‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 102 sur 121 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

choisissant mal son temps pour prendre ses ébats reçut, par mon ordre, quelques coups de baïonnette dans le ventre, seul moyen expéditif de nous en débarrasser. Au même instant des coups de fusil partirent dans Huesca et on battit la générale. Le détachement marcha pendant une heure sur la route d'Ayerbé, puis tournant tout à coup à droite, il se dirigea vers un village qu'il fallait absolument traverser pour prendre le chemin des montagnes. Je me portai en avant avec cinq ou six soldats. A l'entrée du village, un homme nous cria : « Qui vive ? » lorsque nous n'étions plus qu'à deux pas de lui ; je l'arrêtai et je lui demandai s'il y avait des insurgés dans l'endroit ; il me répondit d'abord négativement, mais intimidé par mes menaces, il avoua que le village était occupé par cent hommes qui n'avaient pas de poste. Je le plaçai entre quatre soldats et je lui dis que s'il nous conduisait au sentier qui mène à Bribiesca, en nous faisant éviter les cantonnements ennemis, je lui donnais ma parole d'honneur qu'il s'en retournerait sain et sauf, mais qu'à la moindre trahison on lui passerait la baïonnette à travers le corps. Pour plus de sûreté, on le tint par les pans de la veste, car j'étais convaincu que, si ce n'était pas un des rebelles, c'était du moins un homme aposté par eux. Le commandant, qui sentait la nécessité d'arriver près des montagnes avant le jour, marchait rapidement, la queue avait peine à suivre, et malgré mes efforts pour qu'on serrât les rangs, quelques soldats restèrent en arrière. Ces traineurs, à qui je faisais jeter les sacs et même les fusils, furent cause que je perdis la trace de la colonne. Nous passions à travers champs, la nuit était obscure; je n'entendais plus aucun bruit et courais au hasard, appelant à haute voix et frissonnant à l'idée que chacun de mes pas m'écartait peut-être de mes soldats et me conduisait à la mort. Quelque brave que l'on soit,

on ne peut guère se défendre d'émotion en pareille circonstance. Enfin je rencontrai un traîneur qui n'était pas de ceux que j'avais laissés derrière moi; il me mit sur la voie du détachement, je courus à la tête et Ton fit halte pour rétablir l'ordre dans la marche.

Nous continuâmes ensuite notre route le long d'un bois et nous entendîmes de nouveaux coups de fusil, soit que les Espagnols fissent feu les uns sur les autres, soit qu'ils voulussent avertir les cantonnements en tirant en l'air. Au point du jour, nous sortions d'entre les arbres ; la chaîne des Pyrénées n'était plus qu'à une demi-lieue et je vis le sentier qui part d'un village situé sur une hauteur. J'ordonnai à deux sergents et à quarante soldats des moins fatigués de prendre les devants et de courir au village, afin d'empêcher les insurgés qui pouvaient s'y trouver de nous fermer le chemin. Je suivais ce mouvement les yeux tournés vers la hauteur dont l'occupation devait décider de notre sort, flottant entre la crainte et l'espérance jusqu'au moment où mes soldats furent maîtres du senlier. Arrivé moi-même sur la hauteur, je fis partir mon avantgarde, et j'attendais quelques traîneurs, quand la cavalerie, arrivant au galop, les atteignit et les sabra. La plaine en ce moment était couverte de troupes dont les armes reluisaient aux premiers rayons du soleil. Nous enfilâmes le sentier et montâmes péniblement au sommet de la montagne. Ce lieu offre un petit lac où plusieurs sentiers aboutissent. Mes soldats, accablés de fatigue et pensant n'avoir plus rien à craindre, s'étaient jetés à terre et me conjuraient de leur permettre de se reposer quelques instants. Comme je ne partageais pas leur sécurité et qu'à la guerre les moindres fautes ont quelquefois des conséquences funestes, j'envoyai les quarante premiers s'emparer d'une hauteur voisine et je forçai les autres à les suivre. A peine ce mou-

Page 1