CHAPITRE PREMIER. l
cadavres étaient jetés dans un caveau souterrain rempli d'une eau pestilentielle; là, après avoir flotté quelque temps, ils allaient mêler leurs os au fond de l'abîme l. Des centaines de Français, évacués des hôpitaux des villes voisines, venaient s'engloutir dans ce gouffre. Ma jeunesse et ma bonne complexion résistèrent à la maladie. Je m'étais aperçu que beaucoup de soldats qui entraient en convalescence rechutaient et mouraient en quelques jours. Aussi, dès que je me sentis un peu mieux, je résolus de sortir de ce lieu funeste, dussé-je expirer dans la rue. Je n'étais pas encore capable de marcher ni même de me tenir debout, ma tête tremblotait et tous les objets semblaient tourner autour de moi. Malgré cela, je priai le médecin de m' accorder ma sortie, il me répondit que j'étais trop faible et passa outre; ce refus me parut un arrêt de mort. Toutefois, m'armant de courage, j'essayai de me traîner d'un lit à l'autre, je me raclai la langue et me mordis les lèvres afin de les rendre vermeilles et de déguiser mon état. Le lendemain, lorsque le médecin s'approcha de moi, je le conjurai de nouveau, au nom de mon père qui avait été médecin comme lui, de me laisser sortir; il ne put résister à ma prière. Ravi de mon succès, je redoublai d'efforts pour tâcher de marcher et je passai la nuit entre la joie de quitter ce séjour de mort et la crainte de ne pas y réussir; l'heure tant désirée arriva enfin; je m'acheminai de lit en lit et le long des murs jusqu'au grand escalier, que je descendis me tenant assis sur les marches lorsque quelqu'un venait à passer et en me laissant glisser ensuite d'une marche à l'autre'. Je craignais beaucoup que le chirurgien de garde à la porte de l'hôpi-
i. La pensée qu'après mon trépas je serais lancé dans l'horrible gouffre me glaçait d'horreur et le sort de mon cadavre me tourmentait plus que mon mal.
l6 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
tal ne s'opposât à ma sortie ; heureusement il n'en fut rien. J'eus soin de m1 appuyer d'une main contre le mur, tandis que je présentai de l'autre au guichet mon billet de sortie. Lorsque je voulus traverser la rue, mes jambes partirent malgré moi avec rapidité, je tendis les bras en avant et, chancelant comme un enfant qui s'en va seul pour la première fois, j'allai me heurter contre la muraille. Quoique étourdi par le choc, je n'en continuai pas moins de m'avancer vers une rue de traverse où je perdis l'hôpital de vue. Là je m'assis par terre, et après avoir contemplé le ciel avec bonheur, je jetai les yeux sur ma personne. Je portais une veste et une culotte d'ordonnance sales, de vieilles guêtres noires et un bonnet de police ; mon ventre, rempli de drogues, était extrêmement enflé, le reste du corps n'offrait que la peau et les os; au ventre près, je paraissais un squelette.
Ce jour-là, je sortis de la ville et je m'étendis sur le bord de la route, heureux d'avoir pu échapper au fatal caveau, et jouissant avec délices de la vue de la campagne parée des fleurs du printemps. L'air pur que je respirais, si différent de l'atmosphère empoisonnée de l'hôpital, ranima tous mes sens; je fis une demi-lieue de chemin et je couchai dans une ferme chez de bonnes gens qui me donnèrent du lait et des pommes de terre. Je regrettais beaucoup de n'avoir pu retirer de la poste une lettre de ma mère, faute d'argent pour payer le port. Arrivé à Fiorenzuola, j'allai chercher les vivres ; la ration se composait d'un demi-pain de munition, huit onces de viande, deux de haricots, un quart de litre de vin et deux livres et demie de bois. Les fournisseurs supprimaient le vin et volaient la moitié de la viande et des légumes. Je dévorai mon pain dans la rue et, au quartier, par manque de bois, je mangeai ma viande et mes haricots à moitié cuits. Je