‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 13 sur 121 · CHAPITRE PREMIER. l · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. l

bâtiments l'y attendaient pour le transporter en Egypte. Six Roussillonnais qui, comme moi, appartenaient aux compagnies d'élite, résolurent de déserter et m'engagèrent à les imiter. J'étais bien éloigné d'un tel dessein, mais la honte d'avoir perdu mon arme et la crainte des railleries que j'aurais à essuyer me déterminèrent à céder à leurs instances. Je leur demandai où nous irions : « A Gênes, me répondirent-ils, en passant par les montagnes, et de là en France. » Je me réunis à mes compatriotes à un quart de lieue de Reggio ; nous laissâmes filer le bataillon, et tout à coup, prenant à droite, au risque d'être vus et arrêtés, nous marchâmes précipitamment vers les Apennins. A un détour du chemin, les premières compagnies du bataillon parurent sur une éminence; je me cachai derrière un arbre, mes camarades se jetèrent à terre. Nous continuâmes ensuite notre route à travers champs jusqu'aux montagnes. Le chemin était difficile, les souliers me blessèrent et je retardai la marche de mes compagnons. Le soir, ils tinrent conseil et Grosat, de Perpignan, me dit de leur part : « Tes forces ne te permettent pas de nous accompagner ; nous te quitterons demain matin et tu n'as d'autre parti à prendre que de rejoindre la route militaire et d'entrer dans un hôpital. » Je les suppliai de ne pas m' abandonner ; ils furent inflexibles, et le lendemain ils me quittèrent. Je les vis s'éloigner à mon grand regret, loin de penser que le jour même ils gémiraient dans un cachot l. Resté seul, je pris tristement un sentier qui descendait dans la plaine. Deux paysans me proposèrent de

t. Je n'appris de leurs nouvelles qu'en 1818. Je rencontrai à cette époque, à Perpignan, Crosat, qui me raconta qu'ils avaient été arrêtée par des gendarmes parmesans quelques heures après m'avoir quitté et qu'on les avait conduits aux prisons de Milan. Il ajouta qu'ayant dû sa liberté aux démarches de son père, officier de gendarmerie, il ignorait le sort des cinq autres, dont aucun n'était revenu dans le pays.

l4 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.

leur vendre mon sabre et m'en offrirent seize sols, qne je fus forcé d'accepter. J'en dépensai la moitié à la première auberge et j'arrivai enfin à Parme avant la nuit. Le magistrat chargé du logement des troupes m'envoya à l'hôpital. Le lendemain, une voiture vint me prendre avec cinq autres soldats et me conduisit à l'hôpital militaire de Plaisance.

L'hospice de Plaisance renfermait environ cinq cents Français couchés la plupart deux à deux. L'insuffisance de nourriture et la malpropreté y causaient, parmi les malades, de tels ravages qu'une trentaine de soldats y périssaient par jour. Je n'étais que fatigué; je tombai bientôt malade. Une faim dévorante me tourmentait. J'implorais en vain la pitié des infirmiers afin d'en obtenir quelque morceau de pain ; ils riaient de ma prière et n'en continuaient pas moins, ainsi que les administrateurs, à voler la moitié de nos vivres. D'autres ennemis, aussi cruels que la faim, ne m'auraient pas laissé une goutte de sang dans les veines si je n'eusse été continuellement occupé à les combattre.

Un malade mourut près de moi ; je m'emparai de sa bourse contenant trente sols. La possibilité de contenter mon appétit me donna des forces. J'obtins la permission de sortir. Je mangeai du pain, des raisins secs, des pommes et je bus du lait. Mon estomac affaibli souffrit de ce mélange; ma maladie empira et je me hâtai de donner l'adresse de ma mère à un prêtre français, pour qu'il lui apprît ma mort de manière à ménager sa sensibilité. Je fus à toute extrémité pendant plusieurs jours. Dans cet intervalle, deux soldats moururent dans mon lit; m' attendant au même sort, je les gardai près de moi sans impression pénible. C'est avec la même indifférence que je vis périr plusieurs de mes compagnons de voyage et plus de la moitié des hommes placés dans les lits voisins. Tous ces

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