LE SACRÉ COUVENT ET LA TRIPLE BASILIQUE DE SAINT FRANÇOIS
11 y a dans la ville d'Assise plusieurs monuments remarquables. Mais le premier de tous, au point de vue artistique, est la célèbre basilique de saint François, « un vrai nid de merveilles, » selon la pittoresque expression d'un charmant écrivain, notre compatriote.
Elle se compose de trois églises, superposées l'une sur l'autre, et si bien coordonnées autour du précieux tombeau du saint, qu'elles lui forment comme une superbe châsse architecturale.
La première est une crypte souterraine, construite en 1822, après l'invention des reliques de saint François, retrouvées tout providentiellement dans une anfractuosité du rocher.
La seconde, c'est l'église du milieu, qui se trouve au rez-dechaussée et de plain-pied avec le sol de la place extérieure. Dans celle-ci les religieux ont leur chœur et font les offices.
La troisième est l'église supérieure, splendide, vrai musée de peintures religieuses de la plus grande beauté.
« Ce triple monument n'a point d'égal. Avant de l'avoir vu on n'a point l'idée de l'art et du génie du moyen âge. Joignez-y Dante et les Fioretti de saint François, c'est le chef-d'œuvre du christianisme mystique '. »
C'est aussi là le triomphe de Giotto, le peinire inspiré, l'artiste pieux qui nous a raconté en vingt- huit fresques ravissantes l'histoire du
' Taine, Voyage en Italie.
saint patriarche. Giotto! ce petit pâtre que Cimabué rencontra en guenilles un jour, aux environs de Florence, traçant sur le sable le portrait de ses chèvres, et que le célèbre peintre florentin se fit un bonheur d'initier aux secrets du grand art'.
Un religieux fort intelligent et très aimable, natif de la Suisse, que nous eûmes la bonne fortune de rencontrer sur le seuil de son couvent, voulut bien nous servir de guide dans notre visite à la basilique.
Son français pittoresque donnait à son érudition considérable un charme de plus.
Nous fûmes très heureux de pouvoir, au retour, lui offrir en témoignage de reconnaissance un léger secours, car le gouvernement spoliateur n'a laissé à ces bons Pères Conventuels qu'une petite parcelle de leur « Sacré Couvent ».
Ce monastère est immense. Il entoure la basilique comme d'une ceinture. On le dirait bâti pour des soldats : il a l'air d'une forteresse.
Dans ces temps de guerres et d'invasions, qui fut un des caractères de la société du moyen âge, il était nécessaire que les moines fussent, dans leurs maisons, à l'abri d'un coup de main.
Le réfectoire de ce monastère a soixante mètres de long. Ce simple détail donne une idée de ses dimensions grandioses.
Quand la révolution couronnée s'en empara, elle suivit là ses goûts et ses usages antichrétiens. Elle s'empressa de transformer ces pieux bâtiments en établissements scolaires. C'est, il faut en convenir, une étrange façon de moraliser la jeunesse, que de lui apprendre tout d'abord que la propriété n'a plus rien de sacré, qu'on a le droit de la voler. Aujourd'hui donc, à la place de la cloche pieuse qui appelait les religieux à la prière et aux saints exercices de leur vie pénitente, on n'entend plus que le son aigre d'un ridicule tambour qui convoque les bambins d'Assise et les folâtreries bruyantes de ces pauvres enfants , façonnés à l'éducation laïque de l'État spoliateur. Les religieux auxquels on veut bien encore, par dernière pudeur, donner asile, sont relégués dans leur ancienne infirmerie. Ils sont réduits à la misère.
1 Giotto naquit à Vespignano, en Toscane, en 1226, de pauvres fermiers; son père se nommait Bondone. Cimabué l'enleva à la garde de ses chèvres et en fit le plus grand peintre de son temps. Benoît XI l'appela à Rome en 1298. Il suivit la papauté à Avignon, et mourut à Florence, le 8 janvier 1336. Pétrarque et le Dante, ses amis et admirateurs, ont immortalisé son nom encore davantage par leurs vers.
