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au grand saint qu'elles représentent, n'ait que des paroles de dédain pour la basilique de la Portioncule, par exemple.
Un mot maintenant sur le site de la ville.
Elle est bâtie sur une pente du mont Subasio. Son aspect est des plus gracieux et à la fois des plus pittoresques.
Vue de la gare ou de la basilique de la Portioncule, qui est dans la vallée, elle a l'air d'une grande citadelle, d'une forteresse du moyen âge, d'un castellum, comme disaient les anciens Romains.
Située sur le flanc de la montagne, étroite mais longue, adossée à des rochers fort élevés, elle serait facilement imprenable du côté de la vallée. De hautes montagnes la protègent et la mettent à l'abri de toute surprise.
Aussi je comprends très bien qu'elle ait pu soutenir plusieurs sièges mémorables, comme, par exemple, celui des Sarrasins, au temps de sainte Glaire, qui la sauva par un miracle. N'y arrivez pas après dix heures du soir, car toutes les lourdes portes de fer auraient roulé sur leurs gonds, et aucune ne se rouvrirait avant l'aurore du lendemain. Vieille coutume du moyen âge, que rappellent, au reste, tant d'autres choses dans cette antique cité.
Les géographes disent qu'elle compte seize mille habitants. C'est possible, mais il n'y paraît guère, car bien des maisons semblent fermées. Il est vrai cependant que les enfants et les moines y abondent. Toutes les branches de l'ordre séraphique y ont poussé de très fortes racines, et l'on sait si elles sont nombreuses, tant pour les religieux que pour les religieuses. C'est tout naturel, c'est leur terre d'origine. C'est là surtout qu'ils sont chez eux.
Les historiens racontent des détails assez intéressants sur l'histoire d'Assise. Son origine remonterait très loin; elle se perd, disent- ils, dans la nuit des temps, selon l'expression accoutumée.
Pline parle de plusieurs assauts qu'elle aurait soutenus contre les peuplades étrusques, qui finirent par s'en emparer et qui en asservirent les habitants dont, dit- il, le caractère était aussi rude que ses hautes murailles et peu commode. Plus tard les Romains, comprenant la difficulté qu'il y aurait à les tenir sous le joug, voulurent les gagner par la douceur; aussi leur accordèrent- ils, dès les premiers temps de la république, le droit de cité; ils les dotèrent de théâtres, de cirques, leur construisirent des aqueducs, et leur procurèrent enfin
un certain bien-être. En gens habiles ils comprenaient la vraie politique du ralliement qui est : do ut des. Dès que le christianisme parut, saint Pierre voulut les gagner à Jésus -Christ. Il leur envoya de Rome des apôtres de la bonne nouvelle. Les trois premiers évêques y subirent le martyre. En cela rien d'étonnant.
C'est comme une loi de la Providence, depuis le sacrifice du Calvaire , que le sang des martyrs soit une semence pour faire régner la foi. On ne trouverait peut-être pas une seule chrétienté dans tout l'univers, dont les fondements n'aient été arrosés par le sang de ses premiers apôtres. Notre -Seigneur a donné l'exemple quand il a établi son Église. Les douze l'ont suivi; et, le long des âges, il en a été ainsi toujours , sous tous les cieux et dans toutes les contrées où ses envoyés ont planté la croix et prêché son Évangile.
La puissance des Nérons apparut aussi à Assise; ils firent peser sur elle leur joug de fer. Ce ne fut qu'àgrand'peine, et par la tyrannie la plus sanglante, qu'ils en continrent les malheureux habitants.
Plus tard, quand Attila le Goth ravagea l'Italie, il s'empara lui aussi de cette ville , la brûla après l'avoir ruinée et saccagée. Lorsque les Barbares eurent disparu, il lui fallut longtemps pour se reconstituer ; elle y parvint pourtant, car, par tempérament, sa vitalité est grande.
