CHAPITRE III
Ancône. — La 81e demi-brigade. — De Bologne à Parme. — Le grade de caporal. — Retour en France. — La campagne de i8o5 en Italie. — Passage de l'Adige ; la première victoire.— Combats sur leTagliamento et l'Isonzo. — Entrée à Trieste.
J'arrivai à Ancône le Ier janvier 1802. La porte de la ville était gardée par un poste de la 81e demi-brigade, qui occupait déjà cette ville, lors de mon passage, neuf mois avant. C'étaient les premiers Français que je voyais depuis mon départ de la ferme de la marquise, c'est-à-dire depuis environ cent soixante lieues de chemin. Devant servir par inclination et par nécessité, je m'enrôlai dans cette demi-brigade. Les soldats de ma compagnie s'attroupèrent autour de moi pour apprendre mes aventures l. Je leur dis que j'avais suivi dans le royaume de Naples un officier de mes parents et que je l'avais quitté afin de m'en retourner chez moi. Comme ils m'adressaient encore des questions, le sergent-major les fit retirer et me donna un pain de munition. Qu'il était beau! Je le regardai avec une douce joie, je le caressai, je lui parlai, je le baisai ; j'étais heureux, je pouvais contenter mon appétit et ce n'était pas avec de la mauvaise polenta. Je contemplai ce précieux objet un grand quart d'heure, regrettant d'être
1. Je me plais à vous rappeler, mes chers enfants, que le capitaine Bessière vous a rapporté qu'en me voyant, sept ans après, l'un des plus brillants officiers du régiment, il se disait en lui-même : « Est-ce bien là cet homme que je vis arriver à Ancône dans un état si pitoyable ? »
obligé d'y toucher; enfin, j'en coupai un croûton que je mangeai avec délices.
Je désirais vivement écrire à ma mère; n'ayant pas d'argent pour acheter du papier, j'exposai mon embarras au caporal chef de chambrée. Il fut étonné que je susse écrire ; sa science n'allait pas jusque-là. « Je vais te donner, me dit-il, une feuille du livre de dépense, et si quelqu'un n'est pas content, qu'il vienne me parler. » Ma main tremblait, je traçais mes caractères très vite et très mal 1. Le caporal, extasié de la rapidité de mon expédition, appela mes nouveaux camarades pour qu'ils vinssent admirer mon œuvre, et m'adressant tout à coup la parole, il s'écria avec enthousiasme : a Je te fais mon secrétaire. » La troupe ne recevant que l'argent nécessaire à l'achat et à l'assaisonnement des légumes, et le caporal ne pouvant se passer de tabac, il saisit adroitement cette occasion de se débarrasser d'un vieil argus qui contrôlait trop sévèrement ses dépenses.
Le chirurgien m'ayant visité les pieds m'envoya à l'hôpital, où je ne tardai pas à être guéri; cependant, les plaies produites sur le dessus du pied par le frottement des ficelles avec lesquelles j'attachais mes souliers, après en avoir arraché les oreilles qui me blessaient, y laissèrent des cicatrices qui s'y verront toute ma vie.
Un soldat me fit cadeau d'une mauvaise paire de souliers, et un autre me donna une vieille chemise, présents bien précieux par leur utilité.
La demi-brigade reçut l'ordre de se rendre à Forli. Mon camarade Barte, couché à côté de moi à Sinigaglia a,
i. Ma mère, qui, depuis un an, était privée de mes nouvelles et qui venait de perdre ma sœur, reçut cette lettre à genoux et remercia la Providence de lui avoir conservé le seul enfant qui lui restait.
a. Bâtie par les Gaulois sénonais, sous les ordres de Brennus, qui s'y