CHAPITRE X
milieu, qui avait de douze à quinze mètres d'ouverture. Les éclats des pierres volèrent à plus de trente mètres de hauteur, et cependant l'arche ne tomba pas et se soutint par une pierre de trente centimètres environ d'épaisseur. Il était nuit, l'eau tombait par torrents; comme le général semblait craindre que l'ennemi ne voulût forcer ce passage, je fermai le pont par un mur de grosses pierres et j'y plaçai une forte garde. La pluie détermina une crue de la rivière ; et les sentiers ne furent praticables que cinq jours après , pendant lesquels nous vécûmes de navets que les soldats trouvèrent sur la montagne voisine, car les maisons que nous habitions avaient été abandonnées. J'employai ce temps à pratiquer des petits trous à la pierre qui soutenait l'arche. On les remplissait de poudre et après les avoir bien bouchés, on y mettait le feu. Lorsque les mineurs que j'avais demandés au général arrivèrent, la pierre n'avait plus que quelques centimètres d'épaisseur ; en un instant l'arche tomba et disparut sous l'eau.
Quelques jours après, je reçus trois nominations de capitaine ; l'une venait du ministre, les deux autres des maréchaux Soult et Suchet; la plus ancienne, celle du ministre, était datée du 9 octobre.
Nous manquâmes souvent de pain, mais pas de viande. Mes postes, qui patrouillaient toute la nuit le long de la Nive, prirent en diverses fois dix à douze bœufs que les Basques faisaient passer à lennemi. J'avertis le général de ce commerce, que les gendarmes, placés entre lui et moi, favorisaient ; il le fit surveiller, et d'un seul coup le régiment enleva près de cent bœufs.
Le 27, la Nive commençant à être guéable, une colonne d'environ douze cents Espagnols de la division Morillo, placée devant nous, pénétra dans Bidarray, et soit qu'elle
voulût pousser une reconnaissance sur notre bord ou seulement sonder le gué, elle s'avança vers la rivière. Je cachai cinquante de mes plus braves soldats près de la Nive, avec ordre de se montrer à l'iniproviste au moment où la tête de colonne ennemie aborderait la rive droite, et de profiter du désordre que leur première décharge et leur présence inattendue répandraient dans les rangs pour l'attaquer à la baïonnette et le culbuter dans la rivière. Le reste de ma troupe se posta derrière des murs de pierres sèches que nous avions élevés sur le penchant de la montagne à laquelle nous étions adossés, et qui formaient plusieurs rangs de retranchements. Je dirigeai de là un feu si vif sur la colonne ennemie que je la forçai à reculer; trois fois elle revint à la charge et trois fois elle dut s'éloigner. Ainsi l'embuscade que j'avais établie devint inutile. J'adressai au général Paris divers rapports que j'écrivais sur le genou, assis sur une pierre. Les Espagnols tiraient particulièrement sur moi ; une balle couvrit mon papier de terre, une autre passa entre mes jambes et s'aplatit sur la pierre où j étais assis. Le général me répondit de tenir ferme à mon poste, qu'il m'envoyait deux compagnies de garde nationale et deux de ligne, et qu'au besoin il me ferait renforcer par des troupes du régiment. Il finissait par ces mots : « Dans tous les cas, vous ferez toujours front à l'ennemi, ne cédant que pouce à pouce, si vous y êtes forcé, et alors je vous enverrai du secours pour rejeter l'ennemi dans la rivière. » Dans l'après-midi, je me trouvai à la tête de huit cents hommes; je me disposais à passer moi-même la Nive et à tomber sur les Espagnols installés dans Bidarray, mais s'étant aperçus de ce mouvement, ils battirent le rappel et se retirèrent. Ils avaient perdu au moins une cinquantaine d'hommes et moi sept. Si je n'eus pas lieu d'être content des gardes