‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 101 sur 121 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

« duit en France. Si nous nous retirons sur Monzon ou « Bucarlos à quinze lieues d'Huesca, la cavalerie nous « atteindra en route et donnera à l'infanterie le temps de « nous rejoindre. D'ailleurs, il est à croire que les gar- « nisons de ces deux places tomberont tôt ou tard au « pouvoir des insurgés. Il ne nous reste donc d'autre parti « que d'essayer de gagner les Pyrénées ', on y trouve de « l'eau, nous nous chargerons de biscuits, et si les Espa- « gnols nous poursuivent, nous n'aurons à lutter qu'avec « l'infanterie et le terrain nous favorisera. Il faut à la « vérité que nous traversions une plaine de cinq lieues « au milieu des cantonnements ennemis, et que le sentier « qui conduit à Bibriesca ne soit pas occupé, mais ces obs- « tacles ne sont peut-être pas insurmontables. » Ayant arrêté notre plan d'après ces considérations, nous descendîmes à la porte du Castillo et affectâmes de la gaieté aux yeux des personnes qui apportaient à manger aux détenus ; mais quoique nous eussions bien désiré connaître la position de l'ennemi qui, depuis trois ou quatre jours, s'était disséminé dans les villages, nous ne leur adressâmes aucune question, tant pour ne pas éveiller leurs soupçons qu'à cause que nous n'avions en elles aucune confiance.

Je laissai coucher les soldats, afin que les sentinelles placées autour de nous qui se rapprochaient tous les soirs ne remarquassent aucun changement. A dix heures, je réunis les sergents et je leur donnai mes ordres. Ils furent surpris d'apprendre que nous allions partir et nous diriger vers la France. Depuis longtemps ils ne savaient rien de ce qui se passait hors du Castillo. Je chargeai l'un d'eux

1. A Huesca, elles s'élèvent comme une muraille, sans contreforts ni prolongements.

de réunir les malades qui pourraient suivre et je prescrivis aux autres d'éveiller les soldats un à un, de mettre la main sur la bouche de ceux qui voudraient parler, de leur faire chausser les espadrilles et de les ranger dans la cour après qu'ils auraient rempli leurs sacs de cartouches et de biscuit que les hommes de garde apporteraient du magasin. Je leur recommandai surtout de veiller à ce qu'on n'entendît pas le moindre bruit, précaution possible avec des soldats qui, comme les miens, étaient accoutumés à des sorties de nuit. Lorsque le détachement fut rassemblé, je donnai l'ordre de garder le plus profond silence pendant la route et de se défendre seulement à la baïonnette, si l'on était attaqué. Nous laissâmes un soldat ivre et dix malades. Ceux-ci devaient fermer la porte après notre départ et je leur remis une lettre pour l'officier espagnol qui prendrait possession du Castillo, dans laquelle je l'invitais à les traiter avec humanité, ainsi que notre régiment avait agi envers les malades espagnols à Barbastro et autres lieux. Au moment de sortir, nous entendîmes une fusillade dans les environs. Le commandant, croyant que nous étions découverts, voulut remettre le départ au lendemain; je lui observai que les détenus, qui regardaient à travers les barreaux de leurs croisées, révéleraient notre projet et que nous ne pourrions plus l'exécuter; comme il insistait, je lui dis résolument qu'il s'agissait du sort de ma troupe et que je prenais tout sur moi. Il se mit à la tête du détachement, je restai à la queue; on baissa le pontlevis de la porte de derrière et nous sortîmes. A vingt pas du Castillo et sous les murs de la ville où les sentinelles donnaient l'alarme, un mulet appartenant au commandant sauta sur une jument montée par un hussard malade et, accablant celui-ci du poids de son corps, l'obligea à pousser des cris que le poste espagnol pouvait entendre. Ce mulet

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