‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 100 sur 121 · CHAPITRE IX. l · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX. l

tais moi-même mes factionnaires quatre ou cinq fois par nuit. Le jour, je me tenais à la porte d'entrée pour tout voir par mes yeux. De là je portais mes regards sur la ville et vers la campagne, et je me disais : « Tu ne saurais aller à cette maison, à cet arbre, sans être tué. » En comparant cette situation à la sécurité qui régnait en France, je résolus dès lors de demander en temps opportun ma retraite, afin de pouvoir mener une vie plus tranquille.

La dernière colonne qui vint à Huesca me laissa ses blessés et ses malades et emmena mes deux officiers. Le régiment ayant livré plusieurs combats depuis peu, certaines compagnies n'en aAaient plus qu'un seul l. Je profitai de cette occasion pour envoyer mon argent en France ; le capitaine d'habillement le fit compter à mon oncle Vialar, que j'avais institué mon héritier, comme étant le parent qui m'avait marqué le plus d'amitié.

Le 3o juin 2, Ghapalongara 3, à la tête de 4,000 fantassins

1. De i-ç)3 à i8id, le régiment prit part ou livra lui-même plus de trois cents combats, dont beaucoup furent plus meurtriers pour lui que les batailles d'Austerlitz et de Wagram, où il ne perdit pas cinquante hommes, de sorte qu'à la fin il ne restait pas quatre soldats par mille de ceux qui l'avaient d'abord composé. Malgré sa valeur et tant de sang répandu, n'ayant pas eu l'occasion de se distinguer dans des affaires marquantes, le régiment sera peu connu. Il est vrai qu'il en sera de même de la plus grande partie de nos légions. Que de traits de courage ! que d'événements intéressants ! que de combats resteront ignorés! D'un autre côté, qu'on se figure les fatigues et les maux que doivent avoir endurés les militaires de plus de trois cents régiments français, combattant pendant vingt-cinq ans dans les quatre parties du monde, si moi, qui n'ai servi qu'une quinzaine d'années et qui ne suis pas sorti de l'Europe, j'ai dû marcher à quatre pattes, courir nu par un froid rigoureux et mendier mon pain déguisé en paysan ; si j'ai éprouvé qu'un excès de faiblesse peut faire marcher les jambes sans la volonté de les mouvoir, qu'il suffit d'être exposé pendant quelques heures à une poussière intense pour devenir méconnaissable, qu'on peut dormir et rêver en marchant, qu'un excès de fatigue qu'on ne sent pas tant que le sang est échauffé vous empêche ensuite de remuer, etc.

a. i8i3. (Note de l'éditeur.)

3. Le même qui défendit Pampelune en 1823 et qui mourut si héroïquement près d'Huesca, dans sa tentative constitutionnelle de i83o.

l86 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.

et de 5oo cavaliers de l'armée de Mina, forte alors de près de 20,000 hommes, se rendit maître de la ville et annonça que, dans huit jours, il n'y aurait plus de Français en Aragon. Il fit occuper les maisons voisines du Castillo et nous tint enfermés dans nos murailles, en prescrivant de tirer sans cesse sur la porte et sur les fenêtres. Persuadé que nous ne pouvions lui échapper, il se contenta de nous bloquer, sans en venir à une attaque de vive force qui lui aurait coûté trop de monde. Nous étions sans nouvelles de Saragosse, et divers paysans que le commandant y avait envoyés n'avaient pas reparu ou étaient revenus sans oreilles. Je proposai à un homme d'Huesca, dont le père était détenu au Castillo avec quelques autres personnes, pour dettes envers l'administration, de se charger d'un billet adressé au général Paris, et je lui promis que s'il nous apportait la réponse, je mettrais son père en liberté; il accepta ma proposition. Comme il avait deux frères parmi les insurgés et qu'il était connu pour son patriotisme, il traversa les postes espagnols sans difficulté ; il revint le 8 juillet au soir; il décrassa une de ses oreilles, en tira un petit billet roulé et le remit au commandant. Celui-ci changea de couleur en le parcourant, me fit signe de le suivre, et après avoir fermé la porte de sa chambre, me donna le billet à lire. Le général nous informait qu'il nous avait adressé trois fois l'ordre d'évacuer le Castillo, qu'il n'était plus temps de nous retirer sur Saragosse qu'il quittait lui-même, et qu'il nous laissait maîtres d'agir comme nous le jugerions à propos. « Quel est votre avis? » me demanda le commandant : « De partir cette nuit même, lui « répondis-je ; je préfère mourir les armes à la main en « rase campagne que de me rendre ; examinons quelle « est la meilleure direction à prendre. Les Espagnols « nous coupent sans doute le chemin d'Ayerbé qui con-

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