‹ Souvenirs du beau pays de saint FrançoisChapitre 7 sur 20 · SAINT FRANÇOIS ET SON ŒUVRE · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS ET SON ŒUVRE

Le Seigneur lui dit : a Quitte la terre de tes ancêtres , ta famille et la maison de ton père. Viens dans le lieu que je te montrerai. Je veux t'établir le fondateur de tout un peuple, te couvrir de mes bénédictions. Je glorifierai ton nom, et jusqu'à la fin des temps tous te béniront. » ( Paroles de Dieu à Abraham. — Au livre de la Genèse, xii.)

Ces paroles nous semblent résumer à merveille la vocation providentielle et la vie du saint patriarche d'Assise.

Aussi les plaçons -nous en tête de ce chapitre, où nous allons jeter un coup d'œil rapide sur cette merveilleuse existence.

Dieu l'appela par des voies à Lui. Il se prêta avec une obéissance et une humilité admirables à l'action divine, qui lui fit produire des fruits vraiment étonnants de sainteté et de salut.

De même que Dieu a marqué à chaque nation son rôle sur la terre , de même sa Providence toute paternelle a marqué à chacun sa place dans la société.

La bien connaître , s'y tenir sans dévier et en remplir fidèlement toutes les obligations : voilà tout l'homme.

C'est l'oubli ou le mépris presque universels, à l'heure présente, de ce grand principe chrétien, qui sont en grande partie la cause du désordre et du malaise de notre société contemporaine. Ils jettent

une infinité d'âmes hors de leur voie providentielle, dans laquelle elles auraient trouvé toutes les grâces nécessaires pour assurer leur propre salut d'abord et aussi celui des cœurs qui gravitent autour d'ell.es. Ils produisent ce qu'on constate avec tant de tristesse aujourd'hui surtout, le déclassement.

Oui, que d'âmes, dévoyées par ce mépris ou l'ignorance coupable

Saint François en prière. (D'après B. Castelli.)

de la volonté de Dieu sur elles, se perdent et deviennent inutiles à la société, quand elles n'en sont point un lléau !

Par les considérations et les détails qui vont suivre, nous verrons avec quel soin et quel amour saint François s'efforça de se tenir toujours dans la main de Dieu.

Cependant, qu'on ne l'oublie point, malgré leur humilité profonde, les saints ne sont point des instruments inconscients de la divine Providence, ce qui serait nier leur mérite ou le diminuer considérablement.

Non ; mais leur âme s'étudie constamment à faire ce que Dieu veut, à ne faire que ce qu'il veut et comme il le veut. C'est l'abnégation complète de leur propre volonté. « Mon Dieu ! mon tout ! » s'écriait à tout instant notre séraphique saint d'Assise.

Au reste, on aurait dit que Dieu l'avait créé à l'image de son divin Fils, tant il y a parfois de ressemblance avec ce type d'infinie perfection.

Gomme Notre -Seigneur Jésus -Christ, il naquit dans une étable, sur un peu de paille, entre un bœuf et un âne, en 1182*.

Sa pieuse mère, Pica, d'une riche famille, avait enfin obtenu ce fils, premier-né, après sept ans de mariage, par l'intercession de Notre Dame -des -Anges, nommée plus tard Notre-Dame de la Portioncule, au petit sanctuaire de laquelle elle allait fréquemment prier. Souvent, dans la suite, elle y conduisit cet enfant de prédilection. Rien ne nous dit aussi que cette étable, choisie par cette femme de si haute piété pour le lieu de la naissance tant désirée, ne fût la réalisation d'un vœu fait à la très sainte Vierge, à moins encore que, selon le récit de certains historiens, elle n'en eût secrètement reçu l'ordre du ciel.

Son père se nommait Pierre Bernardone, bon chrétien, de bonne race aussi, mais dont l'esprit était tout absorbé par les préoccupations d'un commerce d'étoffe très important, très fructueux, qui s'étendait jusqu'en France.

Au baptême, l'enfant reçut le nom de Jean. Plus tard, on l'appela François % à cause de l'étonnante facilité qu'il montra de bonne heure à apprendre notre langue, qui, dans la pensée de son père, devait d'ailleurs lui être utile pour le commerce auquel il le destinait. Quoique d'un caractère fort gai et un peu pétulant, engoué d'amusements et de jolis costumxcs, il resta toujours sage, religieux même, sous la direction de son excellente mère, pour laquelle il avait une grande tendresse.

