‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 104 sur 121 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La campagne de i8i3 dans les Pyrénées. — Combat de Jaca; la première défaite. — Capitaine. — La défense du territoire; les passages de la Nive et de la Bidouze. — La bataille de Toulouse. — L'abdication de l'Empereur. — Retraite et retour à Perpignan.

Nous reçûmes l'ordre d'aller rejoindre le général Paris. Au lever du soleil, nous descendîmes dans un vallon couvert à gauche d'un épais brouillard qui enveloppait un bois, tandis qu'au fond du vallon, nous n'apercevions pas la moindre vapeur. Mes soldats disparaissaient un à un, comme par enchantement, derrière ce rideau blanchâtre, et lorsque j'eus moi-même pénétré dans le bois, j'avais peine à distinguer les objets les plus rapprochés; de ce vaste brouillard se détachaient de légers nuages qui traversaient rapidement le vallon et longeaient ensuite la montagne parallèlement à notre colonne. A la sortie des arbres, nous nous trouvâmes au pied du Pic du Midi, qui se montrait dans toute sa hauteur. Plus loin un berger accourut au-devant de nous avec deux seaux remplis de lait qu'il nous distribua, et il nous dit que c'était la première fois qu'il voyait des soldats passer dans ces vallées. Nous montâmes successivement plusieurs collines, et du col de Ganfranc où nous bivouaquâmes, nous descendîmes à Jaca. Cette ville est défendue par un bon fort. Nous y trouvâmes le régiment, le 10e, les hussards, quatre cents gendarmes à pied et un bataillon napolitain formant en tout trois mille cinq cents hommes '.

i, A notre arrivée à Jaca, les soldats jouaient dans les rues, les mains

Le général envoya le régiment et les Napolitains occuper une montagne située au midi et à une lieue de Jaca. Le 2e bataillon, dont je commandais la ire compagnie, fut placé en avant, à cheval sur le sentier qui descend vers Ayerbé. Les Napolitains étaient postés au centre et un peu à droite, à cause d'un ravin qui nous séparait du Ier bataillon, resté en arrière, à cheval aussi sur le sentier. Nous aplanîmes une portion de terrain, et nous construisîmes de belles baraques. La mienne avait deux appartements et était surmontée de cinq cyprès ornés de banderoles.

Peu de jours après, nous fûmes attaqués par quinze mille Espagnols commandés par Mina l. La principale colonne ennemie culbuta les Napolitains, les rejeta sur notre Ier bataillon, qu'elle força de se replier, et s'avança rapidement sur notre flanc droit pour nous envelopper, pendant que nous nous battions contre une autre colonne . Le colonel

pleines d'argent, et on les entendait chanter dans tous les cabarets. On me raconta que le général Paris avait à sa suite plus de douze cents employés qui s'étaient retirés à Saragosse de divers points de l'Espagne, que presque tous amenaient des voitures qu'ils avaient dû abandonner au pied de la montagne, où étaient restés aussi le trésor, les caisses des corps et l'artillerie, sans qu'on pût rien sauver de ces immenses bagages, parce que l'ennemi avait atteint la division en ce lieu. Ce n'est pas que le combat eût été bien acharné, puisque les deux partis s'étaient jetés sur l'argent, pillant chacun de son côté et puisant souvent à la même caisse. Bientôt les Espagnols étaient devenus si nombreux que nos soldats avaient dû se retirer, emportant néanmoins plus de cent mille francs. Si ce pillage eut un côté plaisant, les employés, au contraire, offrirent un bien triste spectacle. Les uns avaient perdu leur famille et les autres leur fortune.

1. Lorsqu'en i835, Mina, nommé gouverneur de la Catalogne, passa à Perpignan, j'allai lui rendre visite, et je lui rappelai les affaires du Carrascal, d'Huesca, et par compensation celle de Jaca. « Le sort des armes e9t journalier, me dit-il, et les efforts que vous avez faits pour expulser l'étranger de votre territoire, nous avons dû les faire aussi. » Il me présenta à sa femme et à sa fille, en leur disant : « Voilà un brave officier qui 9'est battu contre moi. » Il me reconduisit jusqu'à l'escalier et me serra la main amicalement. C'était pourtant le même homme qui m'aurait fait pendre sans pitié quelques années avant, si j'étais tombé en son pouvoir.

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