques éminents ont compris, avec raison, que ce qui manque de nos jours à nos pauvres chrétiens, dévoyés et travaillés par toutes les forces de la révolution, ce n'est certes pas la connaissance de leurs droits, dont on leur parle tant, mais celle de leurs devoirs, oubliés ou faussés. Ils ignorent beaucoup trop ces magnifiques et immortels modèles dont les vies si diverses et toujours aimables leur indiqueraient la voie dans laquelle ils doivent se tenir, et oii il faut marcher courageusement, loin des utopies décevantes de notre temps, pour le salut de leur âme, de leur famille et de la société.
C'est bien là faire œuvre éminemment salutaire, au milieu de l'anarchie politique et sociale dont nous sommes les témoins attristés.
Or parmi tous les saints il y en a un dont l'histoire charmait nos pères. L'aïeule, aidée de son gros et vieux livre naïvement illustré % en racontait à ses petits -enfants les délicieux miracles, et faisait ainsi tomber, goutte à goutte, le surnaturel dans leur jeune âme. Il aimait tant le peuple, celui-là! Et comme le peuple l'aimait ! Ils se comprenaient si bien ! Sa vie était toute d'humilité, de pauvreté, de dévouement.
Nous voulons parler du patriarche d'Assise, du très aimable saint François.
C'est assurément une des plus belles figures du moyen âge , peutêtre le plus grand homme de son siècle, qui cependant n'a certes pas manqué de personnages illustres, soit dans la sainteté, soit dans les arts.
Cet homme incomparable fut, comme nous le verrons dans un des chapitres suivants, envoyé de Dieu au milieu des brutalités du moyen âge, pour en adoucir les mœurs en les rendant plus chrétiennes ; image vivante et sublime leçon de l'Évangile donnée à ces temps si rudes et si batailleurs, où la vie d'un homme était moins estimée que celle d'une brebis.
Contempler cette merveilleuse personnalité est d'ailleurs une véritable jouissance. N'est-ce pas encore une diversion bien consolante au milieu des tristesses et des préoccupations de l'heure présente?
Nous allons essayer d'en faire le sujet d'une humble et pieuse étude.
Ce n'est pas son histoire que nous voulons écrire. Ce serait tout au moins une superfluité; car beaucoup d'autres l'ont racontée, et certains avec un véritable talent et une forme des plus attrayantes. Notre pensée est toute dans le titre même de ce travail.
Cependant, à mesure que nous visiterons les monuments d'Assise, nous raconterons les épisodes de cette merveilleuse existence qui les a rendus célèbres.
Et, de peur de tomber dans des inexactitudes, nous prendrons ces divers récits dans l'ouvrage si intéressant du plus illustre de ses fils spirituels, du grand docteur saint Bonaventure, qui fut presque son contemporain et aussi son successeur dans le gouvernement de son
' La Vie des Saints, par Ribadeneyra , in - folio.
Ordre, ouvrage hautement approuvé par l'Église, et qui a traversé les siècles, digne toujours d'estime et de vénération. Il a pour titre : Légende majeure ou Vie de saint François. C'est dans ce livre d'ailleurs qu'ont puisé presque exclusivement tous les historiens, pour le récit des faits, ainsi que nous l'avons constaté souvent en faisant ce travail.
Voilà pour la partie historique.
Quant à la partie artistique, c'est-à-dire aux appréciations des monuments mêmes et des œuvres d'art, il est plus facile, beaucoup plus facile de se tromper. En effet, n'est pas artiste qui veut, ni critique sûr et exact, et les ouvrages sur ce point relatent des opinions parfois assez diverses.
Donc, nous défiant de nous -même et de nos sentiments personnels, nous les avons confrontés le plus possible avec ceux de critiques dont la compétence est reconnue, tels que Cartier, dans son livre sur l'art chrétien; L. Viardot, les Merveilles de la peinture; Félix Clément, Histoire des heaux-arts ; Théophile Gauthier; Taine, Voyage en Italie, qui, malgré son scepticisme et parfois une pointe assez prononcée d'hostilité religieuse, a cependant de nombreuses pages d'un incontestable talent et d'un très grand intérêt, et d'autres qu'il est inutile de nommer.
Ainsi avons- nous l'espoir de marcher d'un pas plus sûr et plus autorisé; et si parfois nous nous trompions, ce sera du moins en bonne compagnie.