‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 113 sur 121 · CHAPITRE X. 2l · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. 2l

officiers, les regards baissés, laissaient voir de grosses larmes roulant sur leurs joues.

Le régiment se rendit à Garcassonne, où il assista à la revue du duc d'Angoulème. Le duc passa dans les rangs précédé du maréchal Soult et suivi du maréchal Suchet. On nous avait ordonné de crier : Vive le Roi ! Les conscrits obéirent ; les anciens soldats se turent. Le prince dit à ma compagnie : « Oui. mes amis, vive le Roi et vivent les braves soldats français ! »

De Garcassonne, je fus envoyé à Saissac, où je commandais la place et trois compagnies. Le régiment ayant reçu l'ordre de se rendre à Mont-Louis, j'arrivai à Perpignan le 6 mai, et le 18 septembre je fus admis à la retraite avec une pension de fôo livres. Je terminai ainsi ma carrière militaire à l'âge de trente-deux ans, lorsque je commençais à m'y distinguer, et dans un temps où les grades de chef de bataillon, de colonel et de général m'auraient moins coûté à obtenir, si la guerre eût duré, que jadis ceux de caporal, de fourrier et de sergent *.

Lorsque je me séparai de mes camarades retraités comme moi. je me sentis le cœur serré, et des larmes me vinrent aux yeux ; je voyais pour la dernière fois des

i. Lorsque je me trouvais dans le royaume de Naples, je charmais ma misère en faisant des châteaux en Espagne. Je devenais général, le plus doux et le plus charitable des hommes, qualités qui me paraissaient sans inconvénient et faciles à acquérir. Quant à mon élévation au grade de général, je la regardais bien comme une chimère. L'expérience me prouva que j'étais dans Terreur. Je ne pouvais tarder d'être nommé chef de bataillon, si la guerre se fût prolongée, et à cette époque, rien n'était plus aisé que de passer ensuite colonel et général ; les vacances par mort, retraite ou avancement étaient fréquentes dans ces grades, et il était facile de percer à travers un petit nombre de candidats dont la plupart n'avaient aucun mérite. Au contraire, ayant voulu exercer la charité envers les pauvres et traiter mes subordonnés avec trop de douceur, les uns m'importunèrent et les autres me désobéirent à tel point que je dus changer de conduite.

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amis dont j'avais partagé les périls et qu'une longue habitude m'avait rendus chers.

Étant sur le point de me marier, je ne pris pas les armes dans les Cent-jours ; je me disposai seulement à me joindre aux soldats qui défendraient la ville contre l'étranger. On apprit le désastre de Waterloo, et le drapeau blanc flotta de nouveau sur le clocher de la cathédrale de Saint-Jean. Les officiers et les soldats désespérés l'arrachèrent et le mirent en pièces. De là les soldats de notre régiment, qui formait la garnison de Perpignan, se portèrent à la porte Notre-Dame, que le commandant de la place avait fait fermer. Ils se disposaient à l'enfoncer, lorsque le général Chabot, se jetant au milieu d'eux, les conjura de rester sous les drapeaux et d'imiter son exemple : « Général, lui répondit un fourrier, vous ser- « vez pour la conservation de vos titres et de vos pen- « sions ; nous, nous ne servions que pour l'honneur de la « France ; il est perdu, nous rentrons dans nos foyers. » La porte fut forcée et le régiment n'exista plus.

Les militaires qui n'étaient plus dans les rangs de l'armée s'habillèrent en bourgeois, les bourgeois en militaires. Les hommes les plus ridicules par l'excès de leur poltronnerie étaient ceux qui intriguaient le plus, afin de se faire nommer officiers de la nouvelle garde nationale. On les trouvait sans cesse en uniforme, avec dragonnes, cols, épaulettes, pompons, plumets de toutes les couleurs, shakos et même bonnets à poil. En passant avec leur attirail devant les anciens militaires, ces héros du jour affectaient de les regarder d'un air de mépris, et semblaient leur dire : « Lâches, c'est nous qui sommes les braves. Jugez-en à notre mine et à notre harnachement. » J'étais choqué de leurs grotesques prétentions, sachant qu'il aurait suffi d'un oflicier et d'une cinquan-

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