‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 10 sur 121 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

épaules et je marchai deux heures avec ce fardeau après avoir fait douze lieues dans la journée. On nous habilla J et le Premier Consul nous passa en revue dans la cour des Tuileries; il était à pied. J'étais le dernier homme de la dernière compagnie et seul de ma file ; il me considéra un instant, surpris sans doute de voir une figure enfantine parmi ces vieilles moustaches ; il était à cette époque maigre et pâle. Pendant mon séjour à Paris, je visitai les monuments remarquables de la capitale. L'argent du prêt et celui que je retirai de la vente de quelqties livres que j'avais apportés de Perpignan fut employé à voir divers spectacles.

Nous quittâmes Paris pour nous rendre au camp d'Amiens, où étaient rassemblés sept à huit mille hommes, dont quatre compagnies d'élite de la demi-brigade faisaient déjà partie ; il pleuvait souvent. Dès qu'il tombait une ondée, le dernier soldat de chaque escouade, et j'étais le dernier de la mienne, était tenu de sortir dehors et de battre la tente avec un bâton afin d'empêcher que l'eau ne pénétrât dans l'intérieur. Après quelques minutes de ce désagréable exercice, je rentrais mouillé jusqu'aux os. Lorsque mes camarades étaient tous présents, il ne restait d'autre place vide que celle qui m'était affectée, c'est àdire un coin près de l'entrée où je devais me tenir accroupi et le dos appuyé contre la toile de la tente que la fraîcheur de la terre exhaussée autour rendait froide comme glace. Nous étions sans capote et nous n'avions pour nous garantir d'un froid assez vif qu'une couverture carrée qui n'abritait pas les hommes placés comme moi aux extrémités.

i. Les compagnies d'éclaireurs avec shakos et bufiletefies blanches, créées en 1800 dans quelques demi-brigades, furent organisées eni8o4 dans toute l'infanterie sous le nom de voltigeurs, mais le shako, la buffleterie blanche et les cheveux courts ne furent généralement adoptés qu'en 1806.

Aussi, dès que tout le monde était endormi, je ne manquais pas de tirer doucement la couverture sur moi. Bientôt celui que je dépouillais ressentait l'impression du froid, se mettait sur son séant et réclamait énergiquement ses droits; les autres soldats, réveillés par ses cris, menaçaient de m'assommer si je continuais à troubler leur repos. La rigueur de la saison obligea de lever le camp. Par un abus qu'on ne tarda pas à corriger, tout ce que le travail de l'ordinaire avait de plus pénible incombait aux derniers venus. En conséquence, on me chargeait, outre mes effets, d'une pioche, de trois piquets, d'une grosse marmite, d'un morceau de viande et d'un petit sac de sel. Ce fardeau m'accablait, et, loin de pouvoir me reposer en arrivant à l'étape, je devais encore aller à la corvée ou faire la soupe.

Notre corps d'armée séjourna quelque temps à Versailles, ce qui me permit de visiter à différentes reprises le palais des rois. Je remarquai, parmi les tableaux que ce palais renfermait, quelques portraits peints par notre compatriote Rigaud. Chaque dimanche, une troupe de comédiens de Paris venait donner, dans la salle de spectacle du château, une représentation à laquelle assistaient des bourgeois, des ouvriers et des militaires à la place des princes et des courtisans qui avaient émigré. Nous manœuvrâmes un jour devant le Premier Consul dans la plaine de Marly. Plus de cinquante mille spectateurs, accourus des villages voisins, se rangèrent derrière les troupes. Les généraux se placèrent dans un espace réservé où l'herbe était assez haute. A la première décharge, il sortit de ce terrain douze à quinze lièvres qui se mirent à courir dans tous les sens. Les soldats, poussant des cris de joie, quittèrent leurs rangs et les prirent tous aux yeux du Premier Consul, qui riait d'une pareille chasse. On figura

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