CHAPITRE X
tirai mon épée et, emporté par la colère, je frappai à droite et à gauche sur tous les cavaliers qui passèrent près de moi. Revenus à la position, nous y passâmes la nuit à la pluie, sans feu et sans pain.
Le maréchal ayant resserré sa ligne, on laissa une brigade à Helette, et après que le régiment eut formé une rangée de postes et d'avant-postes en avant du village, on se logea dans les fermes voisines. Notre situation devint plus stable, mais non pas plus heureuse. Il pleuvait les trois quarts du temps, et tous les matins, deux heures avant le jour, il fallait se rendre sur une hauteur où la fumée du bois vert que nous brûlions me rendit les yeux malades. Nous rentrions ordinairement vers midi, lorsqu'on se croyait assuré qu'il n'y aurait rien de nouveau dans la journée. Cette campagne et celle d'Espagne changèrent ma figure, mes traits s'altérèrent et se flétrirent, mes cheveux tombèrent et je vieillissais à trente ans.
Au commencement de février, le général Harispe vint nous remplacer avec sa division composée de jeunes soldats. Nous allâmes coucher le même jour à Saint-Palais, et le lendemain à Navarrenx, où les Napolitains furent désarmés et retenus prisonniers, ce qui les surprit beaucoup, car ils ignoraient la défection de Murât. Les gendarmes nous avaient quittés à Helette, de sorte que nous ne formions qu'une brigade, quoique commandés par un général de division. De Navarrenx nous retournâmes à Saint-Palais (14 février), et prîmes position au midi de la ville. On entendait le canon; le feu se rapprocha, et, vers le soir, nous vîmes arriver la division Harispe sur la colline qui domine Garris. L'ennemi, ne pouvant tourner cette division sans nous passer sur le corps, l'attaqua avec des forces supérieures. Ce combat de nuit offrit un magnifique spectacle. La gorge étroite où les
deux partis étaient en lutte et le pied des collines pétillaient d'éclairs partant des fusils des tirailleurs ; au-dessus brillaient de longues lignes de lumière produites par le feu de file de plusieurs bataillons, et plus haut des régiments, exécutant des feux de peloton, vomissaient des flammes qui semblaient brûler les ténèbres. La scène était encore embellie par l'éclat des bombes, des obus et des pots à feu lancés dans les airs. Le général Harispe perdant du terrain, notre brigade, qui, après avoir couvert son flanc gauche, devait protéger sa retraite, se porta en avant de Saint-Palais et se mit à cheval sur la route La division passa en désordre, et les soldats, qui s'étaient battus depuis le matin jusqu'à neuf heures du soir, étaient harassés de fatigue.
Vers la fin de la nuit, nous rentrâmes en ville, et nous repassâmes la Bidouze, dont le pont était coupé, sur des planches qu'on retira ensuite. Notre bataillon formait l'arrière-garde ; il s'arrêta sur la route ; ma compagnie et une autre, placées sur le bord de la rivière, attendirent l'ennemi. Une heure après, la cavalerie anglaise d'avantgarde se présenta ; elle fut reçue par une fusillade qui la fit reculer. L'infanterie accourant et se disposant à passer la rivière, nous battîmes en retraite à notre tour. La brigade quitta la route et prit position. Les voltigeurs du régiment et ceux du 10e, placés en tirailleurs et soutenus par notre bataillon, se battirent toute la journée, et suppléant au nombre par le courage, prirent, perdirent et reprirent plusieurs fois une maison située sur une hauteur *. Nous avancions ou nous reculions suivant les
i. Je fus très surpris, en rentrant en France, de la haute idée qu'on s'était formée de la garde impériale et du peu de cas qu'on faisait des voltigeurs, qu'on ne distinguait guère des compagnies du centre. Cependant les voltigeurs ont combattu mille fois plus que la garde. Ils étaient toujours