On s'en aperçoit vite à leur robe râpée, usée jusqu'à la corde, et tellement déchirée en maints endroits, qu'elle laisse entrevoir leur chair à nu ; elle ne peut pas même supporter le fil qui la coudrait.
Cimabué rencontra Giotto traçant le portrait de ses chèvres.
Le bon Père qui nous pilotait le sourire aux lèvres, tout en constatant la pénible situation qui leur est faite , ne paraissait pas trop s'en plaindre. Ah ! ces pauvres fils de saint François , quelle abnégation ! quel abandon complet à la volonté divine, même au milieu de bien rudes privations et de criantes injustices.
Pour visiter plus amplement l'intérieur du couvent, il aurait fallu demander une autorisation à la municipalité. Nous ne jugeâmes pas à propos de nous soumettre à cette exigence ridicule , et nous passâmes.
La façade de la basilique n'a rien de remarquable , à part la porte d'entrée de l'église du milieu, qui fut dessinée par Giotto.
C'est une chose très fréquente en Italie, que de voir même les églises les plus belles n'ayant que des façades fort communes. Leur beauté est toute à l'intérieur.
Une des rares exceptions à cette coutume générale est la basilique Saint- Charles, à Milan, avec sa forêt magnifique de clochetons, tous en marbre superbement sculpté et avec son peuple innombrable de statues, aussi en marbre blanc et de grandeur naturelle, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur.
En France, et surtout en Espagne, on a soigné aussi bien la façade que l'intérieur.
Cette négligence du dehors de l'église, dans la péninsule italienne, — qu'elle ait été volontaire ou non, — étonne. Le Français surtout a peine à s'y habituer.
Je me souviens de la déception que j'éprouvai, et que j'ai constatée aussi chez nos compagnons de voyage, la première fois que nous aperçûmes la basilique Saint-Pierre de Rome, de la rue du Borgho Nuovo, ou mieux de l'entrée de l'immense place qui la précède : « Ah! mon Dieu! disions-nous, c'est là la plus grande église du monde, c'est Saint-Pierre? » Mais, à mesure que nous avancions, le monument semblait monter, s'élargir; tout prenait ces proportions énormes qui défient toute comparaison. Et, arrivé au seuil de l'immense édifice, on se sentait comme écrasé par le gigantesque qui constitue sa spéciale beauté. Debout ensuite sur la grande porte, plongeant le regard dans la profondeur du temple sacré, on éprouve comme une pieuse épouvante, tant l'admiration vous saisit.
Mais pour beaucoup d'autres églises, très remarquables même, comme Saint-Ambroise à Milan, Saint -Vital et Saint-Apollinaire à Ravenne, Saint-Janvier à Naples, Saint-Dominique à Bologne, il n'y a, le plus souvent, rien à l'extérieur qui vous prépare à l'admiration que vous réserve l'intérieur, et vous entrez sans avoir eu à vous arrêter un instant pour regarder la façade, fort commune et fort négligée.
On dit que, pour un grand nombre, la raison en est que le christianisme n'a fait que transformer en temples du vrai Dieu des temples païens existant déjà depuis longtemps, et leur a laissé extérieurement ce cachet triste et froid qui était le caractère du paganisme. Il aurait donc concentré tous ses soins et son amour à parer le dedans pour le rendre moins indigne que possible de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui y réside personnellement et substantiellement.
Cette raison vaut ce qu'elle vaut, mais le reste est un fait facile à constater. Il n'y aurait pas d'ailleurs à la produire pour la basilique de Saint -François -d'Assise, puisqu'elle ne fut construite qu'après la mort du saint.
Ne cherchons donc pas sa beauté dans la façade : ses merveilles sont au dedans.
En revanche, elle en est pleine. Nous allons le voir en étudiant chacune des trois églises qui la composent.
§ 1. — l'église souterraine
Avec le précieux concours de notre aimable cicérone et une torche à la main , comme aux Catacombes de Rome , descendons dans l'église souterraine qui possède le tombeau du saint.
