CHAPITRE X
respect, mais s ils avaient forcé le passage, le bataillon aurait été écrasé, car nos conscrits n'étaient pas en état d'opposer la moindre résistance. Dans ce moment j'aurais voulu avoir des hommes capables de combattre et recevoir l'ordre de fondre sur l'ennemi. L'indignation que j'éprouvais de voir l'étranger fouler notre sol me portait à souhaiter que la bataille recommençât le lendemain. Toutefois, en réfléchissant que beaucoup de gens nous faisaient un crime d'exposer nos jours pour la défense de la patrie, je sentais mon ardeur se refroidir et j'attendais avec plus de calme les événements, persuadé que tant que l'Empereur vivait, rien n'était encore désespéré. Le feu cessa à l'entrée de la nuit.
Notre Ier bataillon, placé dans la redoute du Colombier, était un de ceux qui avaient le plus souffert ; il avait perdu neuf officiers sur douze présents et près de quatre cents soldats. Le général Harispe, commandant la division, le général Baurot, commandant la brigade, le colonel du 10e I, son chef de bataillon et le nôtre avaient été blessés, de sorte que les deux régiments étaient commandés par des capitaines. J'appris que dans une charge où le bataillon s'était distingué en reprenant la redoute des Augustins dont les Anglais s'étaient emparés, des soldats du n5e lui avaient crié : « Ici, 81e, vous en tuerez tant que vous voudrez. » En effet, la terre était couverte de cadavres anglais et les fossés en étaient comblés. J'appris aussi que le mouvement rétrograde du matin avait été occasionné par une faute du général Taupin, qui avait entraîné la perte de plusieurs redoutes, et que sans cette faute, nous aurions fait huit mille prisonniers et repoussé l'ennemi sur toute la ligne.
I. Notre colonel s'était retiré la veille de la bataille, se disant malade.
Le lendemain nous nous attendions à ce que le feu recommençât avec le jour, mais on ne tira pas un seul coup de fusil. On demanda de bon matin des hommes pour enterrer les morts. Au retour, des soldats m'assurèrent que sur le champ de bataille, on ne comptait pas moins de sept à huit ennemis pour un Français. La perte des alliés fut de 18,000 hommes, tant tués que blessés l, et la nôtre de 3,4oo. Dans un conseil de guerre tenu pendant la nuit, il avait été décidé que l'armée battrait en retraite ; elle partit vers dix heures du soir et se rendit en deux jours à Castelnaudary, où nous apprîmes l'abdication de l'Empereur et le retour des Bourbons. Cette nouvelle me consterna, ainsi que tous mes camarades. Étrangers à la politique et aux factions, éloignés sans cesse de la France, nous ne connaissions l'Empereur que par sa gloire et ne combattions que pour l'honneur national. Les guerres qui nous avaient élevés au rang du premier peuple du monde nous avaient toujours été présentées comme justes et nécessaires ; aussi nous confondions dans nos cœurs le souverain et la patrie ; la chute de l'un, l'abaissement de l'autre, nous étaient également sensibles, et dans ce moment nous serions morts et pour elle et pour lui. Le colonel nous lut l'ordre du jour annonçant le changement de dynastie, il leva ensuite son chapeau et cria : Vive le Roi ! Personne ne répondit. Il répéta son vivat, même silence. Les
i. Les Toulousains et les militaires l'évaluèrent de i5 à 22,000. Les auteurs des Victoires et conquêtes l'ont portée, d'après le rapport de Wellington, à 4;5o°- L'auteur de la Bataille de Toulouse, blessé dans l'action, l'a jugée de 8,000. Wellington, par une dépèche rendue publique plus tard, l'a fait monter à 18,000. MM. Tissot et Léon Tiessé, l'un dans le Précis des guerres de ta Révolution et l'autre dans le Résumé général des événements militaires, ont adopté ce chiffre; quoique l'auteur de la Notice sur le maréchal Soull insérée aux Fastes de la gloire l'estime à a2,ooo, il est bien reconnu aujourd'hui qu'elle fut de 6,000 morts et de plus de 12,000 blessés.