Devenu jeune homme, ayant à son gré les facilités et les aises de la vie, ses goûts mondains se développèrent. Il fut beau cavalier,

> Il avait donc douze ans de moins que saint Dominique qui, lui, était né en 1170. 2 On sait que jusqu'au commencement de ce siècle, au moins, notre nom national s'écrivait François. C'est donc notre nom de Français qui lui fut donné.

plein d'élégance, toujours affable, toujours gai. Son cœur naturellement bon lui avait donné l'heureuse habitude, d'ailleurs maternelle, de l'aumône. Il ne la refusait jamais à qui la lui demandait au nom de Dieu.

Un jour, l'ayant fait par inadvertance, il courut après le mendiant pour réparer ce qu'il nommait sa faute, et, honteux de son oubli, pour ne plus s'y exposer désormais, il s'obligea à l'aumône par un vœu formel.

Ce bon jeune homme laissait donc entrevoir déjà quel amour incomparable son âme généreuse concevait pour la pauvreté.

Son père, qui commençait à s'en apercevoir, en était fort ennuyé. Il lui en fit plusieurs fois de sévères remontrances. Son peu de goût pour le négoce le contristait aussi beaucoup. François écoutait tout avec grande déférence, mais continua toujours ses largesses envers les malheureux.

Deux événements, que la Providence fit surgir, désillusionnèrent entièrement son cœur au sujet du monde et lui firent trouver la voie à laquelle Dieu l'appelait.

Nous avons dit un mot déjà du premier, nous voulons parler de son emprisonnement à Pérouse pendant une de ces guerres, si fréquentes à cette époque, entre cette ville et sa patrie d'Assise. Sa captivité dura un an.

Or, c'est dans l'isolement de son cachot, durant ces tristes et longues heures, que son âme se prit à réfléchir. En effet. Dieu l'attendait là. Ce n'est guère dans le tourbillon du monde que sa voix se fait entendre. Il conduit d'ordinaire les âmes qu'il aime et sur lesquelles il a des vues providentielles dans la solitude, et c'est là qu'il leur parle au cœur^

Quand il fut rendu à la liberté, ses goûts mondains avaient disparu ; ses sentiments de bon chrétien devinrent une exquise piété; c'est que l'amour divin était entré dans son cœur, et avec lui une tendresse plus grande pour les pauvres. Bientôt Dieu compléta son œuvre de la grâce par une maladie très grave qui le perfectionna encore. François, selon les désirs de son père, reprit ensuite le com-

* (( Non in commotione Dominus. » (III Rois, xix, 11.) — « Ducam eam in solitudiaera, et loquar ad cor ejus. » (Osée, ii, 14.)

merce; mais son âme était ailleurs et avait de plus nobles aspirations. Un jour qu'il chevauchait, il trouve sur sa route un gentilhomme couvert de sordides haillons et qui, en rougissant, lui demanda l'aumône. Avec joie il lui donna ce qu'il avait, et même il échangea ses habits luxueux contre les loques de cette pauvreté.

Un autre jour, sollicité par un mendiant au visage rongé par un cancer, il l'assiste d'abord, et puis, saisi d'une indicible compassion, il baise même sa hideuse plaie.

Dieu récompensa à l'instant cet héroïsme par le miracle d'une guérison subite, raconte saint Bonaventure.

La nouvelle de ce prodige se répandit aussitôt à Assise ; elle produisit chez les uns l'admiration pour ce saint jeune homme, la jalousie chez les autres. Lui en fut profondément humilié. Le second événement eut lieu à Saint-Damien, peu de temps après. François se trouvait en prière dans cette vieille église, l'âme toute embrasée du saint amour, quand tout à coup une lumière éclatante brilla à ses yeux étonnés ; le crucifix aux pieds duquel il épanchait son cœur s'anima et lui adressa ces paroles : François, c'est à toi qu'il appartient de restaurer mon Église. Or son humilité ne lui laissa point soupçonner le vrai sens de ces mots ni la sublime mission que la Providence lui confiait de restaurer la sainte Église de Dieu, si affligée alors.

