‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 25 sur 121 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

jardinage. Elles s'arrêtaient sous les fenêtres des maisons, les femmes descendaient des paniers avec de l'argent et faisaient leurs provisions sans sortir de la cuisine. Nous nous rendîmes à Saint-Pierre ; j'admirai l'imposante façade de l'église, le dôme, la colonnade des deux galeries, l'obélisque et les deux fontaines qui décorent la place. En entrant dans l'église, je fus surpris de l'immensité de la nef et de la hauteur de la coupole élevée de plus de cent mètres au-dessus du pavé. Mon compagnon alla droit au saint Pierre de bronze placé sous le dôme, dont il baisa trois fois le pied, accompagnant chaque baiser d'un petit coup de front. Je fis comme lui et je remarquai qu'une partie de ce pied avait été rongée par les lèvres dévotes. Je contemplai ensuite plusieurs chefs-d'œuvre de peinture.

En sortant de Saint-Pierre, nous montâmes au Vatican, la garde nous empêcha d'y entrer. De là nous allâmes à la Rotonde (le Panthéon) construite avec de grosses pierres de taille enclavées les unes dans les autres et ne recevant du jour que par une fenêtre ronde pratiquée dans le haut. Après la Rotonde nous montâmes à la Trinité du Mont par un double escalier de marbre à plusieurs étages. J'y lus une inscription commençant par ces mots : « Ludovico magno in Gallia régnante.... » Quand nous fûmes parvenus en haut, je vis Rome entière à mes pieds. L'après-midi nous allâmes à Saint-Jean de Latran, à la place Colonna, au Gampo Vaccino (Forum) et au Capitule. Là se terminèrent mes courses.

Le jour suivant, ma bourse étant épuisée, je me décidai à quitter Rome. La porte Salare étant fermée, je sortis par celle du Peuple, et longeant le Campus Sceleratus où l'on enterrait les vestales vivantes, je suivis la route de Terni. Je préférai ce chemin à celui de la Toscane, parce

qu'on y courait moins de risques d'être arrêté. Je n'avais vu dans les rues de Rome que des mendiants et des juifs. Les États de l'Église et les environs de Naples offraient le contraste de l'activité et de l'inertie, de l'abondance et de la misère.

J'arrivai à Narni sans un sou et n'ayant rien mangé de la journée. Il fallut se résoudre à mendier. Près de Terni je rencontrai un colporteur ; dans la conversation je prononçai Turin au lieu de Torino. A ce mot le colporteur, me regardant attentivement, me dit avec brusquerie : « Vous êtes Français ; » je le niai, il insista. La prudence ne me permettait pas d'entrer en ville avec lui, je prétextai un besoin à satisfaire et, prenant une rue détournée, je m'éloignai rapidement et je marchai une partie de la nuit de peur d'être poursuivi par les sbires.

Le matin, mes pieds étaient très enflés et meurtris. Les gros souliers que j'avais achetés à Rome me blessèrent dès le premier jour ; mais en m'enveloppant les pieds avec des linges qu'on me donnait par charité, j'avais pu continuer ma route. Il faisait un temps affreux, la pluie tombait par torrents. Je m'acheminais les souliers sous le bras. Ayant dû m'arrêter un moment, le froid me saisit, et mes mains étaient comme paralysées. Je montai une colline dont le chemin couvert de cailloux tranchants me déchirait les pieds. Le désespoir s'empara de moi, je voulus me précipiter du haut du rocher ; je m'approchai du bord; la crainte de ne pas me tuer sur le coup et de périr d'une mort lente et douloureuse me retint ; je souhaitai d'avoir un fusil pour me brûler la cervelle, et si j'avais eu une arme à feu, je n'aurais pas été plus loin l. Je continuai à

i. C'est pourtant ce malheureux, mes chers enfants, qui vous laissera une modeste aisance, l'exemple d'une vie sans reproche et un nom cité parmi ceux des braves d'une époque immortelle. (Fastes de la gloire, vol. I ;

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