‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 23 sur 121 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

centre de Fondi, gardait la rue que nous devions parcourir. Je marchais près de mes deux compagnons, m'efforçant de faire bonne contenance. La sentinelle les arrêta l'un et l'autre. Je frissonnai et je croyais à chaque instant sentir la main du factionnaire me saisissant au collet. J'avais déjà fait quelques pas dans ces transes, lorsque j'entendis crier : « Jeune homme, le mouchoir. » Je me retournai et je vis un bourgeois qui tenait mon mouchoir que j'avais laissé tomber. Non loin de lui, un groupe de soldats entourait le vieillard et le faisait entrer de force au corps de garde. J'aurais donné un doigt de ma main pour n'être pas obligé de m'approcher du poste. Cependant, de peur de me rendre suspect, je rétrogradai et j'allai reprendre le mouchoir. Je dus à ma bonne étoile d'échapper à la vigilance des sentinelles, et si leur attention se fixa sur mes compagnons plutôt que sur moi, c'est que mon bonnet blanc ne me donnait pas l'air d'un voyageur. Persuadé que je n'avais plus rien à redouter, je témoignai au voiturier ma satisfaction d'être sorti de ce mauvais pas ; il me dit que nous devions encore passer à Portello, où je serais infailliblement arrêté. « C'est une porte *, ajouta-t-il, qui sépare le royaume de Naples des États romains, et dans cet endroit la montagne et la mer se rapprochent tellement qu'on ne saurait passer ailleurs, de sorte qu'à moins de te rendre invisible, tu ne peux échapper à la surveillance de la garde. » — « Quoi, dis-je tout bas, la mer d'un côté, des montagnes inaccessibles de l'autre, Portello devant, Fondi derrière, où me suis-je donc fourré ? Comment sortir de ce mauvais pas ? Eh ! ne pourrai-je pas passer avec les voituriers comme un des

i. On ne peut sortir du royaume de Naples que par mer ou par cette porte, les Abruzzes et les monts voisins étant une barrière infranchissable pour tout autre qu'un habitant du pays.

leurs ? » Je communiquai aussitôt cette idée à celui qui venait de me donner les renseignements précédents, et je le priai vivement de parler à son maître en ma faveur. Celui-ci se refusa à me rendre gratuitement le service que je réclamais; j'offris alors de lui donner ma culotte de panne, ce qu'il accepta. Bientôt, la montagne à droite et la mer à gauche bordèrent le chemin, et je vis Portello, Portello objet de terreur, où devait se décider mon sort et vers lequel je m'avançais, conduit par l'inflexible nécessité. Le patron me coiffa de son chapeau, me fit monter à sa place sur le devant du chariot et courut exhiber ses papiers aux chefs du poste, qui les examinaient quaud je passai rapidement devant eux et leurs soldats, le fouet d'une main, les rênes de l'autre, tout occupé en apparence de mes chevaux, quoique tremblant au fond du cœur de voir tant de regards ennemis attachés sur moi. A peine avais-je franchi cette terrible porte que j'entendis crier : « Holà! oh ! arrêtez! » Je me crus perdu, et il me sembla entendre les pas de la garde accourant pour me saisir; c'était le patron qui rejoignait les voitures et commandait d'arrêter pour rattacher une courroie.

Avant de sortir du royaume de Naples, nous traversâmes un terrain escarpé sur lequel on voyait les restes de plusieurs batteries étagées les unes sur les autres. Le voiturier, mon protecteur, s'arrêta, fixa ces batteries les bras croisés, et dit au patron : « Je ne conçois pas comment les Français ont pu passer par là. » Le patron répondit : « Ils ont le diable au corps. » Les premiers mots avaient éveillé mon attention, les paroles du patron me firent tressaillir, et je me dis avec fierté : a J'en suis un de ces fameux Français. » Dans ce moment, malgré la situation critique et humiliante où je me trouvais, et quoique mon courage n'eût pas encore été mis à l'épreuve, je

Page 1