‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 16 sur 121 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Enrôlement dans la 19e demi-brigade. — Marche pénible au milieu des Abruzzes. — Tarente. — Séjour chez la marquise Ungaro. — Départ. — Entrée à Rome. — Misérable situation.

Je trouvai à Reggio un bataillon de la 19e demi-brigade qui se rendait au royaume de Naples. N'osant rejoindre ma compagnie dans le piteux état où j'étais, je m'enrôlai dans ce bataillon. A l'heure du repas, un soldat morcela la viande par portions qui allaient en diminuant. La dernière portion se composait d'un os qui m'échut en partage, car on prenait par rang d'ancienneté. Deux jours après, un soldat m'accusa de lui avoir volé un morceau de pain, sur le dire d'un tambour qui probablement était le vrai coupable; j'eus beau protester de mon innocence, on me menaça de m'assommer en cas de récidive. Alarmé de cette aventure, je restai en arrière et je fus reçu à l'hôpital de Forli. J'en sortis cinq jours après, muni d'une feuille de route pour rejoindre le bataillon. Le commandant de la place de Césène s'étant aperçu que j'étais blessé au talon, m'accorda les moyens de transport. Je sommeillai en route et je perdis un soulier que je portais en pantoufle; en arrivant à Rimini, je me rendis chez le commandant de place, un pied chaussé et l'autre nu, et je le priai de me faire donner des moyens de transport ou des souliers ; il me refusa l'un et l'autre. Ce commandant était un capitaine logé dans un appartement magnifique, et très

bien mis de sa personne. Quelle différence de son sort au mien! et que j'étais loin de me douter que dans quelques années de pareilles épaulettes brilleraient sur mes épaules et que je commanderais aussi des places! Je continuai ma route pieds nus. Cette manière démarcher, si nouvelle pour moi, ne me permettait pas de faire de grandes journées. Pendant deux fois je n'arrivai pas jusqu'à l'étape et je couchai dans des fermes.

Ancône était occupée par la 81e demi-brigade. Honteux de me voir pieds nus devant des Français, j'allai chez le général commandant de la place et je lui demandai une paire de souliers. Au premier coup d'oeil qu'il jeta sur moi, il me dit brusquement: «D'où sors-tu? tu as l'air d'un mauvais sujet. » Je lui répondis, sans avoir le moins du monde l'intention de l'offenser : « Cependant je ne le suis pas et tel l'est bien souvent sans le paraître. — Comment, malheureux, s'écria-t-il en s'élançant vers moi, tu m'insultes?» Je m'enfuis; j'étais au bas de l'escalier lorsqu'il me cria : «Attends, je vais te faire donner des souliers. » Son secrétaire descendit et me remit une paire de souliers demi-usés. D' Ancône à Tarente il n'y avait de garnison française qu'à Chieti.

A Lorette, je me trouvai seul au quartier. Pendant que ma soupe cuisait, je m'amusai à lire les inscriptions charbonnées sur les murs ; je remarquai entre autres celles-ci : «Pour être un bon soldat, il faut avoir le cœur d'un lion, les pieds d'un lièvre et le ventre d'une fourmi. » — « L'Italie est la fortune des généraux, le bien-être des officiers et le tombeau des soldats. » Je visitai la belle église de Notre-Dame et je fis le tour de la Santa-Casa placée sous le Dôme et renfermée dans un carré long, dont les quatre faces en marbre, ornées de bas-reliefs, de colonnes et de statues, présentent des portes artistement

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