CHAPITRE PREMIER. Il
et laissaient voir au loin les fertiles plaines dn Piémont et de la Lombardie à nne profondeur de 3,ooo mètres ». Nous couchâmes à Suze, dans un couvent dont les chambres et les corridors étaient garnis d'une paille hachée menu, presque réduite en poussière et remplie de vermine. C'est ainsi qu'on était logé dans toute l'Italie.
La route de Turin était couverte de boue, et comme je ressentais de vives douleurs aux jambes depuis la descente du mont Cenis, je ne pouvais me dépêtrer de cette boue aussi aisément que mes camarades. Je restai en arrière et, après avoir voyagé trois jours seul et sans presque rien manger, je rejoignis le bataillon au delà d'Alexandrie, au moment où il s'embarquait pour passer le Pô. Nous traversâmes le champ de bataille de Marengo. Je contemplai quelques instants cette terre arrosée de sang et couverte de fosses où reposaient des milliers de braves. Le silence qui régnait alors dans cette plaine où l'œil ne découvrait à cette heure du jour aucun être vivant, contrastait dans mon esprit avec le tumulte et le choc des armes dont six mois avant avaient retenti ces lieux. Deux étapes plus loin, je passai sur le terrain où s'était donnée la bataille de la Trébia, le même où Annibal vainquit les Romains.
Dans beaucoup de localités, le pain de munition était fabriqué en partie avec de la farine d'ivraie. Ceux qui en mangeaient sans ménagement éprouvaient tous les effets de l'ivresse. Ils tombaient sur les routes et on les ramassait par charretées. J'avais eu soin de ne faire que de légers repas, cette gêne irrita mon appétit; je vendis une chemise pour acheter du pain blanc dont je crus pouvoir
I. La montée était d'une heure et demie, la descente de plus de deux heures.
me rassasier sans inconvénient, erreur peu importante en apparence, et qui cependant influa sur ma destinée et me causa bien des tourments. Après mon repas, un tremblement convulsif me saisit, ma tête se troubla, je tombai en défaillance. Lorsque je repris mes sens, je me trouvai sur une charrette chargée de malades qui s'arrêta, à l'entrée de la nuit, sur la place de San-Donino. Je n'avais pas la force de descendre de la charrette; deux portefaix vinrent à mon aide, et voyant que je me soutenais à peine, ils me donnèrent le bras et me conduisirent près du quartier ; un troisième portefaix nous suivait, portant mon sac et mon fusil ; j'étendis la main pour prendre ces objets, le portefaix avait disparu ainsi que ses compagnons, et les avait emportés l. Muet de surprise et sur le point de tomber en faiblesse, je me traînai jusqu'à la chambre occupée par la compagnie. Un peu de bouillon m'aurait fait du bien, le tremblement de ma main ne me permit pas d'en avaler une seule goutte, ma cuiller étant toujours vide avant d'arriver à la bouche.
Ce ne fut que le lendemain, au moment du départ, que je sentis toute l'étendue de la perte que j'avais faite. Ne pouvant paraître dans les rangs sans sac ni fusil, je restai en arrière. Le soir, mon caporal me demanda ce que j'avais fait du fusil ; je lui répondis que je l'avais laissé à la voiture des bagages. Il me regarda de travers et me dit : « Apprends qu'un Français ne doit abandonner son arme qu'en mourant; ainsi, que cela ne t'arrive plus. » Je n'osais avouer ma mésaventure et je ne savais quel parti prendre ; un incident me tira de ma perplexité. Le bataillon avait reçu l'ordre de se rendre à Livourne; le bruit courut que des
i. Le jour où je perdis mon fusil, Brune signa l'armistice de Tréyise, suivi du traité de paix de Lunéville.