Charlemagne y vint à son tour. C'était en rentrant de Rome, où il avait porté au pape ses cadeaux de noce. En monarque chrétien, il la traita avec grande bienveillance. Il en fit une forteresse de ses Marches, sa situation topographique se prêtant à merveille à ce rôle. Par son ordre, la croix de Jésus -Christ y fut plantée de nouveau avec honneur; il voulut que la foi servît puissamment à la transformer, et à assouplir sous son joug paternel les rudes caractères de ses habitants, qui connurent enfin des jours tranquilles et heureux.
Mais après la mort du grand roi, ses fils, n'ayant pas su garder l'Italie, perdirent Assise, et cette ville passa en d'autres mains. Ce fut une nouvelle série de temps malheureux pour elle. Les guerres, les divisions de tout genre, avec les désastres qui en sont la suite inévitable, arrivèrent et accablèrent toute cette belle province de rOmbrie. Elles duraient encore au temps de la jeunesse de saint François puisque , comme nous le verrons , c'est dans une de ces luttes meurtrières qu'il fut fait prisonnier et conduit à Pérouse.
Voilà en raccourci quelques notions historiques sur Assise.
LA SOCIETE CHRETIENNE DU XIF SIECLE ET AU TEMPS DE SAINT FRANÇOIS — l'envoyé DE DIEU
Quand Dieu destine un homme à une mission providentielle, il fait surgir pour lui un événement qui illumine son âme, la transforme et la prépare. « Car, dit excellemment saint Thomas d'Aquin, Dieu proportionne toujours les secours qu'il accorde à une âme aux desseins qu'il a sur elle. »
D'ordinaire, pour ces grandes figures de l'histoire chrétienne, cet événement transformateur fut, ou une épreuve, ou bien de longs jours passés dans la solitude et le silence.
C'est dans la grotte sauvage de Subiaco que l'aimable et noble enfant de la vieille Maison patricienne des Anicius et des seigneurs de Nurcie devint le grand saint Benoît, le réformateur de la vie monastique en Occident.
C'est à la suite d'une blessure reçue au siège de Pampelune et dans la grotte de Manresa, que le courageux chevalier de la Biscaye devint saint Ignace de Loyola, l'illustre fondateur de la compagnie de Jésus.
Et, entre les deux, c'est aussi dans les prisons de Pérouse que le joyeux et brillant fils du riche marchand d'Assise modifia ses pensées, ses goûts, et prépara son âme aux effluves de la grâce qui allait en faire un instrument de régénération religieuse et sociale. L'apparition de saint François fut, en efl"et, un acte vraiment providentiel.
Lorsqu'on a parcouru sa merveilleuse vie, étudié les œuvres étonnantes qu'il a accomplies (et en si peu de temps), on est contraint de s'écrier avec le Psalmiste : Oui, Dieu est vraiment admirable dans ses saints^. Ils sont une preuve de sa tendresse, un don de son amour. Et sa sagesse divine apparaît aussi grande que sa bonté; car II les fait surgir, par des moyens à Lui, à l'heure où le monde en a le plus besoin; à l'heure que sa Providence a fixée pour sauver son Église. Il ne faut pas oublier, en effet, que c'est le propre du secours divin d'arriver toujours au moment le plus opportun; et même la principale efficacité de l'intervention divine consiste dans sa parfaite opportunité, selon la parole du grand apôtre^.
Oui, redisons-le, cet à- propos providentiel, qui se manifeste dans tous les grands événements de l'Histoire, — et certes, nous en savons quelque chose, nous Français, car nos annales en sont pleines, — se montre particulièrement dans l'apparition des saints, suscités par Lui, pour restaurer la société principalement dans les fondateurs de nos grands Ordres religieux. Admirons-le, par exemple, dans le don qu'il fit de saint François. Étudions pour cela le temps où apparut ce séraphique réformateur de la société chrétienne.
Quelle triste époque alors! Dans quelles angoisses ne se trouvait pas l'Église en cette fin de siècle! Ah! il avait été vraiment beau, à son matin, ce xiF siècle, le front resplendissant d'une auréole de foi, de gloire et d'une immense espérance.
On avait vu alors se réaliser, en grande partie du moins, cette conception grandiose de l'illustre et saint pontife saint Grégoire VII, et que certains historiens, à courte vue ou passionnés, ont osé taxer de beau rêve.
