CHAPITRE IX
vement était-il exécuté qu'environ deux cents insurgés parurent entre nous et l'endroit que nous venions de quitter. A la première décharge ils me tuèrent deux hommes et en blessèrent sept. Je laissai filer le détachement et je ne gardai que quelques soldats pour contenir les Espagnols. Nous tiraillâmes, ils me tuèrent encore un homme et en blessèrent deux. Voyant que les difficultés du terrain ne leur permettaient pas de nous couper la retraite et qu'ils perdaient plus de monde que nous, ils s'en retournèrent après nous avoir suivis assez longtemps. Nous n'étions pas encore hors de danger ; les insurgés qui avaient occupé Ayerbé le jour même pouvaient venir par la montagne et nous barrer le passage ; il fallait donc les prévenir à Bribiesca et mettre le Gallego entre eux et nous. Ce ne fut qu'à minuit, après avoir fait dix-huit lieues en vingt-cinq heures, que nous arrivâmes à ce village. Je m'établis à la tête du pont, dont on arracha les'planches, ne laissant qu'un passage pour les traîneurs. Au point du jour, on fit l'appel du détachement ; il se composait de 121 hommes du régiment, 28 du io°, 6 Napolitains et 4 hussards; ce total, avec les 12 restés en route, 3 tués et 11 laissés au Castillo, formait l'effectif de la journée du 8.
Nous poursuivîmes notre route dans la gorge du Gallego, dont les flots écumeux roulent tantôt à découvert et tantôt cachés sous une voûte d'arbrisseaux. Les sites étaient pittoresques et sauvages ; ici des montagnes s'élevant à perte de vue, les unes dépouillées de verdure, les autres couvertes d'arbres ; là des rochers ruisselants d'eau et tapissés de longues plantes. A ces œuvres imposantes de la nature se joignaient de fragiles constructions de l'homme ; un long parapet, semblable de loin à un ruban blanc, permettait de passer en des lieux escarpés et presque impraticables. Plus bas, un pont près de crouler, crevassé par les racines
19a SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
des arbustes nés sous la voûte, dans la maçonnerie de l'arche, donnait entrée dans un fort ruiné, qui fermait jadis ce passage et dont les eaux du Gallego battaient les fondements.
Nous couchâmes à un petit village où nous fûmes rejoints par un habitant d'Huesca, qui venait réclamer deux mulets que nous avions rencontrés dans la montagne, conduits par son fils, et que nous amenions avec nous pour porter nos blessés. Nous connûmes par lui ce qui s'était passé après l'évacuation du Gastillo et quels étaient les points occupés par les troupes espagnoles ce jour-là. Elles étaient disposées de manière à nous couper toutes les routes et formaient un cercle autour de nous. Le bataillon logé en ville était accouru au Gastillo. On avait respecté nos malades, mais le soldat ivre avait été étrangement surpris en se réveillant au milieu d'une centaine d'insurgés. Il m'apprit aussi que, pendant qu'un groupe d'Espagnols se disputaient à coups de poing une quarantaine de francs de monnaie que j'avais laissés sur ma table, d'autres avaient enfoncé la porte de ma volière et que mes perdrix et mes nombreux petits oiseaux s'étaut répandus dans ma chambre avaient fait diversion à la querelle.
Le lendemain nous passâmes au pic du Midi, et laissant l'Espagne derrière nous, nous allâmes coucher à Laruns.
Sur dix officiers qui commandaient des forts en Aragon, je fus le seul qui ramena sa troupe en France. Ainsi, après m'être maintenu treize mois à Huesca, sans canons, contre des milliers d'ennemis pourvus d'artillerie, je m'étais ouvert un passage à travers leurs bataillons et j'avais franchi les Pyrénées par des sentiers où jamais troupe n'avait paru. Un résultat encore plus heureux, c'est que l'évacuation du Gastillo sauva peut-être la division, car le