CHAPITRE II
travaillées. De retour au quartier, je portai quelques brassées de paille près de la porte de la rue, et je dormis dans cet endroit, exposé au froid, plutôt que de passer la nuit tout seul dans l'intérieur de l'édifice.
J'arrivai à Tolentino, n'ayant, selon mon ordinaire, rien mangé de la journée. Le peuple était irrité contre les Français ; on se fit un jeu de me faire courir d'un bout de la ville à l'autre, sans vouloir m'indiquer la maison du fournisseur des vivres. La nuit approchait, j'étais au désespoir ; enfin un bourgeois plus humain que les autres me conduisit chez le fournisseur. Je trouvai trois soldats au quartier, vaste couvent abandonné. Un instant après mon arrivée, le commandant de la place, suivi de deux moines et de quelques sbires I , entra comme un furieux, frappa les soldats avec sa canne et les fit conduire au cachot; ils n'avaient commis d'autre délit que de briser un vieux volet pour faire cuire leur soupe. Le commandant, en agissant brutalement avec eux, espérait se rendre agréable aux habitants et surtout aux moines. Resté tout à fait seul, je ne parvins pas à faire brûler mon bois, et pour la première fois de ma vie, je mangeai la viande sans qu'elle eût bouilli. La nuit était obscure. Un silence lugubre régnait dans l'immense édifice ; n'osant aller dormir à la porte de la rue de crainte d'y être assassiné, je me couchai au fond d'un corridor. Vers minuit, un bruit semblable à un coup de fusil me réveilla, je levai la tête et j'aperçus une clarté assez vive ; je me frottai les yeux, je regardai de nouveau et je vis distinctement deux lanternes, l'un blanc et l'autre noir, qui paraissaient toucher au plafond; j'entendis en même temps un sourd bourdonnement. Les fantômes s'avançaient vers moi, je frémis,
i. Gendarmes sans uniforme.
mais ils tournèrent à gauche et disparurent. Je me remis avec peine de mon émotion, et au point du jour, je sortis de la ville encore impressionné de la scène de la nuit. J'appris en route que les religieux du couvent où j'avais couché s'étaient réunis à ceux d'un autre ordre, afin de laisser le local à la disposition des troupes de passage. Les fantômes étaient donc deux moines, portant une lanterne sourde, venus pour faire une ronde de nuit et vêtus l'un d'un habit blanc et l'autre d'un habit brun. Le bruit qui m'avait réveillé avait été sans doute produit par le choc d'une porte qu'ils avaient fermée avec force.
Je passai devant la prison de Foligno ; des voleurs qui regardaient à travers les barreaux d'une fenêtre basse m'appelèrent, et pendant qu'ils me questionnaient, l'un d'eux, allongeant le bras, tirait adroitement mon couteau et ma cuiller de ma poche, lorsque me tournant par hasard, je lui fis manquer son coup. Je me retirai promptement, plus satisfait d'avoir sauvé ces objets qu'un voyageur d'avoir sauvé sa bourse ; ils ne valaient pas quatre sous, mais ils m'étaient utiles et c'étaient les seuls ustensiles que je possédais au monde.
La coiffure des paysannes de cette contrée me parut singulière; une toile d'environ deux mètres de long sur soixante centimètres de large, après avoir formé sur la tête une sorte de parapluie plat et rectangulaire, leur descend sur les talons et flotte au gré du vent.
Le commandant de place de Rieti, dernière ville des Etats romains, rassemblait un détachement capable de résister aux brigands des Abruzzes qui avaient assassiné beaucoup de soldats ; il n'était pas complet; j'entrai à l'hôpital. Les mêmes ennemis que j'avais eu à combattre à Plaisance m'assaillirent de nouveau, mais sur l'avis d'un de mes camarades, je me contentai d'enfermer dans