Henri IV d'Allemagne, l'ennemi juré et sacrilège de la papauté et de l'Église, était descendu ignominieusement dans la tombe. L'Europe en avait fini avec ses luttes détestables et impies des investitures, ainsi qu'avec ses querelles batailleuses et incessantes de duché à duché et de peuple à peuple. Jamais on n'avait vu dans le monde chrétien un pareil rétablissement de l'unité. C'était enfin la paix, la tranquillité, l'union.
Et au sommet de l'ordre social était assis, sur un trône universel -
1 Ps. Lxvii, 36.
" « Gratiam ia tempore opportuno. » (Aux Hébreux, iv, 16.)
lement respecté et aimé, le pontife romain. A sa voix, de tous les points de l'iiorizon chrétien, les fidèles étaient accourus. Marqués de la croix, ils avaient courageusement refoulé au loin l'islamisme et arboré sur le tombeau reconquis du divin Rédempteur son étendard sacré.
A Jérusalem même, un royaume chrétien était fondé. Sur ce tombeau glorieux la sainte Église y prit une couronne. Elle la plaça sur le front du plus digne de ses chevaliers, d'un noble fils de notre Lorraine, de l'héroïque Godefroy de Bouillon *. Et comme il fallait assurer, défendre et compléter ce merveilleux état de choses, alors furent aussi fondés ces célèbres Ordres militaires, dont il nous semble inutile de rappeler les noms et l'histoire ^
Il arriva même un instant où tous les esprits accueillirent avec bonheur l'espoir de voir enfin l'Église grecque se réconcilier avec sa mère, la sainte Église romaine. Est-ce que, à défaut de bien d'autres raisons, la reconnaissance ne lui en aurait pas fait un devoir?
Tel fut donc le splendide spectacle que vit se dérouler l'histoire du commencement de ce siècle. On avait bien le droit d'en attendre, par conséquent, de merveilleux résultats. Mais, hélas! pourquoi faut- il que les forces de l'enfer viennent toujours à rencontre du bien? Sera-ce donc l'éternelle destinée des choses de ce monde I
L'empire grec, oubliant les bienfaits reçus, se rendit coupable de la plus noire trahison et d'une odieuse félonie. De son côté, l'Europe chrétienne ne sut pas garder ses précieuses conquêtes. De mesquines ambitions, la soif des richesses, le manque de discipline militaire, et les mœurs gâtées au contact de celles de l'Orient, paralysèrent entièrement les efforts de l'Église.
Trois fois, durant ce siècle, sous la poussée et la voix des papes, les princes reprirent la croix , et trois fois , par les mêmes fautes , on n'aboutit qu'à de lamentables désastres. Saint Bernard, qui avait
1 Remarquons, avec un noble orgueil, que ce grandiose et admirable mouvement des croisades fut, après Dieu, l'œuvre de trois Français : Urbain II, natif de Châtillon-sur-Marne, fut la tête autorisée et souveraine qui imprima le mouvement et donna les ordres ; Pierre l'Ermite , d'Amiens , la voix puissante qui électrisa les foules ; Godefroy de Bouillon , le Lorrain , en fut le stratégiste , le chef militaire et le héros.
' Citons -en trois seulement : les chevaliers de Malte, les Templiers, les chevaliers Teutoniques,
prêché la seconde croisade (en 1146), en mourut de chagrin. De même, Urbain III (en 1187), qui avait prêché la troisième K
Et comme il y a une corrélation constante et inévitable entre les idées et les faits, du sein de ce malaise social surgirent, par le juste châtiment de Dieu, de prétendus réformateurs qui ne contribuèrent que trop à troubler encore plus les esprits et à perdre les âmes par leurs doctrines insensées et souverainement dissolvantes.
Les principaux furent: Arnaud de Brescia; Pierre Valdo, riche habitant de Lyon et surtout les hérétiques connus sous le nom d'Albigeois.
Et cependant, quelle belle série n'y eut -il pas alors d'illustres papes qui naissaient, pour ainsi dire, sans interruption, des cendres glorieuses de saint Grégoire VII. Assurément ces pontifes luttèrent tous avec une vigueur et une vigilance qui ne se lassaient point. Mais le mal débordait toujours.