Sur le seuil , d'abord, on s'incline avec respect devant deux grandes et belles statues, l'une de Pie VII et l'autre du très aimable et inoubliable Pie IX. On dirait qu'elles sont là pour en garder l'entrée, comme deux anges détachés du ciel pour veiller sur les précieuses reliques que nous allons vénérer. Super muros tuos constitui custodesK
Puis à peine a-t-on fait quelques pas, que le religieux et éternel silence de ce lieu béni, les ténèbres qui vous environnent un peu seulement diminuées par la petite lumière blafarde des torches, tout fait éprouver un saisissement involontaire qui rappelle la terreur religieuse que nous avions ressentie dans notre visite aux catacombes romaines.
C'est la crypte, c'est le froid de la tombe, c'est le mystère dans une pâle lueur, qu'on s'imaginerait presque semblable à celle des limbes.
On se retient aux murs qui suintent ; on tâtonne en marchant avec
• Isaïe , LXii , G.
précaution. De la main, on touche des cliapelles ou des sépulcresqui sont là.
Des lampes de cuivre, avec une demi -lumière qu'on croirait calculée à dessein , y brûlent incessamment. Leur fumée rampe sous la voûte noircie. On dirait la perpétuelle veillée d'un mort.
C'est qu'en effet nous allons à un tombeau. Il est là, au fond de cette basilique sépulcrale. Nous y sommes.
Chacun tombe à genoux, plein de respect et d'émotion.
Parmi les tombes célèbres devant lesquelles s'inclinent les têtes humaines, il y en a peu, très peu, qui méritent autant que celle-ci les hommages des enfants de l'Église catholique, et même des hommes seulement intelligents, quels qu'ils soient.
Comme il est facile, dans ce lieu saisissant, devant ces glorieuses reliques, de se livrer à d'utiles méditations !
La prière et les réflexions vous envahissent, et le temps s'écoule sans qu'on y prenne garde.
Il y a une chose dont je ne saurais trop louer les fils spirituels de ce grand saint, c'est d'avoir respecté jusque dans la mort son ardent amour pour l'humilité, la simplicité et la pauvreté. Ici point d'ornements tapageurs, brillants, à effet. C'est grave, sérieux, simple. C'est beau.
Nous avons vu dans divers pèlerinages, en France, en Italie ou en Espagne, ceux d'autres fondateurs d'ordres. On y prie avec plaisir devant leurs précieuses reliques. Leurs enfants spirituels se sont donné le légitime bonheur de les orner de leur mieux, témoignage assurément bien permis de leur amour filial.
A tout prendre, nous préférons celui-ci. Il a, dans sa beauté majestueuse et simple, une analogie parfaite avec la vertu dominante et si aimée du saint dont il garde les restes sacrés. Ce tombeau nous rappela celui du si aimable et saint pontife Pie IX, à Saint - Laurenthors- les -Murs, à Rome, sur lequel on a gravé, par son ordre, ces mots d'une simplicité si éloquente :
OSSA ET CINERES P. PII IX « Ici sont les ossements et les cendres du souverain pontife Pie IX. »
Passons maintenant à l'église du milieu.
Cathédrale d'Assise.
DE SAlx\T FRAiNÇOIS D'ASSISE 75
§ 2. — l'église du milieu
Elle est du xiiie siècle. Grégoire IX, qui régna de 1227 à 1241, en posa la première pierre en 1227 même, c'est-à-dire dès la première année de son pontificat. Il avait connu et aimé intimement saint François, et l'inscrivit aussitôt pape dans le catalogue des saints. Innocent IV (1243-1257) en fit la solennelle consécration.
Cette église a un caractère souverainement sombre et sévère. Par sa construction à voûtes basses, à pleins -cintres, à piliers lourds et massifs, elle rappelle les cryptes des premiers siècles de l'ère chrétienne que nous avons vues çà et là dans la péninsule.
Le demi-jour, qui l'éclairé à peine, ne contribue pas peu à la rendre austère et comme mystérieuse aussi.
