ASSISE. — NOTIONS TOPOGRAPHIQUES, NOTIONS HISTORIQUES
Nous voici donc au beau pays de saint François.
En descendant du train, ce nom béni s'empare de notre esprit; il en occupe toutes les pensées, il ne le quitte plus.
Assise et saint François! voilà deux noms inséparables. Ici la personnalité du saint patriarche absorbe tout. Chaque coin de cette illustre terre parle de lui, raconte quelque épisode de sa merveilleuse vie, a été témoin de ses miracles ; il en est l'éternelle gloire.
Cette ville n'est grande que par lui. Son nom est partout, les monuments, les chefs-d'œuvre d'architecture, de peinture, que l'on vient y admirer à si juste titre ; mais c'est à cause de lui et pour publier sa gloire qu'ils ont été créés. Sans lui Assise ne serait rien ; elle n'aurait à offrir au voyageur qui traverserait sa vallée qu'un site pittoresque et gracieux, comme, après tout, il y en a bien d'autres dans la belle Italie.
Quand on entre dans ses sanctuaires, on respire une atmosphère de surnaturel qui vous saisit , vous émeut et produit dans l'âme une vive impression.
Qu'on le veuille ou non, on vit là toujours en plein moyen âge. On croit respirer un autre air; c'est vraiment l'air de saint François. Il y a dans le monde des lieux sanctifiés parmi tous les autres, des lieux où le surnaturel éclate, se manifeste et émeut profondément.
Tels, par exemple, le tombeau de saint Pierre et le Colysée, à Rome ; la Santa Casa, à Lorette; en France : Paray-le-Monial, Lourdes, Ars.
Eh bien ! les sanctuaires de saint François d'Assise sont de ce nombre.
Je plains celui qui n'y va qu'en touriste ou qui n'est pas chrétien. Quand il aura admiré le splendide panorama qu'on contemple du sommet de la ville, les incomparables fresques de Giotto, de Gimabué, il n'a plus qu'à repartir. Que trouverait- il qui pût l'intéresser, lui qui n'a pas le sens chrétien? A tout instant il rencontrera des moines à la robe de bure râpée, misérable, trouée; il parcourra des rues si accidentées qu'on les dirait taillées en escalier, calmes, silencieuses comme un cloître ; il verra que la mendicité y est telle, qu'on la dirait passée dans le sang des habitants, comme elle était dans l'esprit et dans le cœur de saint François, à ce point qu'on croirait qu'ils demandent pour accomplir une vertu évangélique, pour le plaisir de pouvoir donner à leur tour : Date et dabitur vohis (Luc, VI, 38).
Il constatera enfin que, dans cette ville, qui ne ressemble à aucune autre, la vie, les habitudes et les mœurs y sont presque claustrales ^ Oui, celui qui n'a plus l'àme chrétienne ne peut pas rester longtemps à Assise, bientôt il s'y ennuierait terriblement.
Aussi je comprends très bien qu'on lise dans les guides que quatre heures suffisent pour la visiter, et que le sceptique Taine, après avoir cependant admiré, même d'une façon enthousiaste, les célèbres peintures de ses deux grands peintres, après avoir rendu un juste hommage
1 Comme spécimen de mœurs voici une petite anecdote : Pendant que nous dînions à l'albergo Subasio, le seul bon hôtel d'Assise, tout à côté de nous, à une petite table, deux officiers de l'armée régulière achevaient leur l'epas. Quand ils eurent Uni, ils prirent leur verre; et, selon l'expression accoutumée, trinquèrent amicalement en disant : Alla vostra sainte. Puis ayant bu tOTit d'un trait, ils firent un signe de croix, en guise de grâces, et sortirent. Ce trait de mœurs nous parut charmant. La France a perdu pi'esque toutes ses formules et habitudes chrétiennes. La révolution les lui a volées, car la révolution est instinctivement mal élevée et peu honnête. Dès le début, elle se signala, il y a cent ans, par les : Citoyen, citoyenne, appliqués à n'importe qui, et par le tutoiement obligatoire, si nuisible au respect et à cette noble politesse française, qui était la caractéristique de notre nation ; tutoiement que, pour le dire en passant, des parents ignorants sans doute de son origine révolutionnaire, ou irréfléchis, ont la faiblesse de laisser encore dans la bouche de leurs enfants vis-à-vis d'eux, ce qui en fait leurs camarades et leurs égaux. Il l'esté encore quelques rares, bien rares formules chrétiennes d'autrefois, comme : Adieu! Dieu vous bénisse! Mais patience, pour peu que cela dure, tout sera bientôt laïcisé.
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