Oui, ce xip siècle, si beau à son aurore, était bien triste à son déclin. Quand le soir fut venu pour lui, quand il descendit vers l'horizon pour se coucher dans l'éternité, il laissa l'Église chargée
' L'insuccès définitif des croisades a été le scandale des impies, et l'objet des récriminations ironiques des rationalistes. Si c'était, pour nous, le lieu de faire une étude à leur sujet, il serait facile de prouver :
1» Leur légitimité d'abord, car le bien de la religion et la sécurité de l'Europe, menacée par les envahissements de l'islamisme, les réclamaient. L'Église les créa et Dieu les approuva par des miracles sans nombre et incontestables.
2" Leur ti-ès grun'le utilité, car elles furent fécondes en résultats précieux, et cela malgré leurs malheurs, dont nous venons d'indiquer quelques causes.
c. Elles ont sauvé la foi en Occident;
b. Retardé de deux siècles la chute do l'empire grec, dernier rempart de la chrétienté en Orient, qui ne périt d'ailleurs que par sa faute, et, au lieu d'aider ce grrmd mouvement libérateur, il ne lui suscita que des entraves.
c. Mis fin à toutes ces guerres intestiïies des états du moyen âge, en procurant une légitime et salutaire diversion à l'humeur batailleuse des princes et de la chevalerie.
d. Les sciences, les lettres et les beaux-arts en tirèrent un véritable progrès, par l'admiration des monuments et des choses de l'Orient.
e. La médecine même , si imparfaite encore , s'enrichit des connaissances des Arabes.
f. Le commerce et les relations internationales en reçurent une extension jusquelà ignorée.
g. Enfin elles ont créé, dans chaque nation, une véritable unité, en groupant toutes les classes qui la composaient, sous la même idée, dans le même but, et par un même élan.
Aussi ont -elles eu, dans tous les siècles, les suffrages de tous les hommes sérieux, de tous les saints, et de tous les historiens dignes de ce nom.
d'un bien pesant fardeau, menacée d'un sombre avenir. Heureusement que le divin Maître lui a promis que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle ',
Saint Bernard prêchant la deuxième croisade.
Les désastres que nous avons signalés, les hérésies et les déchirements intimes qui se produisirent avaient fait perdre au monde chrétien non seulement tout le terrain si glorieusement conquis,
1 Matth., XVI, 18.
mais affaibli sa foi, tué sa virilité, et, par suite, rendait l'islamisme plus insolent et plus menaçant que jamais.
Or, une des plaies les plus dévorantes de cette fm de siècle fut la secte impure des Manichéens, des Gnostiques. Chassés de l'Orient, ils avaient peu à peu et surnoisement envahi d'abord la haute Italie, puis s'étaient répandus dans le midi de la France, dans la Provence, et surtout dans le Languedoc, où ils concentrèrent leurs efforts. Ils se donnèrent le nom d'Albigeois, que l'histoire leur a conservé, parce que c'est dans les environs d'Albi qu'ils se démasquèrent et se montrèrent sous leur vrai jour. Ce fut en l'an 1170 K
Si dès le début ils s'étaient révélés sous les noms de gnostiques ou manichéens, ils eussent épouvanté les chrétiens d'alors. Aussi, avant de s'imposer par la violence, ces misérables infiltrèrent leurs doctrines lentement, sous le masque d'une perfide hypocrisie. Saint Bernard les a parfaitement fait connaître par ces mots : Brebis par V extérieur, renards par la ruse, et loups par la cruauté. A les entendre ils étaient chrétiens plus que personne, et ne désiraient qu'une chose : rendre plus parfaite la pratique de l'Évangile. Ainsi gagnèrent- ils la confiance des gens du peuple, et, une fois gagnés, ils les initiaient peu à peu à leurs abominables mystères.
Pour montrer combien l'Église eut raison de les combattre , il faut bien dire en quelques mots ce qu'était leur immonde doctrine, et quel danger elle faisait courir aux âmes dans leur foi et dans leurs mœurs.
