CHAPITRE X. I
avait envoyé à notre commandant l'ordre de se retirer, mais le porteur de l'ordre n'avait pas pu passer. Nous faisions feu de trois côtés à la fois, sans arrêter l'ennemi, tandis que le commandant, placé au point le moins menacé, ne savait que résoudre, attendu qu'il perdait ordinairement la tête dans l'action. Notre position était extrêmement critique. Le chirurgien Duchesne m'aborda et me demanda ce que j'en pensais. « Je pense, lui dis-je, que si le commandant ne se retire pas sur-le-champ, le bataillon est pris. » Il courut répéter ces paroles au commandant, qui n'hésita plus et fila avec les voltigeurs par le seul côté resté libre. Cependant la compagnie de grenadiers qui marchait la dernière était déjà aux prises à l'arme blanche avec les Espagnols et courait risque d'être détruite, si je ne l'eusse aidée à se dégager, en m'arrêtant dans un pli du terrain d'où j'exécutais sur l'ennemi un feu bien nourri et presque à bout portant. Descendus dans la plaine où notre premier bataillon et les Napolitains s'étaient ralliés, nous battîmes en retraite par échelons et allâmes nous placer sous la protection du fort. C'était la première fois depuis quatorze ans de guerres continuelles que la troupe dont je faisais partie reculait devant l'ennemi. Cette affaire coûta une cinquantaine d'hommes au bataillon; j'ignore quelle fut la perte des Espagnols.
Le général, ne pouvant se maintenir à Jaca contre des forces si supérieures, plaça le 10e régiment dans une position en arrière qui assurait notre retraite, laissa trois cents hommes dans le fort et se dirigea vers la France. Nous bivouaquâmes sur le sentier, faute d'autre emplacement. Il pleuvait ; afin d'éviter l'eau qui descendait de la montagne, je me couchai sur un mur de pierres sèches servant de parapet au chemin, au risque de tomber dans le précipice au moindre faux mouvement. Il est vrai que
j'avais souvent dormi sur un banc de corps de garde plus étroit encore que ce mur.
Le lendemain nous allâmes camper près d'Oloron, et deux jours après le régiment monta à Lescun, situé àl'entrée d'une gorge qui offrait un débouché à l'ennemi. De là je fus détaché dans une gorge plus élevée qu'on appelait Ailiers. Il y avait à proximité une haute montagne où l'on avait placé des signaux. Quelques soldats y grimpèrent et la trouvèrent couverte de fraises. J'entrepris moi-même cette difficile ascension, dont la durée était de trois heures. En revenant, je fus surpris par un orage, et le terrain devenu glissant rendait la descente très dangereuse. Je rapportai un beau plat de fraises, mais je me promis bien d'être plus prudent à l'avenir.
Le colonel m'envoya à Perpignan chercher des conscrits. J'appris en arrivant qu'ils étaient destinés au 3e bataillon resté en Catalogne. Je m'empressai de rejoindre la division que je trouvai à Louhossoa, village situé entre Saint- Jean- Pied-de-Port et Bayonne. Elle faisait partie de l'armée du maréchal Soult et se liait à la division Harispe, qui formait l'extrême gauche.
Aussitôt après mon arrivée (le i3 novembre), le général Paris me désigna pour commander le poste de Bidarray sur la Nive, que je devais occuper avec trois cents hommes. Le colonel, craignant que les capitaines ne fussent humiliés de la préférence que me donnait le général, lui observa que ce n'était pas à mon tour de marcher : « C'est au tour de confiance que j'envoie M. Desbœufs à Bidarray, lui répondit le général, et non pas autour de service. » J'établis ma troupe sur la rive droite, à la tête du pont, dont le général me prescrivait de défendre obstinément le passage. Le i5, je reçus l'ordre de le faire sauter. Ce pont, construit solidement en pierres détaille, était miné à l'arche du