CHAPITRE II
voyagèrent ainsi arrivaient sans fatigue en deux ou trois heures, tandis qu'en suivant la voie de terre, le dessous des pieds entamé, je souffris cruellement une grande partie de la journée. Je n'arrivai à Aquila, Popoli et Pescara que longtemps après mes compagnons. Des paysans m'insultèrent en route et Ton me tira des coups de fusil. Non loin de Pescara, un sbire me demanda si je voulais vendre mon fusil, et sans attendre ma réponse, il me l'arracha des mains, et me présenta deux pièces valant environ quatre francs ; je les pris, car il n'était plus temps de refuser. Je rejoignis les hommes du détachement au bord d'une rivière où ils se déshabillaient. Un caporal me demanda ce que j'avais fait de mon fusil ; je lui dis qu'on me l'avait enlevé de force, mais comme il s'apprêtait à me fouiller, je lui avouai toute la vérité. « J'en rendrai compte au commandant, dit-il, et tu le paieras cher en arrivant au corps. » L'étape était longue, je restai encore en arrière avec un autre soldat, aussi sans armes. Nous étant trompés de sentier, nous rencontrâmes sur une montagne deux habitants du pays qui nous demandèrent brusquement où nous allions. L'un d'eux, nous montrant un pistolet et une baïonnette française, nous déclara en jurant qu'il nous aurait tués si le Roi n'avait défendu depuis peu d'assassiner aucun Français: «Voyez ces maisons brûlées, ajouta-t-il, vos compatriotes les ont incendiées; ils mirent le pays à feu et à sang, et je faillis moi-même succomber sous leurs coups 1 . » Son compagnon, moins irrité, nous indiqua la direction que nous devions suivre ; mon camarade prit les devants. La nuit vint ; je m'assis sous un arbre, et posant mes mains glacées sur mes pieds brûlants, et la tête sur mes genoux, malgré le froid, la
i. Lors de l'expédition de Championnet deux ans avant.
faim, la crainte des bêtes sauvages et l'horreur du lieu, je m'endormis profondément. Au point du jour, je me remis en chemin ; j'avais les pieds tellement meurtris que je pouvais à peine les appuyer à terre ; je marchai cependant jusqu'au bas de la montagne sur laquelle est situé Ghieti. Là, vaincu par la souffrance, je me décidai à ramper sur les mains et les genoux ; je montais ainsi depuis un quart d'heure, lorsque j'entendis venir derrière moi des muletiers ; je m'arrêtai pour les laisser passer. L'un d'eux m'ayant vu de loin marcher à quatre pattes, me demanda si je voulais monter sur son mulet, et aussitôt, sans attendre ma réponse, il me prit à bras-le-corps pour m'installer sur l'animal. Le mulet épouvanté fit un écart, lui détacha un coup de pied et le blessa à la main. Il me laissa tomber par terre ; persuadé qu'il allait m'abandonner, des larmes coulèrent de mes yeux, mais après avoir battu son mulet, il me plaça dessus et me descendit à la porte de la ville. J'aurais donné mon sang à cet homme et cependant toute ma reconnaissance se borna à des remerciements. Le détachement faisait séjour à Ghieti. J'achetai des souliers, et m'étant procuré de l'eau-de-vie et du savon, j'en imbibai des linges dont j'enveloppai mes pieds.
De Ghieti jusqu'auprès de Tarente, le sol diffère complètement de celui des Abruzzes ; partout la vue s'étend sur des plaines de plusieurs lieues d'étendue, unies comme la main, sans vestiges de culture et couvertes d'une herbe menue que les troupeaux viennent paître à certaines saisons. Dans cette contrée les soldats, brûlés des rayons du soleil et tourmentés d'une soif dévorante, cherchaient en vain un peu d'ombrage ou une source limpide. A peine trouvaient-ils d'une étape à l'autre un puits à sec ou contenant une eau malsaine et mauvaise au goût. Encore fallait-il, pour en puiser, percer une couche de cigales