Leur principe fondamental était le dualisme de Manès : deux dieux, l'un bon, de qui émanent les choses spirituelles, l'autre mauvais, de qui ressortent les choses matérielles. Le corps et l'âme de l'homme appartenant, le premier au dieu ou Principe mauvais, le second au dieu ou Principe bon, n'auraient rien à voir ensemble. Alors même, par conséquent, que le corps se souillerait de n'importe quels crimes ou quelles turpitudes , l'âme, appartenant nécessairement au principe bon, reste toujours pure, immaculée.
D'après une pareille doctrine, crimes et vertus devenaient œuvre
1 Par la grâce de Dieu, en cette même année, naissait dans une charmante vallée de la Vieille -Castille, au petit village de Calaregua ou Calaroga, celui qui devait si glorieusement les combattre par la prédication, la prière, plus particulièrement par le saint Rosaire , saint Dominique , de la noble famille des Guzman.
divine : les crimes comme appartenant au dieu mauvais, les vertus comme appartenant au dieu bon; ou, pour tout dire en un mot, il n'y avait plus ni crimes ni vertus; le mariage lui-même, fondement sacré de la famille et de la société, devenait une odieuse invention, parce qu'à leurs yeux il fixait une barrière aux concupiscences et aux instincts du corps; l'autorité, quelle qu'elle fût, un obstacle scélérat qu'il fallait détruire. Tout cela aboutissait finalement à ce que, aujourd'hui, nous nommons le nihilisme.
Comme on le voit, cette héj'ésie était moins une hérésie particulière qu'un ramassis, un renouveau de toutes les abominations doctrinales et morales des siècles passés, et même du paganisme. On peut les résumer par ces mots : Briser toute espèce d'autorité, surtout celle de l'Église évidemment, détruire l'idée chrétienne dans les âmes, et liberté, licence les plus éhontées de l'esprit et de la chair.
Ces théories immondes ont revêtu de nos jours une formule plus concise : Ni Dieu ni maître. Le midi de la France surtout en fut infecté,
La cause principale, c'était la protection des principaux seigneurs, particulièrement celle de Raymond, comte de Toulouse. Elles flattaient leurs passions et offraient un appât légitime à leur cupidité et à leurs ambitions en leur montrant les biens des couvents et des églises comme des proies faciles à prendre. Ainsi d'ailleurs ont toujours fait les fauteurs de mauvaise doctrine. Et sous la pression de ces seigneurs, des défections et des apostasies se produisirent en très grand nombre, même le clergé en fut atteint.
Précurseurs de la Réforme , de la Révolution et du socialisme contemporain; ancêtres de nos sociétés secrètes qui, d'ailleurs, n'en répudient ni les maximes ni la filiation, ces misérables troublaient profondément la société et ravageaient les âmes et les corps par le plus cruel fanatisme.
Un jour que le pieux évêque d'Orange, l'âme brisée de tous les maux dont on accablait sa province, était venu se jeter aux pieds du comte Raymond, le suppliant d'épargner au moins les églises et les vierges dans leurs monastères : a Je jure, lui répondit celui-ci, de n'en tenir aucun compte, et de ne faire merci ni aux personnes ni aux choses ecclésiastiques ^ »
* Aux Lettres d'Innocent II J, livre x, lettre 69».
L'excès de leurs violences et de leurs cruautés contraignit les papes à publier contre ces sectaires une croisade.
La lutte fut longue, terrible. Le comte de Toulouse et le roi d'Aragon, son parent, qui vint lui prêter main -forte, n'étaient certes pas des adversaires à méprisera
Elle dura dix-huit ans, malgré l'héroïsme et le savoir-faire de Simon de Montfort, chef des croisés, qui y acquit une immortelle gloire. Grâce à lui, la France fut sauvée d'une corruption qui avait déjà envahi une partie de l'Italie et menaçait de s'étendre à l'Europe
entière.
Une véritable angoisse étreignait donc la société tout entière. Le désordre était à son comble et le péril grandissait toujours. Une réforme sérieuse s'imposait. Qui la fera?
