CHAPITRE II
noyées de trois ou quatre centimètres d'épaisseur, à l'aide d'un gobelet de fer-blanc dans lequel on mettait une pierre et qu'on descendait avec une ficelle.
On nous avait prévenus que, sur la route de San-Severo, des brigands égorgeaient les soldats isolés *. J'étais indisposé ce jour-là ; malgré mes efforts pour suivre les autres, je restai en arrière. En passant le long d'un bois situé à une demi-lieue de la ville, je vis trois soldats pendus à des arbres; je précipitai mespas, saisi d'horreur et d'effroi, quoique j'eusse reconnu qu'ils n'étaient pas de notre détachement. Quatre jours après, je passais dans une forêt peu éloignée de Matera, lorsqu'un orage accompagné de grêle éclata avec violence ; je m'arrêtai sous un chêne, la foudre en brisa les branches et partagea en deux l'arbre voisin. A la sortie de cette forêt, cinq hommes armés et parlant entre eux une langue inconnue m'arrêtèrent et me questionnèrent. C'étaient assurément des voleurs ou de ces ennemis des Français qu'on appelait des brigands. J'étais si misérable et si peu à redouter qu'ils me laissèrent continuer ma route.
J'arrivai enfin à Tarente. Cette ville présente l'aspect d'un vaisseau dans une rade. Sa forme est allongée, ses clochers déliés et pointus ressemblent à des mâts et la mer l'entoure presque en entier. Tarente n'a que deux portes, l'une au nord, l'autre au midi. La première est jointe au rivage par un pont en bois, sous lequel passe la mer qui forme un petit golfe à l'est. Les vivres y étaient à très bas prix, cinq sous suffisaient pour y faire un bon repas. Le général Soult et l'état-major du corps d'armée y tenaient résidence. Je n'étais plus qu'à quinze lieues de Brindes, où
1. Les habitants de San-Severo s'étaient insurgés en 1799. La division Duchesne en avait tué un grand nombre, et c'est pour se venger de leur défaite qu'ils assassinaient nos traîneurs.
se trouvait le bataillon de la 19e demi-brigade. Je devais m' attendre à être très mal accueilli, tant à cause de la prévention où l'on était contre moi au sujet du morceau de pain volé qu'à cause du fusil vendu. Cette crainte l'emporta sur toute autre considération. Je demandai à un paysan que je rencontrai en chemin de m'indiquer une maison de campagne où l'on eût besoin d'un domestique ; il m'engagea à me présenter à la marquise Ungaro, veuve d'une soixantaine d'années, qui habitait une grosse ferme située à deux lieues de Tarente, à droite de la route. Je dis à cette dame que désirant quitter le corps dont je faisais partie parce qu'il devait s'embarquer pour l'Egypte, je la priais de me prendre à son service sans autres gages que les gratifications qu'elle voudrait me donner si elle était satisfaite de moi. Elle accepta mes offres et me fit endosser de vieilles culottes de cotonnade bleue, descendant jusqu'à mi-jambe, un long gilet de même étoffe et une veste de drap vert, croisant sur la poitrine. Un bonnet de coton blanc me servait de coiffure. Ce fut avec beaucoup de satisfaction que je me vis propre et débarrassé de mes guenilles militaires, qui furent brûlées le même jour. La marquise, après avoir passé sa jeunesse à la cour, s'était retirée dans cette ferme qu'elle gérait elle-même ; elle employait une vingtaine de laboureurs et bergers; elle me chargea de divers soins de propreté et de surveillance dans la maison et d'aller, en outre, porter ses ordres aux travailleurs. Elle voulut que j'apprisse à servir la messe, qu'un prêtre venait célébrer à la ferme. Mon coup d'essai ne lut pas brillant. Après les premières réponses, je n'y compris plus rien. Je continuai cependant à placer quelques amen et quelques spiritu tuo à tout hasard, puis je ne dis plus rien ; le prêtre ne se déconcerta pas et se servit lui-même.