Voici la description que Taine en a faite ; elle est fort exacte :
'.( Un revêtement d'azur sombre et de bandes rougeâtres étoilées d'or, une merveilleuse broderie d'ornements, de torsades, d'enroulements délicats, de feuillages et de figurines couvrent les arcs et les plafonds de leur multitude harmonieuse. Le regard s'en remplit; un peuple de formes et de teintes vit sur ces voûtes... Ni l'antiquité ni la Renaissance n'ont compris cette puissance de l'innombrable. Ici, les stalles du chœur, chargées et couturées de sculptures; là-bas, un riche escalier tournant, des grilles ouvragées, une fine chaire de marbre, des monuments funéraires dont le marbre fouillé et travaillé semble le plus élégant coffret d'orfèvrerie; çà et là, au hasard, une gerbe élancée de sveltes colonnettes, un amas de joyaux, de pierres, dont l'ordonnance semble une fantaisie; et, dans ce labyrinthe de feuillages colorés, une profusion de peintures ascétiques avec leur auréole de vieil or terni , tout cela vaguement entrevu par les reflets noirs des boiseries, dans un jour de pourpre éteinte, tandis qu'à l'entrée le soleil baissant tombe par cent mille flèches d'or, comme un paon qui s'étale ^ »
Taine aurait dû ajouter que ces peintures ascétiques sont admirables, œuvres du pinceau si chrétien de Giotto.
' Taine, Voyage en Italie.
Les madones surtout de ce grand artiste, à figures si fines, si agréables, si gracieuses et souverainement modestes, n'ont pas peu contribué à faire connaître son génie et son École.
A notre avis, elles sont bien préférables à celles de Raphaël, devant lesquelles, quoi qu'en disent certains, il est difficile de prier.
Ce sont de jolies femmes, belles de formes, mais non pas des vierges chrétiennes. Leur beauté, incontestable certainement, n'est qu'une beauté plastique.
« Je n'y vois nullement le divin idéal, dit J. de Maistre, ou, pour mieux dire, l'idéal divin, car ce qui n'est pas idéal ne saurait être divin. »
Ses madones n'ont pas, empreint sur leur visage, Un cachet de candeur et de sérénité.
Leur bouche rit souvent d'un sourire profane ; Et parfois sous la vierge, on sent la courtisane *.
(( Ce n'est pas assez d'avoir du génie quand il s'agit de peindre la Vierge. La Vierge de Raphaël est belle, mais elle n'est que belle ^. »
Oui, ce n'est qu'une beauté tout humaine ; on n'y sent rien de la Mère de Dieu,
Au reste, il faut bien que Raphaël lui-même ait eu en haute estime les vierges de Giotto, puisqu'il vint les étudier ici, sur place et longuement, en même temps qu'il s'inspira des fresques de la voûte, qui représentent les prophètes et les sibylles (œuvres d'Adone-Doni), et les reproduisit à Santa Maria délia Pace, à Rome.
Très belles aussi les fresques, encore de Giotto, qui représentent le mariage mystique de saint François avec la pauvreté, la chasteté et l'obéissance.
A côté de la chasteté, l'artiste a mis un très beau personnage en habit de tertiaire : c'est son illustre ami le Dante.
Mais le travail qu'on regarde comme son chef-d'œuvre est l'apothéose du saint, ou saint François dans la gloire éternelle.
Voici comment un critique, d'un talent incontesté, caractérise legenre de peinture de cet éminent artiste :
* Théophile Gautier.
2 Louis Veuillot, Parfums de Rome.
« Giotto inaugura vraiment pour la peinture, en Italie, une ère nouvelle, et ce fut à saint François d'Assise qu'il dut cette gloire.