L'épée chrétienne, appelée par l'Église, remplit certainement sa mission de son mieux. Après tout, il faut bien nécessairement que la société se défende contre ceux qui voudraient la détruire ; et quand tous les moyens de douceur sont devenus impuissants, méprisés, on doit forcément recourir à la force. Mais l'épée, si courageuse et si héroïque que soit la main qui la tient, ne résoudra jamais seule une grande question sociale. Les efforts de Montfort et de ses vaillants croisés n'auraient certainement pas définitivement abouti, et, refoulée
1 Et pourtant ce malheureux comte Raymond VI se trouvait être l'arrièi^e-neveu du célèbre Raymond, comte de Saint -Gilles, qui s'était si glorieusement distingué à la première croisade. Abdiquant ce bel héritage tout de gloire et de piété légué par ses ancêtres, il eut donc la honte de se poser comme le protecteur et le chef de la plus ignoble hérésie que l'Orient eût produite, mélange des impurs mystères de Manès et des folies révolutionnaires de Valdo, et il la défendit, les armes à la main, avec hypocrisie d'abord, puis bientôt avec une froide cruauté qui n'épargna pas même le Bienheureux Pierre deCastelnau, légat du saint-siège, qa'il fit assassiner par de vils sicaires, et son propre frère Baudoin qu'il fit pendre. Dieu lui donna la moi't qu'il méritait. Ce fut le 12 juillet 1222. Accablé de chagrins et de remords, il était allé prier devant la porte d'une église de Toulouse, car l'excommunication qui le frappait ne lui permettait point d'y entrer ; il tombe anéanti. L'abbé de Saint-Sernin, mandé aussitôt, accourt, et le trouve mourant ; en le voyant il put encore lever les yeux au ciel, lui prendre la main, et expira.
A cause de son excommunication, personne, pas même son fila, n'osa lui donner la sépulture chrétienne. On laissa son cercueil ouvert; et trois siècles après on pouvait l'y voir encore couché, « sans qu'aucune main eût été assez hardie pour clouer une planche sur ce bois consacré par la mort et par le temps. » Il était âgé de soixante-six ans et avait succédé à son père à trente-huit ans. — Pour plus de détails, voir la Biographie universelle de Feller.
un instant, l'hydre infernale se serait montrée de nouveau plus tard, peut-être avec autant de rage^
Eh bien! c'est dans ces moments si graves qu'il faut surtout regarder du côté du ciel. Aussi l'Église, qui sait mieux que personne qu'il est nécessaire que les prières et les supplications accompagnent les efforts humains , en provoqua partout une recrudescence admirable.
Elle appela Dieu à son secours, et Dieu intervint. Il le fit, comme toujours, par des moyens à Lui, par des moyens qui font éclater sa toute -puissance et son infinie bonté. Il jeta sur son Église affligée et suppliante un regard de divine tendresse , et de ce regard naquirent deux hommes : saint François et saint Dominique.
Et ces deux hommes se mirent entièrement entre les mains de Dieu, avec une humilité qui n'avait d'égale que la charité et le zèle qui consumaient leur âme.
Il fallait dompter la chair émancipée et corrompue par des doctrines infâmes ; aussi se vouèrent-ils à la pénitence et aux plus crucifiantes austérités.
1 On a reproché à Simon de Montfort quelques actes d'une grande sévérité. Voltaire surtout, plein de tendresse pour les Albigeois et pour le comte de Toulouse, n'a pas assez de fiel à déverser sur cet héroïque chef des croisés. Cela se comprend, le contraire étonnerait. Mais ce reproche ne se produirait pas si on considérait que Montfort avait affaire à des monstres, dont il fallait à tout prix purger les provinces qu'ils désolaient. Les assassinats du légat du saint- siège et du comte Baudoin (que Raymond, son frère, fit pendre sans lui laisser même la faculté de recevoir les sacrements de l'Église, seule grâce qu'il demandât) montrent clairement de (luoi étaient capables même les chefs de ces bandits.
D'ailleurs un cœur d'une piété aussi tendre que celle de Montfort ne pouvait pas être froidement cruel.