Prenant donc ces paroles au pied de la lettre, il songea sans retard à relever de ses ruines ce pauvre sanctuaire dans lequel il priait. Tout ce qu'il put avoir à sa disposition, il l'apporta dès lors aux prêtres qui en étaient les gardiens. Plusieurs fois même, il vendit de riches étoffes de son père, ce qui lui attira de sévères remontrances et de rudes corrections.

François accepta tout sans se plaindre , avec humilité et en esprit de pénitence. Mais l'ordre de Dieu, qu'il interprétait dans le sens que nous avons dit, lui parut devoir l'emporter sur les défenses paternelles. Et cet ordre restait son secret, ne se croyant pas le droit de le lui faire connaître.

Bernadone, poussé enfin à bout par l'incorrigible prodigalité de son fils envers les pauvres et l'église de Saint-Damien, lui signifia durement qu'il fallait ou se corriger ou renoncer à sa part d'héritage. D'ailleurs il était profondément irrité de voir que, malgré sa belle

DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE Sd

intelligence, il négligeait complètement le soin de son commerce et passait la plus grande partie de son temps en prières , en visites aux églises, à la pratique d'austères et rudes pénitences; honteux encore de le voir s'habiller, depuis de longs jours, d'habits pauvres, toutes choses qui le rendaient la risée du public et commençaient à le faire regarder comme un insensé.

Donc ce brave homme, humilié d'une pareille situation, irrité au dernier point, désespérant de faire jamais de son fils un auxiliaire sérieux pour son négoce, voulut en finir et conduisit François chez leur évêque d'Assise.

Ce fut l'âme débordante de joie que celui-ci l'y suivit. Depuis longtemps, en effet, il n'aspirait plus qu'à mener désormais une vie de pauvreté, d'oubli du monde et de pénitence. Lorsqu'ils furent devant l'évêque, à peine le père eut- il fait connaîtra le motif de leur visite, que François s'empressa de renoncer avec bonheur à tout ce qui pouvait lui revenir de son héritage, et là, c'est-à-dire devant celui qui représentait à leurs yeux Dieu et la sainte Église, il ajouta à ce renoncement de tout bien un vœu formel d'entière pauvreté. Aussitôt il voulut en pratiquer le premier acte, et, se dépouillant de ses habits du monde, il s'écria les yeux pleins de douces larmes : Soyez à jamais héni, Seigneur, de ce qu'il m'est enfin donné de pouvoir dire désormais, en toute vérité et confiayice : Notre Père, qui êtes aux deux.

L'évêque, profondément ému, l'embrassa tendrement et le bénit. Puis, s'étant fait apporter un habit grossier des pauvres, il l'en revêtit, le ceignit d'une corde et plaça sur ses épaules un vieux manteau de berger à capuce.

Au sortir du palais épiscopal, le nouveau pauvre de Jésus-Christ, le cœur tout heureux, ne voulut point rentrer dans la maison paternelle, mais il alla chercher, un peu loin dans la campagne, une solitude , où il se proposait de mener la vie anachorétique dans la contemplation des choses divines, la prière et la pénitence.

Les moqueries, les insultes, les railleries de toutes sortes ne lui manquèrent point.

Son père, l'âme navrée, humiliée, exaspérée, employa tous les moyens pour le reprendre, même les mauvais traitements. Mais François avait trouvé sa voie, et, toute crucifiante qu'elle fût, il

l'aimait tendrement. Il ne la quittera plus. Tl avait alors vingt-cinq ans.

Et voici que peu après , assistant à la sainte messe , il entendit que l'évangile du jour rappelait ces paroles que Notre-Seigneur Jésus-Christ adressait à ses apôtres quand il les envoya en mission dans le monde : Ne portez avec vous ni or, ni argent, ni bourse, ni provisions , 7ii chaussures, ni bâton pour votre voyage. Allez et prêchez^.

Une inspiration du Ciel lui fit comprendre que ce dépouillement absolu et la mission de prêcher devait être le perfectionnement de la vie qu'il venait de commencer. Aussitôt il quitta sa chaussure et rejeta toutes les petites ressources qu'il pouvait avoir en main en ce moment pour sa subsistance quotidienne. Ce fut désormais pour lui la pauvreté dans son dénuement absolu , la pauvreté avec toutes ses suites de privations et de souffrances.