« La légende franciscaine, qu'il eut à peindre sur son tombeau, émancipa l'art de ses compositions hiératiques. Il fallait, pour représenter les sujets contemporains, en étudier la vérité historique, la fidélité des costumes et la variété des expressions. Giotto le fit avec un incomparable talent. La peinture reçut, de son exemple, une impulsion prodigieuse. Il parcourait en conquérant toute l'Italie, laissant partout des chefs-d'œuvre et des élèves, établissant ces centres de progrès où des générations d'artistes se succèdent pour peindre des grands poèmes en l'honneur de Notre -Seigneur et des saints : Assise, Florence, Padoue, Naples, le Campo Santo, dont les merveilles nous montrent encore l'art chrétien dans son unité et sa variété*. »
Voici une autre appréciation qui fera ressortir encore mieux le génie de ce grand peintre - :
« C'est à Giotto qu'il faut laisser l'honneur d'avoir réellement fondé l'école italienne moderne; bien plus, d'avoir été dans les arts le vrai promoteur de la.Rênaissance. Peintre, sculpteur, architecte, ingénieur, mosaïste et miniaturiste, embrassant enfin tous les arts connus de son temps, Giotto fut le commun et général modèle de toute l'Italie, qu'il parcourut successivement, d'Avignon, où il suivit le pape Clément V, jusqu'à Naples, où il travailla longtemps pour le roi Robert d'Anjou, dit le Sage; à Lucques, il fit le plan de la forteresse inexpugnable de la Giusta; à Florence, il éleva le campanile; à Rome, il composa la célèbre mosaïque appelée Navicella di san Pietro.
(( Mais la peinture surtout lui doit les plus signalés services. Appelé de Padoue à Rome par le pape Roniface VIII, Giotto, qu'inspirait une sorte d'inspiration divine per dono di Dio, comme dit Vasari, Giotto s'affranchit pleinement de l'imitation des Grecs et ne se soumit plus qu'à celle de la nature. Sans être moins digne, l'ordonnance de ses compositions fut plus variée, plus animée, plus appropriée au sujet. Son dessin devint simple et naturel , sans forme de convention, sans types fixés d'avance et toujours reproduits inexorablement; son coloris aussi fut en progrès , offrit des teintes à la fois plus vraies,
1 Cartier, Étude sur l'art chrétien, chap. viii.
2 Les Merveilles de la peinture, par. L. Viardot.
plus variées, plus profondes. Il ressuscita l'art oublié de peindre les portraits. Il osa, le premier, faire emploi des raccourcis et de la perspective ; il porta les draperies à une perfection qui ne fut plus dépassée. Enfin, « renouvelant l'art, dit encore Vasari, parce qu'il « mit plus de honte dans les visages, » il trouva Vexpression, ce grand sujet d'étonnement pour ses contemporains, qui purent dire de lui, comme Pline du Grec Aristide : Il peignait l'âme et exprimait les sentiments humains.
(( Cette peinture, que les hommes de son âge appelaient miraculeuse, c'était enfin la véritable peinture, l'art échappé de la rigidité du dogme. Giotto améliora jusqu'aux procédés matériels, tels que la préparation des couleurs ou celle des panneaux de bois et des toiles que l'on collait dessus pour réunir plusieurs planches, quand le sujet était vaste et le tableau de grande dimension.
a A la vue des principaux ouvrages de Giotto, dispersés dans l'Italie entière, par exemple, la Vie et la mort de saint François d'Assise, la Vie de Marie et la Vie de Jésus, dans la chapelle de l'Arena, à Padoue, on connaît quelle distance considérable le sépare de ses devanciers immédiats ; on trouve en lui l'extrême limite de l'art italien sortant de l'art grec; on comprend et l'on répète les éloges magnifiques dont il fut comblé par Dante, par Pétrarque, par Pie II, par Politien enfin, qui lui fait dire : « Ille ego sum per quem « pictura extincta revixit. Je suis celui qui a fait revivre la peinture (( morte. »
Oui, c'est incontestable, Giotto fut un grand artiste. Il l'a montré à Assise avec évidence, dans cette église du milieu de la triple basilique; nous allons le voir encore dans l'église supérieure qui nous réserve bien d'autres agréables surprises. Un charmant écrivain l'appelle avec raison : le troisième ciel de l'art.
Gardons-nous cependant d"y monter avant d'avoir vénéré, dans la magnifique sacristie, le voile de la très sainte Vierge, qu'on y conserve avec le plus grand respect.
