‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 11 sur 121 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ensuite la bataille de Marengo; la garde consulaire représenta les Autrichiens, que nous fîmes gaiement prisonniers.

Nous partîmes au mois de novembre pour Dijon, où Murât rassemblait les troupes qu'il devait conduire en Italie. Dans l'étape de Semur à Vitteaux, le temps fut affreux. Je marchais le fusil renversé, les mains sous les aisselles; mes bras s'engourdirent et la neige forma bientôt une pyramide sur mon sac et sur mon shako, dont les cordons, chargés de glace, me meurtrissaient la figure à chaque pas. J'arrivai de nuit, à la couchée ; les maisons étaient fermées; j'errais dans les rues, près d'expirer de fatigue et heurtant à toutes les portes, lorsque des soldats, qui avaient reconnu ma voix, me reçurent dans leur logement, où la chaleur du foyer me rendit peu à peu l'usage de mes bras. De Dijon, les demi-brigades prirent la route de Genève. En passant près de Ferney, j'allai visiter la maison de Voltaire ; sa chambre était encore garnie des meubles dont il se servait, conservés avec le plus grand soin. Le même jour, je vis à Nyon la maison que Rousseau avait occupée. On me montra aussi, à Genève et à Annecy, les maisons qu'il avait habitées. La position de Genève est magnifique. On découvre à la fois le lac que le Rhône traverse, la Savoie, la Suisse, Lausanne, divers villages et de hautes montagnes.

Nous devions gravir le Saint-Bernard. A l'Hôpital, bourg situé à moitié route, la neige tombée pendant la nuit s'éleva à deux ou trois mètres de hauteur. C'était la veille du jour de Noël; les habitants pratiquèrent dans la neige des sentiers conduisant à l'église, afin d'assister à la messe de minuit. Mon hôte, brave homme comme tous les Savoyards, m' ayant averti qu'une collation de saucisses et de boudins attendait, au retour, ceux qui l'accompagne-

raient à la messe, je me laissai tenter et je suivis la famille. L'église était déjà remplie par suite de la dévotion que la saucisse avait inspirée aux soldats ; nous nous mîmes à genoux à la file entre deux murailles de neige et j'entendis ainsi trois longues messes sans voir le lieu où elles se disaient. Je ne tardai pas à reconnaître que mes genoux étaient moins durs que ceux des Savoyards. N'osant pas me tenir debout, de crainte de causer du scandale, j'eus tout le temps de maudire ma gourmandise.

Les paysans des environs ayant déblayé la route, nous nous rendîmes à Moutiers. La compagnie fut détachée dans un village de huit ou dix cabanes, situé au sommet d'un roc isolé en forme de pain de sucre. Nous grimpâmes, pour arriver au village, pendant une heure, et je passai plusieurs fois sur des planches étroites et flexibles, servant de pont à un ruisseau qui descendait avec fracas et tournait au pied de la roche. Le vent faillit m'emporter, et il souffla avec tant de violence pendant deux jours que nous ne pûmes sortir de nos logements. Le troisième jour, nous allâmes coucher à Saint-Maurice, et nous commencions à monter le Saint-Bernard quand la tourmente nous força à rétrograder et rendit le passage impraticable pour le reste de l'hiver. Les habitants nous apprirent qu'une compagnie de canonniers avait été précipitée dans un abîme par un ouragan, quelques jours avant notre arrivée.

De retour à l'Hôpital, on nous dirigea sur le mont Cenis, que nous montâmes à l'aide de trous pratiqués dans le roc pour y placer les pieds et qui formaient une espèce d'escalier. Au sommet du col, on traverse une plaine d'environ deux lieues, où l'on voit un lac et un hôpital, et, plus loin, on découvre l'Italie à ses pieds; des nuages amoncelés à mi-côte nous cachaient le bas des montagnes

Page 1