Bientôt son amour pour la sainte Vierge le détermina cependant à chercher une retraite tout près de la chapelle même de Notre- Dame -des -Anges, dans une pauvre cabane abandonnée, tout à côté de ce sanctuaire béni où sa pieuse mère l'avait obtenu par son intercession toute -puissante, dans ce lieu sacré où elle l'avait conduit si souvent aux jours de son enfance.

Or Dieu seul pourrait dire combien son âme fut fervente et mortifiée dans cette petite solitude ; combien elle se dilata sous les effluves de la grâce.

Près de là , touchant à ce pieux sanctuaire , se trouvaient aussi les restes délabrés d'une antique abbaye de Bénédictins. Ces bons religieux la lui abandonnèrent en quittant le pays.

Il ne voulut point l'accepter en toute propriété, mais seulement comme chose confiée. Il la nomma Portioncula, petite part, ou Portioncule.

C'est cette portioncule qui est devenue l'humble berceau d'une des institutions les plus étonnantes et les plus utiles que Dieu ait envoyées au secours de son Église : l'ordre illustre des Frères Mineurs, destiné à ressusciter le véritable esprit des Apôtres par la pauvreté volontaire, l'abnégation la plus profonde et le zèle s'exerçant de préférence sur l'âme du peuple.

» Matth., X. 10.

François passait la grande partie de ses nuits en prières dans sa chère chapelle. Le jour, il se rendait à Assise pour prêcher la pénitence et la paix.

Dans les commencements surtout, il n y recueillit qu'humiliations, injures et même des mauvais traitements. Mais, toujours souriant.

Saint François recevant les stigmates. (D'après Rizzi.)

impassible, ne se plaignant jamais, tout lui était un gain pour son âme avide de souffrances. Ce fut là le commencement de sa vie apostolique.

Les Bollandistes la fixent au 24 février 1209, donnant cette date comme naissance de l'Ordre séraphique.

Cette vie extraordinaire étonna d'abord ses compatriotes, puis finit par les édifier et, finalement, lui en amena quelques-uns. Les premiers disciples du saint lui vinrent en effet d'Assise même : d'abord un très riche propriétaire nommé Bernard de Quintavalle, puis un chanoine de la cathédrale, et un troisième, nommé Égide, que

François aima entre tous, et dont saint Bonaventure a écrit qu'il ressemblait plus à un ange qu'à un homme.

Mais il faut nous sevrer de détails; car si nous voulions rappeler seulement les principaux épisodes de cette merveilleuse existence, ce n'est pas quelques pages seulement, mais des livres qu'il faudrait. Glanons-en quelques-uns, voilà tout, et cela suffira.

François avait pour Notre-Seigneur et ses souffrances un tel amour, qu'il en fit l'objet de ses méditations quotidiennes. Aussi le divin Sauveur voulut, en retour, récompenser son grand serviteur vers la fin de sa vie, en imprimant sur son corps pénitent les stigmates sacrés de sa passion. On sait où et dans quelles mémorables circonstances.

Un autre jour, le saint était à genoux dans une église, et son âme brûlait d'ardeurs plus séraphiques encore que de coutume. Il mouillait de larmes brûlantes les pieds d'un grand crucifix placé devant lui, et les baisait amoureusement, quand tout à coup Notre-Seigneur se rendit visible à son ange terrestre ; et, détachant dq, la croix un de ses bras, l'attira à lui et le pressa avec une ineffable tendresse sur son cœur divin.

Encore un trait qui nous dira son zèle dévorant :

Dans son voyage en Orient, où il était allé accompagner les croisés, suivi d'un de ses disciples , il se rendit au camp des Barbares musulmans, voulant y porter la foi, et aussi dans l'espoir d'y recueillir la palme du martyre. On le conduisit au sultan Mélédin, alors à Damiette.

c( Qui t'envoie? lui dit ce chef des croyants.

— C'est, répondit- il hardiment, le Dieu Très-Haut qui m'envoie pour vous montrer le vrai chemin du ciel, à vous et à votre peuple. »

Cette intrépidité étonna Mélédin qui, comme saisi, l'invita à rester auprès de lui.

(( Très volontiers, reprit le saint, je resterai, si vous voulez vous convertir avec vos sujets. Et pour que vous n'hésitiez pas à quitter la loi de Mahomet et à embrasser celle de Notre-Seigneur Jésus- Christ, faites allumer un grand feu, j'y entrerai avec vos prêtres, afin que vous voyiez quelle est la vraie religion de Dieu.