§ 3. — l'église supérieure
Cette troisième église s'élance aussi brillante, aussi aérienne, aussi triomphante que celle que nous venons de visiter est basse et grave.
Fresque de Giotto dans la cathédrale d'Assise.
On dirait véritablement que ceux qui ont construit ces trois sanctuaires ont voulu comme représenter les trois mondes : tout en bas, c'est l'ombre de la mort, l'horreur du sépulcre; au milieu, l'anxiété du chrétien qui prie, lutte, attend dans notre pauvre terre d'épreuves, de tristesses et de combats ; en haut, c'est la pleine lumière, la gloire éblouissante, la joie éternelle du paradis.
Aujourd'hui on n'a plus à prier dans cette église supérieure. La sainte eucharistie en est absente; ils l'ont enlevée.
Ce sanctuaire, autrefois si aimé, le gouvernement subalpin l'a désaffecté. Il faut espérer du moins que ce ne sera que momentanément. Il a cru devoir restaurer certaines fresques un peu endommagées, il est vrai. Mais à voir la lenteur avec laquelle il procède, on aurait la pensée de croire que son désir de le rendre au culte n'est pas bien grand. Ce n'est donc plus qu'un musée, heureusement un musée chrétien. Il est bien certain que les pauvres Frères mineurs conventuels qui gardent le sanctuaire n'auraient pas pu faire les dépenses nécessitées par la restauration de ces chefs-d'œuvre. Dieu se sera donc encore là servi de ses ennemis pour mettre en relief la gloire de ses saints.
Cette église est du style ogival. Tout exhaussée dans l'air et la lumière, elle effile ses gentilles colonnettes, aiguise ses belles ogives, monte, monte encore, richement éclairée par ses hautes fenêtres, par le rayonnement de ses rosaces et par ses superbes vitraux qui tamisent si agréablement la lumière ; on n'en voit pas de plus beaux en Italie, qui, d'ailleurs, en a si peu de beaux.
La chaire est très remarquable. Saint Bernardin de Sienne l'a occupée bien des fois, tenant suspendues à ses lèvres éloquentes des foules toujours avides d'entendre les pieux accents de son âme inspirée.
Cette voûte est si élancée qu'on la croirait un dais aérien qui prend à peine son appui sur la terre. Elle est toute scintillante d'or et de clarté. C'est beau, très beau.
Trois peintres célèbres se sont disputé l'honneur de couvrir, de leurs œuvres remarquables, les parois de l'édifice : Giotto, Gimabué et Giunta Pisano. Pisano a peint l'abside et le bras droit. Il y a représenté les principaux actes de la vie de la très sainte Vierge et des apôtres. Cimabué a décoré le bras gauche et une partie de la nef.
Ses compositions sont tirées de la Genèse, de l'Évangile et de l'Apocalypse. Elles sont d'un très bel effet.
Mais dans ce concours artistique la palme revient certainement à Giotto. Il a peint la nef, à partir de la galerie jusqu'au fond. En vingt- huit tableaux il a représenté les traits les plus saluants de la vie de saint François, avec un coloris saisissant de vérité, une naïveté, un charme inexprimables. Chaque fresque est une page magnifique de cette merveilleuse existence. Ces peintures sont d'un fini, d'une perfection extrêmes. Il y mit sans doute toute son âme.
Si Piaphaël, qui comme nous l'avons dit vint la visiter, et Michel- Ange l'ont surpassé par la science du dessin, lui ne leur est pas inférieur par le sentiment qui s'en dégage, surtout par le sentiment chrétien. Il marche avec eux, et la piété dans ses figures le fait marcher avant eux. Il a su faire passer sur la figure de ' js saints au moins un peu de l'éminente beauté de leur cœur. Il nous montre saint François, jeune encore, recevant publiquement sur la place d'Assise les hommages d'un fou; saint François donnant ses habits à un pauvre; saint François voyant dans un songe un château richement décoré; saint François écoutant et recevant la parole du crucifix à Saint-Damien; saint François renonçant aux biens de ce monde et se dépouillant, devant son évêque, de ses riches habits pour épouser la sainte pauvreté.
