‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 110 sur 121 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le commandant ordonna de faire demi-tour, et selon sa malheureuse habitude de commettre des fautes, il nous fit retirer en masse. Aussitôt une grêle de boulets et d'obus portèrent le désordre dans nos rangs. Un obus enleva deux hommes derrière moi et me jeta à terre avec les deux cadavres. Au moment où je me relevais, un second obus me frisa les oreilles et tua le soldat qui était à ma droite et celui quime précédait. Un instant après deux autres hommes tombèrent à mes pieds et plusieurs bras et jambes volèrent autour de moi. Le général Paris accourait, probablement pour faire éparpiller le bataillon ; un obus le renversa de cheval et le jeta à dix pas de distance *. Deux oiseaux tombèrent morts dans les rangs, un autre fut pris voletant sur la tête des soldats. Le Ier bataillon, qui s'était retiré éparpillé compagnie par compagnie, ne perdit que deux ou trois hommes. A peine le régiment était-il rangé en bataille à l'abri du canon que le capitaine Ricou vint nous dire: «L'ennemi est passé, il faut le rejeter dans la rivière; en avant, 819! » Nous marchions contre une colonne d'environ deux mille Anglais que nous nous disposions à aborder à la baïonnette, mais l'artillerie redoubla son feu et nous obligea d'appuyer à droite. Le bataillon se plaça derrière des murs et des haies et fit de là un feu si vif sur la colonne ennemie qu'elle s'éloigna avec une perte considérable. Au même moment une fusillade très intense s'engagea près de nous; c'était notre premier bataillon qui arrêtait la colonne à son tour ; nous allâmes le rejoindre, et quoique la masse ennemie augmentât sans cesse, nous ne perdîmes pas un pouce de terrain. La nuit arriva. Le régiment resta en première ligne et l'ennemi s'établit aune centaine de pas de nous. Une mé-

1. 11 mourut des suites de sa chute chez M. Durand, à Perpignan.

ao8 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.

tairie se trouvait dans l'intervalle qui nous séparait. Des soldats me rapportèrent que la maison, la cour et les granges étaient remplies de Français, d'Espagnols et d'Anglais, occupés à piller. Je m'y rendis par curiosité, et mêlé dans la foule, je trouvais quelque chose de singulier à être coudoyé paisiblement par des hommes avec lesquels nous nous étions battus et devions nous battre encore. En sortant, un Anglais me marcha sur le pied ; jele poussai rudement contre la porte, sans qu'il se fâchât ou qu'il prît garde à moi. Du bivouac, j'entendais les Anglais parler, et à la clarté de leurs feux, je distinguais leurs actions et leurs gestes. Nous aurions pu en blesser plusieurs centaines d'une seule décharge ; mais outre que nous n'aurions pas voulu recommencer le combat sans ordre, chacunde nous ne pensait qu'à se reposer. Un peu avant le jour, la brigade se retira sans bruit et se rendit à Sauveterre, où nous trouvâmes le maréchal avec une division. Il nous plaça en colonne serrée dans la grande rue, posta les autres troupes sur les flancs et fit établir de l'artillerie pour balayer le pont qu'il laissa libre. L'ennemi, après avoir reconnu notre position, perdit l'espoir de s'en rendre maître et rentra dans sa ligne.

Le régiment s' étant affaibli par les derniers combats, le colonel reçut l'ordre de verser les soldats du ae bataillon dans le ier et d'envoyer le cadre àMarmande pour y prendre des conscrits. Ce cadre se rendit dans cette ville en dix jours ; il y reçut quelques centaines de jeunes soldats et alla s'établir à Tonneins, d'où il partit vingt jours après pour Toulouse. Pendant cette route nous pûmes nous apercevoir que beaucoup de Français étaient las de la guerre ; ils nous recevaient en ennemis et quelques paysans osèrent même nous insulter de loin.

Nous trouvâmes l'armée occupée à construire des re-

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