— Je doute fort, répondit le sultan en souriant, qu'aucun de nos

iraans veuille se soumettre à cette épreuve. D'ailleurs j'aurais trop à craindre que cela n'excitât quelque sédition. »

Charmé pourtant de ses discours, et fortement impressionné par sa personne, Mélédin voulut lui faire de riches présents. François les refusa, ce qui l'étonna beaucoup et augmenta encore la grande vénération qu'il ressentait pour le serviteur de Dieu.

Il le fit accompagner par ses hommes pour qu'il ne lui arrivât rien de fâcheux. Le saint perdait ainsi tout espoir de conquérir des âmes et la couronne du martyre. En le congédiant il lui dit ces paroles :

(( Priez votre Dieu pour moi, mon père, afin qu'il me fasse mieux connaître la religion qui lui est la plus agréable et qu'il me donne le courage de l'embrasser*. »

Sur ces quelques détails qui précèdent, il est facile de comprendre combien une pareille vie était agréable à Dieu, et qu'il la récompensât par le don des miracles.

oc On ne peut pas dire, dit Louis Yeuillot, que saint François fit des miracles. Le miracle, c'était lui-même. Les prodiges sortaient de lui comme les rayons sortent du foyer. Il avait si bien vaincu le péché, si bien rétabli son âme dans la pureté de son origine, qu'aucune hostilité n'existait plus contre lui dans le monde. Il était en paix avec les êtres, avec les éléments, comme avec les hommes et avec lui-même. Il aima toutes choses; toutes choses l'aimèrent. Il fut, au milieu de la nature, ce qu'était le premier homme dans l'Éden de son innocence : un possesseur jouissant du plein amour des êtres et des choses sur lesquels il régnait en paix "-. »

A l'appui de ces magnifiques paroles du grand publiciste , citons quelques traits charmants, glanés dans la vie de saint François {Légende majeure) par le plus illustre de ses fils, le docteur saint Bonaventure. Ils mettront plus en relief la caractéristique de cette incomparable personnalité.

Un jour, saint François se trouvait près de la petite ville de Bevagna. Voyant devant lui une multitude toute variée de petits oiseaux qui gazouillaient gaiement, il leur dit :

1 Cela a fait dire à certains historiens que ce barbare se convertit à ses derniers moments et fut baptisé ; mais ce qui est certain c'est qu'il modifia grandement, depuis ses entrevues avec saint François, sa conduite envers les chrétiens.

2 L. Yeuillot, Rome et Lorette.

(( Mes frères les petits oiseaux, écoutez bien la parole du bon Dieu. Ah ! que vous avez raison de louer ainsi votre Créateur. Voyez ce qu'il a fait pour vous : Il vous a couverts de plumes, vous a donné des ailes pour voler, vous a placés dans les pures régions de l'air, et sa Providence toujours bonne vous nourrit sans que vous vous mettiez en peine de rien, comme II l'a annoncé dans l'Évangile. »

Et les oiseaux, immobiles, l'écoutaient en silence, les yeux et le bec entr'ouverts , battant doucement des ailes; et ceux qui étaient sur les branches tendaient leur cou, baissaient la tête; tous témoignant du mieux possible leur joie, regardant fixement leur saint prédicateur.

Lui, tout en leur parlant, s'était approché d'eux; de sa robe il en frôlait quelques-uns, en caressait d'autres de sa main : aucun ne songeait non seulement à fuir, mais même à s'effrayer. Et quand il eut fini, il leur donna paternellement sa bénédiction, qu'ils reçurent en inclinant la tête, et les congédia.

Saint Bonaventure ajoute que cette scène, qui rappelle les premières communications de l'homme avec la nature avant son péché de l'Éden, remplit d'admiration les nombreux spectateurs qui en furent les heureux témoins.

En voici une seconde d'un autre genre, racontée par le même grand docteur.

Il y avait près de Gubio un gros loup qui était le fléau du pays, et dont on n'avait jamais pu se défaire. Sur la plainte des habitants François se rendit au bord de la forêt, et au nom du Seigneur commanda à l'animal de venir. La bête accourt. Le saint lui parle; puis, lui passant autour du cou sa pauvre corde, le conduit jusque sur la place publique de la ville, et appelle les habitants. Devant la foule étonnée, et même un peu effrayée, il reproche au carnassier ses ravages et ses déprédations , lui ordonnant de les cesser désormais.

a Frère loup, lui dit-il, les habitants de cette ville te nourriront, et toi, en échange, tu ne feras plus de mal à personne; je te l'ordonne au nom de Notre-Seigneur. »

Sur son ordre la bête se mit à genoux, François le bénit et le congédia.