Nous avons vu quelle fut la mort de Raymond VI , voici la sienne : Au matin du 25 juin 1218, on vint l'avertir que les ennemis étaient en embuscade dans les fossés du château de Toulouse. Il se revêtit aussitôt de son armure et alla entendre la messe. A peine avait-elle commencé qu'on vint lui dire que l'action se produisait déjà.
« Laissez-moi, dit-il, voir plutôt le sacrement de notre Rédempteur. »
Un troisième message accourt et le presse, car, sans lui, ses soldats commençaient à plier.
« Je n'irai pas, répondit-il, que je n'aie vu mon Sauveur. »
L'élévation a lieu ; il se prosterne, adore humblement son Dieu, et sort en disant : Nunc dimittis. Sa présence ranime les courages; il fond hardiment sur les ennemis, qui s'enfuient épouvantés.
Mais ce fut sa dernière victoire. Une pierre le frappe au front. Il se signe de la croix, recommande son âme à Dieu et à la bienheureuse Vierge qu'il aimait tendrement et tombe mort. Ainsi devait fmir ce héros.
Il fallait combattre la soif effrénée des richesses et de toutes les aises d'une vie sensuelle, et ils s'habillèrent d'un misérable froc, se vouèrent à la pauvreté et au renoncement de toutes choses.
Saint François alla même plus loin sur ce point, car ses divines épousailles avec la pauvreté, il voulut les contracter solennellement devant son évêque, c'est-à-dire devant celui qui représentait à ses yeux Dieu et la sainte Église.
La pauvreté devint sa vertu préférée ; il en fit la note caractéristique de la grande Famille spirituelle qu'il devait fonder.
Oui, voilà les deux hommes qui furent envoyés par Dieu pour sauver et régénérer le monde d'alors. L'un, saint Dominique, le fera par la prédication de la foi et par la prière, remise plus que jamais en honneur, surtout par le saint Rosaire, qui fit intervenir, comme toute -puissance d'intercession, la très sainte et immaculée mère de Dieu.
L'autre, saint François, réformera les vices de son temps et fera revivre les vertus chrétiennes par la pénitence et les célestes ardeurs de la charité.
En eux se personnifieront les deux forces éternelles de la religion : la foi et l'amour divin, la parole sainte et l'abnégation.
C'est avec juste raison qu'on doit leur appliquer ces belles paroles du prophète : « Dans le firmament, sur un signal du Très -Haut, les étoiles apparaissent en s'écriant : Nous voici ; et elles ont plaisir de briller, pour obéir à Celai qui les a faites*. » Étoiles séraphiques du firmament de la sainte Église, ces deux grands saints obéirent, avec le plus grand zèle et la plus grande humilité, à la volonté divine, remplirent admirablement la mission à laquelle Dieu les destina, et versèrent sur le monde des rayons célestes de grâce et de sainteté qui l'illuminèrent et le transformèrent.
Voilà quel était l'état social au moment où apparut saint François. Voyons maintenant quelle fut sa vie, quelle fut son œuvre. Il nous restera ensuite à admirer et à décrire les monuments si beaux qui, à Assise, redisent sa gloire.
1 Baruch, m, 35.
Rencontre de saint Dominique et de saint François.
Note historique sur les Albigeois.
Les partisans de la secte des Albigeois, chassés du Languedoc, se réfugièrent dans les vallées des Alpes: en Piémont, en Savoie, en Dauphiné et même en Provence. Ils se joignirent d'abord aux Vaudois, et plus tard aux Calvinistes, dont, sur tant de points , les doctrines avaient une si grande similitude. Au commencement de ce siècle, leur nombre était encore, au dire des historiens, d'une vingtaine de mille, au point que le roi de Sardaigne se crut obligé, pour les contenter, de leur accorder, par une Ordonnance du 10 janvier 1824, de posséder des églises à eux, de bâtir un hôpital pour leurs pauvres, desservi par un médecin de leur croyance. Tout dernièrement encore, en 1897, a paru dans les journaux une lettre prétentieuse d'un aventurier qui signait « évêque de la Gnose », et datait d'Albi.