CHAPITRE II
Ma maîtresse reçut la visite de plusieurs personnes de distinction, entre autres celle de la duchesse de Salente. Je m'empressai de demander au domestique de cette dame des renseignements sur la ville d'Idoménée. Il m'apprit que ce n'est plus qu'un petit village où l'on trouve encore d'antiques ruines.
Un cavalier français vint un jour demander de l'avoine pour son cheval ; il ne savait pas l'italien et, voyant qu'il ne pouvait pas se faire comprendre, il se mit à jurer et voulut fouiller la maison. Je tremblais, caché dans un coin, crainte qu'on ne vînt me chercher pour servir d'interprète, ou que quelqu'un ne fût assez méchant pour dire que j'étais un déserteur.
La marquise se persuada que j'étais un jeune seigneur victime de la Révolution ; elle me questionna à ce sujet et me dit que j'étais trop instruit pour le fils d'un paysan, et que la délicatesse de mes mains et ma facilité à faire de tête des calculs compliqués prouvaient une naissance distinguée. Si j'avais avoué que j'étais né gentilhomme, elle m'aurait traité avec beaucoup d'égards; au contraire, convaincue que je lui cachais la vérité, elle me conseilla de retourner dans mon pays. J'étais tout disposé à partir ; je me reprochais souvent la peine que mon silence forcé causait à ma mère, et je désirais y mettre un terme. Je quittai donc la ferme, au commencement de décembre, après un séjour de sept mois, n'ayant pour toute fortune qu'une quinzaine de francs et vêtu des mêmes habillements que j'avais reçus le premier jour, plus une culotte de panne qu'on m'avait achetée depuis et que je passai sur celle de cotonnade. De peur d'être reconnu en traversant Tarente, je me dirigeai vers Massafra, que je croyais sans garnison. J'y arrivai de nuit et j'entrai dans une maison pour qu'on m'indiquât quelque cabaret. Un soldat fran-
3o SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
çais, assis près du feu, se tourna vers moi et me dit très brusquement : Che voleté; je m'enfuis épouvanté et j'allai me coucher dans une écurie remplie de mules, où la crainte d'être foulé aux pieds par ces animaux qui se battaient à chaque instant me tint éveillé toute la nuit.
Une heure avant le jour, j'étais sur pied; j'achetai du pain à l'auberge voisine, et après avoir demandé des renseignements sur la route que je devais tenir, je suivis une direction qui, à travers des champs incultes et déserts, devait me conduire, en deux journées, sur la route de Naples. Je ne songeais qu'à m'éloigner des troupes françaises et des torrents des Abruzzes, sans prévoir d'autres périls. Un berger m'indiqua la cabane d'un autre berger, seul asile où l'on pût passer la nuit. J'atteignis cette cabane avant le coucher du soleil. Je m'assis sur une pierre près de la porte, et fixant ce sol que peut-être avant moi aucun pied français n'avait foulé, je me livrai à de pénibles réflexions. Qu'allais-je devenir sans argent, sans papiers, à trois cents lieues de ma patrie, dont j'avais déserté les nobles drapeaux ? Quels maux m'attendaient dans un si long voyage? Echapperai-je à tous les dangers ? Le berger rentra et m'invita à partager son frugal repas. Nous mangeâmes une soupe à l'eau sans huile et un morceau de pain noir. Je me couchai ensuite par terre à côté des moutons et je m'abandonnai au sommeil. Dès que le jour parut, je continuai mon chemin et je ne rencontrai encore que deux bergers. La faim commençait à me tourmenter, lorsque, vers quatre heures du soir, j'aperçus des muletiers. Je les suivis à la piste et j'arrivai avec eux à une taverne située sur la route de Naples. Nous y soupâmes assis sur des bancs, le long d'une énorme table sans linge. Nous étions au moins vingt convives. L'hôtelier nous compta avec le doigt et nous fit