Et voilà que pendant deux ans que vécut encore ce loup, il vint

chaque jour manger tranquillement dans la ville ce qu'on lui donnait, et repartait sans jamais plus faire le moindre dégât.

Ce fait merveilleux est resté tellement de notoriété publique qu'on voit à Gubio, même encore , une très ancienne fresque qui le raconte dans sa naïveté séculaire.

Et que de fois aussi, suivi par des hirondelles, comme un jour à Alviano, ou par des cigales ou autres oiseaux, l'acclamant à leur façon, pendant que, monté sur un banc ou une estrade sur les places publiques, il parlait à la foule, que de fois il leur imposa silence, et eux de se taire avec une religieuse obéissance et de mêler leur attention à celle des nombreux auditeurs, comme s'ils eussent été doués d'intelligence.

Le souvenir de faits de ce genre est tellement passé dans la tradition des habitants d'Assise, qu'ils les racontent encore avec bonheur.

Cet homme était arrivé à un tel degré d'amour divin, de foi et de confiance en Dieu, qu'il réalisa à la lettre cette parole de Notre- Seigneur à ses Apôtres : En vérité, en vérité, je vous le dis, les miracles que je fais, quiconque croit en moi les fera aussi; et il en fera de plus grands encore.

Rien qu'au souvenir d'une vie si parfaite, on conçoit très bien quel ascendant saint François devait exercer sur tous ceux qui l'approchaient et quel enthousiasme il devait produire. Sa parole inspirée avait des accents qui pénétraient jusqu'au fond des âmes. Les pécheurs les plus endurcis n'y résistaient que très difficilement.

Les chroniqueurs racontent que, lorsqu'il entrait dans une ville, on sonnait les cloches. Peuple, clergé, tous accouraient avides de le voir et de l'entendre.

Pendant une de ses visites à Rome, le grand pape Innocent III voulut qu'il prêchât devant lui. François aurait bien désiré s'y soustraire; il fallut obéir. Son auditoire se composa du sacré -collège et de toute la cour pontificale. Les accents de son âme séraphique émurent si profondément la noble assistance, que pape, cardinaux, prélats, tous fondirent en larmes.

Et, ce qui parait inexplicable au premier aspect, c'est que ces succès prodigieux, ces hommages incessants, ces enthousiasmes parfois délirants des foules, au lieu de le tenter d'orgueil et de vaine gloire, ne servaient qu'à faire grandir son humilité. Elle devint une

vertu si préférée, qu'il voulut que sa famille religieuse en portât le nom : il l'appela les Frères Mineurs.

Mais qu'est-ce donc qu'un vrai saint pour qu'il puisse résister à de pareilles secousses? Qu'est-ce donc qu'un saint qui, plus il est grand, plus il se croit et se fait petit? Plus il commande à la nature, plus les miracles et les prodiges de toute sorte éclatent dans ses mains, plus il se croit poussière et néant? Et ce n'est certes pas une humilité de commande; mais vraie, sentie.

L'explication de ce problème, saint François nous l'a donnée par la réponse qu'il fit un jour à ceux qui le louaient. Écoutons -le avec respect et recueillement :

« L'homme, leur dit-il, n'est dans la réalité que ce qu'il est aux yeux de Dieu. Je rapporte à Dieu les honneurs qu'on me rend, parce qu'ils ne sont dus qu'à Lui. Je n'en prends rien pour moi. Je m'abîme de plus en plus dans ma bassesse et mon néant. Les statues de bois et de pierre ne retiennent rien des marques de respect ou d'honneur qu'on leur donne. Tout est envoyé à celui qu'elles représentent. Or, quand les hommes honorent Dieu dans ses créatures, et même en moi qui suis la dernière de toutes, je ne considère que Lui seul. Si Dieu avait accordé au plus grand pécheur autant de grâces qu'à moi , il aurait été moins ingrat que je ne le suis. S'il m'eût abandonné à moi-même, j'aurais commis plus de crimes que les autres. »

Oui, voilà bien le langage qu'ont tenu tous les vrais saints. Dieu a en horreur l'orgueil. Partout où il le voit, il le frappe; soit dans ses anges, soit dans l'homme. Il aime passionnément les humbles; plus il les voit humbles, plus il les fait grands; et plus il les fait grands, plus ils sont humbles. C'est toujours le deposuit patentes, et Vexaltavit humiles, proclamé par le plus parfait modèle humain de l'humilité, par la très sainte Vierge Marie.

