CHAPITRE II
un cornet de papier tous ceux que je pus prendre et les livrai aux infirmiers italiens qui en étaient friands et les croquaient à mes yeux, chose que j'aurais eu peine à croire si je n'en avais été le témoin. Peu de jours après on m'arma d'un fusil, et réuni à cinq autres convalescents, nous partîmes avec un détachement de quarante hommes. Non loin de Rieti, nous commençâmes à entendre, à une heure de distance, le bruit de la fameuse cascade de Terni ; elle est produite par un fleuve, le Velino, qui tombe d'une hauteur de mille mètres » et se brise sur des rochers, laissant entre la nappe d'eau et le roc taillé à pic un espace vide auquel le fleuve sert de toiture. L'eau sort en bouillonnant des trous où elle s'engouffre et fuit, roulant sur la surface une écume éblouissante. Les particules que le choc a fait rejaillir s'élèvent au contraire et forment devant la cascade un brouillard perpétuel dont une partie retombe en pluie fine et dont l'autre s'évapore dans les airs.
A une lieue de la cascade, un torrent large et profond, grossi par la fonte des neiges, nous barra le chemin; il fallait le traverser à gué, quoiqu'il roulât des glaçons. On se déshabilla ; chacun attacha ses effets en paquet sur la tête, et les bras enlacés, nous formâmes une chaîne continue dans laquelle alternativement un soldat faisait face en amont et le suivant en aval. Le plus fort d'entre nous se mit à la tête, porteur d'une branche d'arbre afin de sonder le passage et de s'en servir comme point d'appui. On entra ainsi dans le lit du torrent, en marchant de côté et tenant, en cas d'attaque, nos fusils élevés au-dessus de l'eau. La rapidité du courant fit ondoyer notre chaîne qui
i. L'auteur a probablement voulu dire mille pieds. Et encore y aurait-il là une exagération : la hauteur de la chute est d'environ deux cents mètres. (Note de l'éditeur.)
faillit se rompre ; nous enfonçâmes l'une des extrémités du fusil dans le sable, et appuyés sur l'autre bout nous figurions une digue mobile que les hommes les plus avancés semblaient tirer à eux. Lorsque l'eau glacée touchait à une partie du corps qu'elle n'avait pas encore atteinte, on croyait sentir le tranchant d'un rasoir s'enfoncer dans les chairs. Je parvins à l'autre bordraide de froid. Ceux de mes camarades arrivés avant moi couraient sur la route afin de se réchauffer pour pouvoir s'habiller; j'imitai leur exemple, de sorte que durant quelques minutes nous eûmes l'air d'une troupe de sauvages.
Les Abruzzes ne présentent que des montagnes escarpées et des vallées étroites. Ces provinces ne font aucun commerce intérieur ; on n'y trouve ni routes, ni ponts, ni habitations isolées. Les sentiers y sont si peu frayés qu'on en perd la trace à chaque instant. Lorsqu'ils viennent à se diviser, on est d'autant plus embarrassé pour savoir celui qu'il faut suivre, qu'on marche des journées entières sans rencontrer qui que ce soit. Chaque gorge a son torrent particulier qui va décharger dans l'Adriatique les eaux descendues des Apennins. Nous devions passer tous ces torrents de la manière indiquée pour le premier. C'était un vrai supplice ; parfois, avant de me résoudre à le subir, je pleurais, je m'arrachais les cheveux; il fallait pourtant les franchir ou se déterminer à périr misérablement. Les glaçons avaient blessé divers soldats du détachement ; la crainte d'un pareil accident me fit traverser un de ces torrents tout habillé ; j'eus lieu de m'en repentir, le froid gela mes habits sur moi.
Mes souliers étaient usés, je marchai de nouveau pieds nus. Malheureusement je n'étais plus sur les belles routes de la Romagne. Si j'avais été possesseur de quelques sous, j'aurais fait plusieurs étapes en bateau; ceux qui