CHAPITRE II. 3l
servir une écuelle de choux et un morceau de porc à chacun. Le repas fini, je me couchai sur un tas de foin sans que personne m'eût adressé la parole. Trois jours après, je traversai Ariane de Pouille et je vis Bénévent sur une hauteur. A mesure que j'approchais de Naples, la route devenait plus fréquentée. Un cabaretier m'appela et m'engagea à manger, au coin du feu, des petits fromages qu'il vendait deux sous. J'en achetai, et je me disposai à m'en aller, lorsque le cabaretier, me montrant un grand couteau, jura qu'il me le passerait à travers le corps, si je ne lui donnais dix sous pour le bois qu'il venait de brûler. Il ajouta qu'il était sbire, me demanda mes papiers et me menaça de me livrer au premier gendarme qui passerait. J'eus l'air de n'avoir pas entendu cette menace et je payai les dix sous. La route était bordée de belles orangeries dont les arbres disposés en allées étaient couverts de fruits. On me donna six oranges pour un sou et j'en ramassai trois ou quatre autres sans qu'on daignât y prendre garde.
Je m'arrêtai au pied du Vésuve. Il jetait de la fumée par deux cratères ; cette fumée s'élevait en colonne et était emportée par le vent qui balayait les noirs sommets du volcan, sans se faire sentir dans la plaine, où l'air était très calme. La montagne est couverte jusqu'à mi-côte de jolies maisons de campagne et de riches vergers. Cette contrée serait un paradis terrestre si l'on n'avait l'enfer sous ses pieds et sur sa tête. Plus loin, je vis de la lave et je remarquai deux belles fontaines placées de chaque côté du chemin.
Arrivé à Naples, je fus étonné de l'immense foule qui circulait dans les rues. J'étais coudoyé à chaque pas par ces lazzaroni échappés naguère aux baïonnettes françaises. Je montai au fort Saint-Elme et je contemplai, en
mangeant des pommes délicieuses qui ne me coûtaient qu'un sou, le superbe panorama qu'offraient à ma vue la ville de Naples, le port couvert de bâtiments, la mer, la campagne si magnifique, le Vésuve et les monts voisins. Le lendemain, je traversai Gapoue et je couchai dans une auberge près de Mola. J'y trouvai des voituriers romains et un vieux mendiant accompagné d'un garçon de quatorze à quinze ans. Le vieillard demanda aux voituriers s'il pourrait sortir du royaume de Naples sans passeport. Ils lui répondirent que ce n'était guère possible. Cette réponse m'inquiéta; j'y songeai une partie de la nuit. Le matin, nous partîmes tous ensemble. Le beau bassin de Mola était couvert de barques chargées de provisions pour Gaëte, qu'on voit s'avancer dans la mer. En chemin, je liai conversation avec l'un des voituriers ; je lui fis un conte sur mon voyage, et après lui avoir confié que j'étais sans papiers, je lui demandai à mon tour si je pourrais sortir du royaume. Il me répondit que je serais arrêté à Itri où à Fondi, à moins de me jeter dans les montagnes infestées de voleurs, où mon accoutrement étranger suffirait même pour me rendre suspect et me faire emprisonner. « Eh! que ferait-on de moi? » lui dis-je. Sa réponse fut que je serais probablement regardé comme vagabond et enrôlé dans les troupes napolitaines. Cette perspective n'était pas rassurante, et j'avais, en outre, à craindre d'être reconnu comme Français, et, à ce titre, conduit à Tarente, où déserteur de deux corps avec armes à feu, je courais grand risque d'être fusillé. Nous arrivâmes à Itri. La sentinelle placée à l'entrée arrêta le vieillard tandis que nous passions, le jeune homme et moi, de l'autre côté de la rue, à la faveur des voitures. Le vieillard ayant déclaré qu'il n'allait qu'à Fondi, nous rejoignit dans cette ville. Un poste nombreux, placé au