Et notez que ce langage si vrai de saint François a été aussi celui , à divers degrés évidemment, mais enfin celui des hommes de grande intelligence et de grande vertu.

Pour comprendre ces nobles sentiments, si vrais d'ailleurs, il suffit, après tout, d'avoir conscience du néant de notre pauvre nature laissée à ses propres forces \

' En voici un exemple entre mille. L'historien du Père Lacordaîre raconte qu'un jour, au sortir d'une de ses belles conférences de Notre-Dame, où ce puissant

Tel fut donc saint François d'Assise. Mais aussi quel homme puissant en œuvres! Comme Dieu a récompensé son admirable humilité! Comme il l'a exalté! Exaltavit humiles. Il a régénéré, transformé, illuminé le moyen âge. Et par quels moyens, grand Dieu!

Que nous sommes étranges, nous surtout, chrétiens des derniers

Saint François en extase. (D'après Murillo.)

âges, et que notre vue est donc courte, quand nous jugeons ces grands personnages de la sainteté au point de vue humain; quand

orateur avait excité l'enthousiasme au point de se faire applaudir, une grande dame courut à sa rencontre pour le féliciter.

« De grâce, madame, pas de compliments, lui répondit l'humble religieux, le diable m'en a faits avant vous I »

Et arrivé dans son couvent, pour combattre toute tentation d'orgueil, comme de coutume d'ailleurs après chaque conférence, il se donna une rude discipline et s'imposa les plus humiliantes mortifications. De cela, le mondain sourit peut-être, mais l'homme intelligent et chrétien comprend et admire.

nous ne savons pas les voir, vivant, agissant entre les mains de Dieu, qui guide leurs pas comme il conduit tous les événements de ce monde.

Oui, oui, c'est le grand mal de notre époque surtout, époque de naturalisme, de scepticisme, de ne point se rendre compte du ressort divin qui dirigeait les saints; et, par suite, de l'influence qu'ils ont exercée sur la société de leur temps.

Les Ordres religieux sont tous nés d'un grand besoin ; et chaque fois que l'un d'entre eux a paru au firmament de l'Église, c'est que Notre-Seigneur voulait en faire un moyen nouveau de relèvement et de salut.

Non, les saints n'apparaissent pas fortuitement sur la scène de ce monde, et par suite aussi leurs institutions.

Quand Dieu voit son Église subir de nouveaux combats, exposée à de nouveaux périls, il fait surgir un de ces hommes admirables et il l'amène, souvent comme à son insu, à fonder une nouvelle famille religieuse qui continue , grandit et perpétue son action éminemment salutaire.

Ces réflexions se pressaient dans notre esprit pendant que nous étions prosterné sur le tombeau glorieux du saint d'Assise, dans la crypte de sa triple basilique. Notre pensée évoquant le souvenir de son époque si mouvementée et de sa naïve et étonnante histoire, nous nous disions en nous-même : Le voilà donc là, sous cette froide pierre, le corps sacré de cet homme qui a étonné le monde et restauré la société? Qu'était-il donc par lui-même? et quels moyens a-t-il employés pour cette œuvre merveilleuse?

Nous croyons, nous, que pour exercer quelque puissance, diriger les événements ou relever un peuple, il faut un sabre, ou de l'or, ou la science.

Mais encore une fois qu'était donc saint François? De la science, il n'en avait pas ; nous n'avons même lu, nulle part, qu'il fût instruit, bien que doué d'une grande intelligence naturelle. L'or! il le méprisait ; il en avait horreur. Son âme n'éprouva jamais qu'une profonde répulsion pour les honneurs et tout ce que le monde estime. Plus naïf qu'un enfant, à ce point qu'il pleurait en voyant conduire un agneau à la boucherie; se faisant plus petit, plus pauvre que le dernier des pauvres, recherchant avec soin un langage toujours simple;

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