Tels sont les principaux sujets de ces splendides compositions. Grâce à son incomparable talent, GioLto a grandement contribué à établir ce xiiF siècle comme l'apogée et la fleur du christianisme au point de vue de l'art. Il a su donner, par des images sensibles, l'intuition du surnaturel. Ce sera son éternelle gloire.
Nous sommes sortis de la basilique émerveillés, et convaincus aussi que, de toutes les Écoles de peinture l'École ombrienne est la plus remarquable à cause de sa fidélité au sentiment religieux, tant il est vrai, selon la réflexion du savant critique que nous citions tout à l'heure, que ce l'art vit véritablement de la vie de l'Église, qu'il en reçoit les inspirations, qu'il en partage la fortune et les triomphes ' ».
Pour mieux s'en convaincre, on n'a qu'à comparer encore nos vrais chefs-d'œuvre chrétiens avec les chefs-d'œuvre du paganisme.
1 Cartier, l'Art chrétien.
il n'avait qu'une très basse opinion de lui-même et fuyait les louanges avec beaucoup plus d'ardeur que les orgueilleux ne les recherchent. Sa douceur était telle qu'il écartait de sa route même un ver de terre de pei de l'écraser.
Son humilité, dont nous parlions, alla si loin, qu'à l'exemple de l'illustre patriarche des moines d'Occident, saint Benoît, il ne voulut jamais consentir, malgré les instances qu'on lui fit, à accepter la prêtrise, et se contenta du diaconat, se disant indigne de monter ar saint autel pour l'adorable sacrifice de la messe. Si mortifié, qu'il accabla de pénitences, de mortifications et d'austérités de toutes sortes, son corps virginal; et dans cette voie crucifiante, il alla si loin, qu'au momient de mourir il crut devoir lui en demander pardon.
Et cependant, voilà que cet homme de rien, selon les pensées du monde, uu3 croix à la main, le feu de Dieu sur ses lèvres, et dans son cœur un amour débordant, a -opéré un bien immense et régénéré son siècle.
Oh! que l'Esprit-Saint a bien raison quand il dit : Quœ stulta sunt mundi elegit Deus, ut confundat sapicntes. En la personne de saint François Dieu choisit ce qui paraissait insensé * pour confondre les prétendus sages du siècle. Il prit cet homme obscur, extérieurement méprisable, cet homme qui ne comptait pas, pour détruire ce qui régnait en son temps, l'orgueil par son humilité, la cupidité par sa complète pauvreté, et la luxure par ses insatiables austérités -.
Et cet homme n'est pas mort quand il est descendu dans la tombe, car son œuvre dure toujours. Où sont donc les dynasties qui régnaient en ce temps-là? Ah ! il y a des siècles qu'elles ont disparu. La sienne continue aussi vivante, plus vivante encore qu'à sa mort.
Ses enfants spirituels, multipliés merveilleusement même pendant sa vie, sont partout, sous tous les cieux, dans tous les climats, répandant avec le plus grand zèle les œuvres de salut de leur incomparable fondateur.
Ah! que notre siècle est donc coupable quand il pourchasse les saints et ferme les couvents. Mais les aveugles, savent- ils bien ce
' Nous ne croyons pas exagérer, en affirmant que de nos jours on l'aurait mis aux petites Maisons, ou jeté en prison comme troublant le repos public.
* I Cor., I, 27 et 28. Et ignohilla rmindi, et conteniptibilia et ea qnx non sunt, ut ea quœ sunt destmeret.
qu'ils font? Il nous semble cependant que les leçons si cruelles de la fin du siècle dernier auraient dû éclairer tous les esprits, même simplement libéraux. Pour chaque couvent qu'ils supprimeront, il leur faudra construire à la place une prison de plus et une maison de fous. C'est la leçon constante de l'Histoire ; ce seront toujours aussi les représailles de Dieu.
Maintenant que nous avons étudié le temps , et sommairement la vie de saint François, parcourons et étudions les diveis sanctuaires d'Assise qui nous disent sa gloire.
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