‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 9 sur 121 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

tèrent qu'il n'est pas moins honorable de nourrir une mère et une sœur infirmes que de verser son sang pour son pays. Il n'y avait rien à répliquer à d'aussi bonnes raisons. En conséquence, nous convînmes qu'on ferait une pension d'un franc par jour à ma mère tant que je resterais au service, qu'on lui donnerait cinq cents francs pour payer ses dettes et pareille somme si je venais à être tué. Cet accord fut réglé à son insu (chez M. Jaume, notaire), car elle n'aurait jamais consenti à une semblable transaction. Le jour de mon départ, le 28 avril 1800, je m'arrachai de bon matin des bras de ma mère et de ma sœur, qui fondaient en larmes, et, le cœur oppressé, la voix éteinte, je sortis précipitamment de Perpignan. Je devais rejoindre à Toulouse le 3e bataillon de la 3e demi-brigade de ligne.

Me voilà sur la route de Narbonne, portant un petit havresac sur le dos et ayant l'air, vu ma taille et ma figure, de n'avoir pas plus de quinze ans. De temps en temps je me retournais avec émotion vers la ville qui renfermait ma mère désolée et ma sœur que je ne devais plus revoir. L'aspect du soleil levant et les objets nouveaux qui s'offraient à chaque pas à ma vue suspendirent peu à peu le cours de mes tristes idées. Le bataillon dans lequel j'entrai était composé d'une centaine de conscrits roussillonnais en habits bourgeois et d'environ trois cents soldats vêtus de vieux effets militaires de différentes couleurs *. La première fois qu'on me conduisit à l'exercice, l'on me prévint que je devais payer l'eau-de-vie aux caporaux instructeurs. Ces messieurs, charmés de mes procédés, me traitèrent avec la plus grande douceur et dirent au

1. Us avaient capitulé à Ferrare et ils rentraient en France conduits par les Autrichiens, lorsque, aaprès deCeva,leur escorte les livra aux Barbets, qui en assassinèrent un grand nombre.

capitaine que j'étais un jeune homme plein d'adresse et de bonne volonté. Peu de jours après, lorsque je n'eus plus d'argent, je fus un petit drôle qui se négligeait, qu'il fallait mener rudement et mettre à la salle de police. Je frémis à cette menace, et m'approchant du terrible caporal qui faisait mine de vouloir l'exécuter, je lui dis qu'il me restait encore quelques sous et le priai d'accepter un verre de ratafia et des pâtisseries. Il voulut bien avoir cette complaisance, et me présentant à ses collègues : « Voilà un bon enfant, leur dit-il, cest dommage qu'il « ne boive pas de vin, nous en aurions fait un ami. »

Le commandant du bataillon reçut l'ordre de compléter la compagnie de grenadiers, de former une compagnie de chasseurs-éclaireurs, composée d'anciens soldats, et de les envoyer à Paris à marches forcées. Je ne m'attendais pas à faire partie de cette troupe d' élite et je fus très surpris quand le capitaine des éclaireurs dit à son sergentmajor : « Prenez ce petit garçon, il fera un joli soldat. » La plus forte journée de marche fut celle de Fraissinet à Brives. Nous partîmes à deux heures du matin et nous n'arrivâmes qu'à neuf heures du soir. Je me sentais moins las à l'arrivée que vers le milieu de l'étape; toutefois, après quelques instants de repos, il me fut impossible de me lever de la chaise où la fatigue m'avait cloué. Mon hôte me porta dans mon lit, et le lendemain nous marchâmes de nouveau. Dans cette route d'environ i5o lieues, Orléans seul fixa mon attention. Je remarquai un pont sur la Loire et les beaux châteaux des environs. J'entrai dans Paris armé d'un fusil sans baïonnette et avec une giberne à baudrier noir passée sur mes habits bourgeois. A peine étions-nous arrivés à la caserne de la Nouvelle- France qu'on me désigna pour aller à Vincennes chercher des fusils neufs. Je chargeai six de ces fusils sur mes

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