CHAPITRE II
marcher, moitié mort de faim, de fatigue et de souffrance ; j'arrivai à Foligno, il était nuit. Je me couchai sur un tas de fumier dans une petite étable dont la porte était ouverte. Comme je n'avais rien mangé depuis la veille, parce que le peu de maisons qu'on voyait dans la campagne étaient fermées par suite de la rigueur du temps I, il me fut impossible de dormir. La pluie continua le matin ; le chemin était mauvais ; les forces me manquèrent tout à fait près de Serravalle. Je me laissai tomber sur la terre humide. Une jeune fille, le seul être vivant que je rencontrai dans la journée, me donna un morceau de pain ; je lui dois un souvenir, sans elle je serais peut-être mort. Le besoin de guérir mes pieds me porta à lui demander s'il n'y avait pas dans les environs quelque ferme où l'on me recevrait pour garder les troupeaux ; elle m'en indiqua une à proximité ; je fis quelques pas pour m'y rendre, mais réfléchissant que j'allais m' arrêter dans un pays misérable, j'abandonnai ce dessein. Cheminant tantôt chaussé et tantôt déchaussé, les pieds en sang et poussé par la faim, je faisais sept à huit lieues par jour.
J'arrivai tard à Macerata. Après avoir quêté, j'entrai dans un cabaret où l'on était logé pour un sou. L'hôte me demanda mon nom, où j'allais et d'où je venais, pour en faire, me dit-il, son rapport. Je répondis ce qui me vint à la tête. A peine était il sorti que je m'élançai hors de la maison et gagnai la route II pleuvait à verse, la nuit était obscure, je ne distinguais aucun objet. Enfin j'aperçus une lumière dans la campagne ; j'y dirigeai mes pas. Je faillis
, Victoires et conquêtes, vol. XXV ; Mémoires du maréchal Sachet, vol. II.) Vous voyez que la leçon du malheur ne fut pas perdue pour moi, et qu'avec une bonne conduite on peut tout réparer.
1. De Rome à Tolentino, le pays est montagneux et presque désert, excepté autour de Foligno. A l'époque où j'y passai, la route n'était point du tout fréquentée.
4û SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
d'abord me noyer dans le ruisseau qui bordait la route ; je traversai ensuite un champ dont les sillons étaient si élevés que je tombais à chaque instant ; je franchis des haies d'aubépine, des canaux d'arrosage et je traversai un bas-fond où j'avais de l'eau boueuse jusqu'à la ceinture. Rendu de fatigue, meurtri, sanglant, j'arrivai à la métairie d'où partait la lumière. Le métayer, voyant que j'étais près de tomber en faiblesse, me fit donner de la polenta J et me porta dans le four a, où je trouvai un mendiant qui me raconta son histoire 3.
Le paysan à qui je demandai l'hospitalité le lendemain m'invita à souper avec sa famille. Nous mangeâmes des herbes cuites sans autre assaisonnement qu'un peu de sel. Quel détestable mets ! ces herbes écorchaient le gosier et on éprouvait de la difficulté à les avaler. Après le repas, je me dirigeai vers le four et, monté sur le rebord, je mettais la tête à l'ouverture pour y entrer, lorsque je reçus un coup sur le visage qui me fit tomber à la renverse ; au même instant, un énorme chien, sortant du four, se jeta sur moi et déchira mes habits ; aux cris que je poussais, le paysan accourut, chassa le chien et me mit en possession de mon logement. A peine fut-il retiré, que le chien
i. Bouillie de blé de Turquie qu'on mange froide et qui tient lieu de pain à presque tous les paysans de l'Italie.
2. Les paysans logent ordinairement les étrangers et les mendiants dans le four, placé à quelques pas de la ferme, de peur d'héberger des voleurs dans leur maison.
3. 11 était d'un village des environs et n'avait que dix-huit ans lorsqu'il assassina un de ses camarades qui était son rival ; il s'échappa déguisé en pèlerin et visita tous les lieux saints. Revenu dans son pays après dix ans d'absence, il avait poignardé un sbire qui l'avait reconnu et voulait l'arrêter; s'étant enfui de nouveau, il avait parcouru les trois parties de l'an, cien monde où il lui était arrivé des aventures intéressantes. Las enfin de sa vie errante, il était rentré dans sa province à l'âge de soixante-dix ans. Inconnu à tout le monde, il y vivait depuis peu des aumônes qu'on lui faisait dans les villages et fermes qu'il parcourait à la ronde. Il parlait sept ou huit langues, qu'il ne pouvait avoir apprises que sur les lieux mêmes.